‹ Lamennais et LamartineChapitre 6 sur 24 · XIV.XVI · texte numérisé non relu

XIV.XVI

l'ambition : la gloire, la fortune et l'amour

D'abord, il cherche à s'étourdir. Ce sont des mépris affectés et des bravades de jeune homme contre celle qu'il aimait, comme pour se donner l'illusion d'une indépendance qu'il n'a pas et d'une rupture volontaire (i). Son agitation le dément. De retour à Mâcon, vers le i8 février 1809, il va travailler, faire son droit (2). Cicéron {De Senectate, deAmicitîa), Pope, du grec, de l'italien (3), bientôt YEmile dont il s'enthousiasme et veut faire son guide (4), les Martyrs f Corinne qu'il lit en deux jours (5),

(i) Correspondance, t. I, éd. în-8, p. io3, éd. in-16, p. 57-58; 24 janvier 1809.

(2) /6W., éd. in-8°, p. 106-107, éd. in-16, p. 69; 19 février

(3) Ibid., éd. in-8°, p. i09-ii3,éd. în-i6, p. 6a-64 ; la mars

(^) Ibid.f éd. în-8°. p. i49, éd. in-16, p. 64 ; 19 août 1809.

(5) /6td., éd. in-8", p. 117 et 12a, éd. in-16, p. 76; i»' juin

AVANT-PROPOS ù^

il entasse les lectures et les études, travaille sans désemparer de six heures du malin à une heure, puis, après son dîner jusqu'à six ou sept heures (i) : il cherche à faire diversion. « Jamais je n'ai été hardi, ardent, entreprenant pour tout comme à présent » (2), écrit-il en août. Âpres avoir lu quelques articles du Mercure, le voilà fanatique d'Âlfiéri : a II aimait tant les chevaux, la poésie, les lettres, ses amis, les voyages et la gloire ! » (3) C'est décidément la gloire qu'il s'agit à présent d'atteindre, et que poursuit toute cette activité désordonnée. Il s'enthousiasme pour un concours d'histoire à Besançon, et le futur auteur des Girondins rêve d'égaler Saint-Réal (4) ; il veut concourir aussi pour un prix de poésie, mais (déjà I) à titre de hors d'oeuvre et de délassement (5). Tout ce qui est « désintéressé, sincère, abandonné, vrai, puissant w (6), le soulève et l'emporte : songes de gloire et d'activité, fragiles et légers édifices que la vie chasse et renverse. Il se con« sume intérieurement, haletant sur place^ sans découvrir aucun horizon ; on lui fait des difficultés, des querelles pour son cours de droit, on l'oblige d'y renoncer (7),

(i) Correspondance, t. I, éd. in-^<*, p. iio-iii, éd. in-i6, p. 6a« 64 ; 12 mars 1809.

(q) Ibid.f éd. in-8°, p. i5o, éd. in-i6, p. gd ; 19 août 1809. (3) Ibid., éd. in-8% p. i3o, éd. in- 16, p. 83 ; 10 juin 1809. (4)/6id., éd. in-8®, p. 129, éd. in-i6, p. 8a, 10 juin 1809.

(5) Ibid,y éd. in-8% p. ii4i éd. in-i6, p. .65 ; i3 mars 1809.

(6) Ibid., éd. in-8<», p. 117, éd. in-i6, p. 76-76 ; i*' juin 1809,

(7) Ibid,, éd. in^S p. i43, éd. iii.x6, p, 88.

àS AVANT-PROPOS

on veut à tout prix qu'il ne fasse rien ; lui, rêve « deux mille francs et la clef des champs » (i). Mais on la lui refuse aussi.

Alors le découragement le prend ; toutes les voies lui sont fermées. Pour se donner le change, il se distrait, il va, il court de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, à midi, à minuit, par la pluie, par le soleil ; il tâche de tromper son imagination, de la détruire, de la glacer, mais en vain (a) I Autour de lui, tout est ruines, en lui, tout est « beautés d'imagination » ; le contraste est trop violent. Aussi beaucoup de ses rêves, toutes ses espérances s'évanouissent chaque jour, comme des fantômes de la nuit que le premier rayon dissipe. Il avait rêvé la gloire, rêvé l'amour, rêvé une société à sa guise, rêvé des femmes comme il devrait y en avoir, rêvé des hommes comme il n'y en aura jamais (3). De tout cela, rien n'est resté, sinon la conviction qu'il vit en un temps où toute carrière active lui est fermée (4), et que l'incertitude, le vague de son existence présente et future le font languir et le ieront mourir (5). Se résignera- t-il donc à supporter la vie à laquelle on le condamne, la vie du plus sot, du plus plat, du plus ignorant bourgeois de pe~

(i) Correspondance f t. I, éd. in-8^ p. i43, éd. in.i6, p. 88. (2}Ibid., éd. in-8^ p. i5o, éd. in-i6, p. g4 ; 19 tout 1809.

(3) Ibid.^ éd. iii-8^ p, a43, éd. in- 16, p. 78 ; i4 mai 1809.

(4) Ibid,j éd. in-8, p. lai, éd. in-i6, p. 78, i*' juin 1809.

(5) /6id., éd. in•>8^ p. i48, éd. iii-i6, p. 93, 19 ao&t 1809.

AVANT-PROPOS 2 g

tîte ville (i) ? Vivra-t-il définitivement cette existence oisive, indigne (2) ? Tout sem ble lui dire qu'il est né pour végéter quelque temps loin de ce qu'il aime, et qu'il finira par la mélancolie et le dégoût de tout (3).

Cependant» cette mélancolie même n'est pas sans charme : ces projets vagues, cette tristesse, cette paresse, cette vie au milieu de la mort (4) émeuvent jusqu'aux larmes. Il y a bien de la douceur aussi dans ce recueillement impatient, et ces rêves inviolés, lorsque la vie s'ouvre devant vous et se ferme, que l'horizon incertain vous fuit, et que l'avenir échappe encore aux prises qui défloreront ses charmes. Plus tard^ avec l'action, même pour les plus nobles et les plus séduisantes natures, pour celles qui défendent le plus courageusement la pureté de l'idéal rêvé, que de chutes et de froissements, que de taches, et combien de ces diminutions dont notre expérience est faite I u Les nuages s'amoncellent, le jour disparaît, la mer s'agite, ô journées tranquilles du rivage, que nous étions sots de ne pas vous apprécier assez, et de désirer de nous embarquer et de faire aussi notre triste traversée (5) ! »

(i) Correspondance, t. I, éd. în-8*, p. i5o, éd. in-i6^ p. 94; 19 août 1809.

(2) Ibid,, éd. in-8**, p. i56, éd. in-i6, p. 97; !•' septembre

(3) Ibid,, éd. in-80, p. ai4, éd. in-16, p. 126 ; i3 mars 18x0.

(4) Ibid., éd. in-8*, p. i43, éd. in-i6, p. 88, 4 août 1809.

(5) Ibid., éd. iii-8*, p.319, éd. in-i6, p. 178; 8 septembre 1811.

3o AVANT-PROPOS

Oui, ce calme du cœur au milieu du tumulte et de l'agitation qui l'entoure a ses joies (i). Mais ce qui le sauve momentanément alors, c'est qu'il se réfugie et s'appuie dans l'amitié. Celle-ci domine, aussi invariable que rinstinct qui l'a formée. Née k dans le bon temps », elle ne peut que croître et fortifier. Elle est sinon Tunique, du moins le plus sûr charme de sa vie, et le plus apparent (3). Elle seule lui fait supporter sa misère, car c'est elle seule qui la connaît : « beaux rêves que nous faisions bien éveillés, à neuf heures du soir, sous les tilleuls de Belley, riches projets, riante perspective, avenir incomparable, où ètes-vous » (3) P L'amitié seule lui inspire la résolution d'une résignation stoïque : il voit s'évanouir tous ses rêves ; mais il a ce je ne sais quoi dans l'âme qui ne le laissera jamais en repos avant qu'il ne l'ait satisfait ou étouSé. Ce n'est pas, pense~t-il, un besoin d'attachement et d'amour, car il a été amoureux, et ce cri de sa conscience ne s'est pas tu. Ce n'est pas tout à fait l'ambition, car, pauvre comme Homère et persécuté comme le Tasse, pourvu qu'il eût un ami, et tra-^ vaillât à connaître ce que son esprit veut savoir, à satis*faire, en un mot, ce besoin de tout voir, de tout observer, peut-être même de le peindre, il serait heureux. Mainte-

(i) Correspondance, t, I, éd. in-8, p. 187, éd. in- 16, p. 87, 10 juin

(2) Ibid., éd. m-8*», p. i4i, éd. in-i6, p. qS ; 4 *oÛt 1809.

(3) Ibid., éd. in-8<*, p. 1^9^ éd. in--i6, p. 94 ; 19 août 1809:

nant, le vrai malheur pour lui ne serait pas de vivre ignoré. On peut être digne d'être connu et demeurer néanmoins longtemps, toujours même ignoré. Car qui fait les grands hommes P Les circonstances ou la mode, dont nous ne sommes pas les maîtres. Mais qu'importe? Il n'est qu'un vrai malheur : c'est de ne pas satisfaire tous les besoins de notre âme et de notre esprit, toutes nos facultés, si nous le pouvons, fallût-il même de pénibles sacrifices. Il renonce donc dès à présent aux prétentions exagérées ; du moins, elles ne seront plus l'unique mobile de ses actes. Il n'écoutera que sa propre conscience qui lui dit : travaille pour donner les intérêts de ce que tu as reçu ; travaille pour être utile si tu le peux ; travaille pour connaître ce que tu es capable de voir dans la vie (i). Toute sa passion se tourne donc sur la carrière « du génie et des arts (2)... Travaillons, travaillons, s'éorie-t-il, nous n'avons que cela à faire de cinq à six ans )> (3) .

Et voilà qu'un séjour à Lyon rejette cette âme trop mobile de ce beau stoïcisme à l'épicurisme. Lamartine y passe l'hiver de 1810, libre, indépendant, ne s'assujettissant à rien, pas même aux visites indispensables, et

(1) Correspondance f t. I, éd. în-80, p. 249«a5o, ëd. in- 16, p. 187i3S ; 3o juin 1810.

(2) Ibid., éd. in-8**, p. 121, éd. in-:6, p. 78; i" juin 1809.

(3) Ibid,, éd. in-8**; p. i24; éd. in-16, p. 80 ; l" juin

3 a AVANT-PROPOS

faisant des dettes (i). Il vit en compagnie d'artistes, de ces gens qui ne sont pas sûrs de diner demain» mais qui ne troqueraient pas leur taudis philosophique, leur pinceau ou leur plume pour des monceaux d'or (a). Il est presque un petit Mécène (3), on le considère, on le con* suite, et sans doute il paie* Ce ne sont plus maintenant que petits dîners de poètes chez les différents traiteurs des environs des Brotteaux, de Saint-Just. On emporte livres, crayons, papiers^ et tout en vidant quelques bouteilles de bordeaux, la verve s'échauffe, on parle poésie, littérature^ voyage et griffonne quelques impromptus (4), ou l'on devise contre a ces mathématiques maudites » dont la vogue écrasante Tirrite : a cette préférence universelle qu'on leur témoigne est la mort du goût, de la poésie, de la littérature, de tout » (5).

Entre temps, il va seul, les Confessions en poche, visiter la grotte de Rousseau, près d'OuUins, et il y passe « une délicieuse matinée (6) ». C'est qu'il a toujours au moins le désir de l'amour attendu. Mais il est sauvage et timide, et sa dernière expérience n'est pas pour l'encou-

(i) Correspondance, t. I, éd. in-8% p. 193-194 et i4» éd. in-i6« p. 119-iao et 136; 10 février et i3 mars 1810.

(2) Ibid,, éd. in-8% p. 198, éd. m-i6, p. laa ; 1810.

(3) Ibid,, éd. in-8°, p. 199, éd. in-16, p. laa.

(4) Ibid., éd. in-8% p. 220, éd. in- 16, p. 129 ; 28 mars 1810.

(5) Ibid., t. I, éd. in-8®, p. 30i, éd. in-i6, p. 61 ; i3 mars

(6) Ibid., éd. in-8^ p. 238, éd. in-i6, p. i33 ; i mai 1810.

rager. En novembre 1809, il se croît amoureux d'une jeune femme de 19 à 20 ans, très jolie, très bonne, très simple et très naïve (i). Quelques jours après, ce n'est plus une beauté qu'il aime : qu'est-ce qu'un peu de beauté sans esprit? Mais c'est toute l'amabilité, toute la sagesse, toute la raison, tout l'esprit, toute la grâce, tout le talent imaginable, ou plutôt inimaginable. Une doute pas qu'il n'en doive mourir (2). Un autre amour né au bal inspire quelques vei's plus faciles encore que u tou-chants », et du reste est vite oublié. Un peu après, le voilà fou « d'une étrangère qui parle fort bien anglais » et à qui il a eu le bonheur de plaire. C'est une jeune veuve qu'il a rencontrée dans un bal masqué, riche, jolie, aimable ; malheureusement, il a dû quitter Lyon cinq ou six jours, et ne sachant son nom, sa rue ni son adresse, le voilà fort en peine de la retrouver (3). En février 181 1, il est plus sérieusement atteint, ayant trop souvent sous les yeux, dit-il, le séduisant objet d'un amour qui ne le mènera qu'à des soupirs et à des larmes, ne l'ayant point encore déclaré, et n'osant le faire (4). Le 2 avril, les lectures de Werther aidant (5), cela devient tout à fait

(i) Correspondance,, t. I, éd. in-8®, p. 181, 6d. in- 16, p. iiaii3 ; 24 novembre 1809.

(2) Ibid,, éd. in-8*, p. 187-188, éd. in-i6, p. 116-117 ; 10 décembre 1809.

(3) Ibid,,éd. în-8*, p, 2ia-3i3, éd. in-i6, p. ia4-ia5. {^)Ibid., éd, in-8", p. 289, éd. in-i6, p. 161 ; i®' février i8ii, (5) Ibid,, éd. in-8*, p. 276, éd. in-*i6, p. i55 ; 3o septembre i8co.

34 AVANT-PROPOSi

sérieux; il ne s'agit de rien moins que de solliciter quelque emploi du gouvernement lui permettant d'obtenir sa main à s5 ans, et, si ce projet échoue, d'entrer au ser-* vice et de se faire tuer ou du moins d'acquérir un grade qui puisse le faire vivre sans d'autres secours (i). Sa mère suit d'un œil inquiet toute cette agitation, tous ces projets : « Ah I s'il pouvait connaître le seul bien capable de le contenter » (:t), écrit^lle. Mais l'esprit religieux, l'esprit de la foi est loin. Un voyage à titre de dérivatif s'impose. On l'envoie en Italie.

(i) Correspondance, t. I, éd. in-8°, p. 296-297 ; éd. in- 16, p. i63« 164 ; s avril 181 1, (3) Manuscrit de ma mère, p. i53.

1,6 YOTAQE EN ItAtlÈ : SI«AN RELIGIEUX 6T REGHUTB

Il part en compagnie d'une jeune femme, sa cousine, et de son mari ; et quoiqu'il se déclare très malheureux de quitter pour sept à Luit mois tout ce qu'il aime (i), il se condamne assez allègrement à cette douleur « mille fois pire que la mort » (2), se résigne aux larmes qu'il fera couler, et s'écrie non sans joie : « J'en profite » (3). En voyageant, du reste, ne continue-t-il pas à tenir le rôle de Saint-Preux qu'il a commencé déjouer? Le personnage résiste aux premiers tours de roue ; les descriptions des pays qu'il traverse sont entrecoupées des gémissements que doit faire entendre tout amant malheureux et qui se respecte ; il a commencé son voyage par une visite aux Charmettes (4), et je ne doute pas qu'il n'ait la Nouvelle

(i) Correspondance, t. I, éâ, in-80, p. 3o5, 3o mai 181 1. (a) Ibid., éd. in-80, p. 3io, éd. în-i6, p. 173, 10 juin 1811.

(3) Ibid., éd. in-8», p. 3o5, 3o mai 181 1.

(4) Ibid., édi in-8«'j {i. 3i6, éd. iii-i6, p. 177 ; 8 Septembre 181 1.

Hélo'is3 en poche. Virieu est milord Edouard, et quoique Lamartine oublie plus d'une fois son rôle^ sans souci du contraste entre ses transports d'enthousiasme heureux et ses accès de mélancolie» il ne néglige pas d'abord de se plaindre comme s'il venait de quitter sa Julie : il s'est laissé prendre, et pour toujours, dans des liens qui feront le malheur plutôt que le charme de ses tristes jours (i) ; plus à plaindre que Saint-Preux, il n'aura connu pour toute sa vie qu'une passion sans aucune jouissance» et qui va le précipiter dans un abime sans fond. « Je marche à présent sur d'étranges précipices, je m'endors un moment sur les infortunes de toute espèce qui me menacent. Tu sauras dans quelque temps quel réveil horrible m'attendait ! tu apprendras d'étonnantes aventures, et tu me verras plongé dans la misère et l'opprobre, et le tout pour avoir aimé ! et de la manière la plus pure et la plus noble ! hommes ! ô cruel empire de l'orgueil mal placé et des sots préjugés qui nous égarent » (2) I II continue à promener ainsi de Livourne à Florence, de Florence à Rome puis à Naples ses « ennuis déchirants » (3) et son exubérante liberté, jusqu'au jour où l'arrivée du comte de Virieu, son ami, fait tomber le masque de Saint-Preux dans la joie d'une réunion désirée, les dé-

(i) Correspondance, t. I, éd. in-8, p. Siy, éd. in-i6, p. 177. (a) Ibid,, éd. în-8, p. 3a3-3a4, éd. in-i6. p. 181. (3) /6î(2., éd. in-8<>, p. 336-337, éd. in-i6, p. 189 ; 8 décembre

AVANT-1»ROPOS 37

licieux farniente de Naples, et les parties cariées, en barque, sur le golfe, avec la petite Procitane Graziella (i).

Mais cette vie trop douce n *a qu'un temps ; en avril 1 8 1 2 , on le rappelle en France (2). La mélancolie aussitôt renaît plus violente. Au cours de ce grand voyage, ne s*était-il pas figuré qu'il entrait à pleines voiles dans la vie active? n'avaît-il pas regretté les heures calmes et grises du port ? Hélas^ il faut en rabattre : ce n'était qu'un faux départ ; l'ennui revient, les inquiétudes, les vagues désirs qui le tourmentent (3). L'agitation factice des voyages ne suffira plus désormais aux besoins d'action comprimés en lui qui l'étouffent. En vain passe-t-il trois semaines à Paris ; il s'y ennuie comme à Dijon, comme à Mâcon, comme à Milly : « que faire ? où me jeter? où fuir pour éviter ce cruel ennui qui me ronge ? » (4) Il court toute la journée pour consommer le temps qui l'assomme (5). Il a des idées magnifiques, des plans superbes en tète, mais il se sent de glace pour les exécuter. Du moins, dans ce désarroi, dans ce trouble

(i) Confidences^ 1. VII-X.

(2)/6W.,l.X,§XXIIIel8«q.

(3) Correspondance, t. I, éd. in-8^, p. SSg, éd. in- 16, p. aoa ; a8 avril 1813.

(4) Ihid,, éd. iIl-8^ p. 364-365, éd. in-i6, p. aoi-2o5 ; ao août i8ia.

(5) /6id., éd. iii-8% p. 366, éd. in-i6, p. 9o5-3o6 ; ag octobre x8ia.

38 AVANT-t»B0l>08

et cette avîdité d'être, encore impuissante et rejetée, il trouve un recours : son ami, Il lui semble qu'il vaut mieux avec lui ; il rêve une retraite seul à seul où tous deux retremperont leur âme, leur esprit et leur cœur, qui en ont un égal besoin (i) : de la solitude et de l'amitié chaude et vraie, voilà le remède à ses maux (2). -^ Quiconque a vécu, adolescent, sous les préaux d'un lycée ou dans la solitude agitée d'une ville des heures semblables, heures troubles, heures inquiètes où l'on interroge la vie, et confié ses rêves incertains à cet autre lui-même,son ami, se reconnaîtra bien ici. Comme vous il a voulu l'action, et soulevé joyeusement d'avance en longs espoirs longuement déduits cet avenir si décevant, si douloureux et si lourd à porter quelquefois, mais de loin si brillant et si pur. Belles résolutions d'agir et de monter sans cesse vers un idéal sublime, fermes propos d'être toujours sang tache et dignes du bien que l'on veut faire, qu'êtes-vous au grand jour de la vie devenus ? Heurtés à tous les mura de cette prison qui les étouffe, les espoirs de ce monde sont tombés à nos pieds. Fortune, gloire, ambition» étincelles de ce feu qui brûlait en nous, curiosité des voyages, amour, tout a brillé, mais pour s'effacer et se refuser à nos vœux. Un sombrQ découragement l'envahit : il a les nerfs atteints, et quand il relève d'une se-

(i) Correspondance t t. I, éd. in-8^, p. 364, éd. m-i6, p. ao5. (a) Ibid., éd. in-8^, p. 368, éd. in- 16, p. 207-1^08 ; 3i octobre i8ia.

rieuse -maladie^ brusquement déclarée, fièvre scarlatine compliquée d'esquinancie et de fluxion de poitrine, il retrouve encore ses « noirceurs » (i).

Qu'est-ce donc qui lui donnera la paix ? Après cette course désordonnée à la poursuite de mille biens incer-^ tains, il commence d'entrevoir enfin le seul bien qui les livre tous au génie. Dans ce désenchantement de tout et cet abandon, dans ce renoncement à la gloire et aux ambitions, en attendant l'heure sacrée qui se fera longtemps ' attendre, les inquiétudes religieuses commencent à sonner en lui. Mais que de nuages pour son regard désac-coutumé dea hauts lieux I Quelle épouvantable obscurité I Il est bien aisé de rejeter les systèmes comme il a fait ; jnais s*il en faut bâtir d'autres, où trouver les fondements ? Pourquoi le ciel voile-t-il si bien ce qui est à rhomme qu'il a fait si curieux (2) ? Le malheur est qu'il a perdu toute foi dans « les erreurs de nos pères )), on a sapé sans pitié de son âme a leurs antiques chimères » , et l'orgueil philosophique a brisé en lui a le sceptre an*tique ]» du préjugé sacré. S'il espère encore

Que notre âme, à la fin dégagée, Méprise les liens dont elle fut chargée,

(i) Correspondance, éd. in-8®, t. II, p. 10, éd. in-i6, t. I, p. 2i5 ; i^'man 181 3.

(2) /6W., t. I, éd. in-8°, p, 369, éd. în-i6, p. 207-208 ; 81 octobre 181 2»

4c5 AVANT-PJlÔPÔft

Comme un esclave heureux à jamais délivré Voit en pitié les fers dont il fut entouré,

c'est une espérance très vague et bien imprécise (i). Du moins fait-il effort, et surtout après sa maladie» pour s'élever à la foi. Son ami Vignet Tencourage. Il lui mande qu'il est chrétien, et de la foi la plus vive, qu'il pratique autant qu'il peut, et que cette douce conviction où il est parvenu fait le repos de son esprit et le bonheur <lc sa vie. « Et moi, mon cher ami, ajoute-t-il, je lâche à présent de le redevenir aussi ». Cette longue souffrance qu'il éprouve l'y ramène avec plus de force. Qui sait les fins et les moyens de là-haut ? Il demande au ciel de la résignation qui lui manque, de la force et de la lumière. Parfois il sent de douces consolations descendre au fond de son cœur, mais le plus souvent il est étouffé d'angoisses, il succombe sans énergie, sans espérance même, aous le poids des douleurs du corps et des inquiétudes de rame (2). Cependant ses bonnes dispositions à la vertu dominent, violentes et permanentes, et peu à peu finissent par l'emporter. Il se range décidément de son parti. Son cœur était déjà persuadé, son esprit seul flottait encore ; il lui semble à présent que la question n'est plus dou-

(i) Correspondance y éd. in-8®, t. II, p. 5, éd, in-16, t. I, p. aia; 6 janvier i8i3.

(a) Ibid,, éd. in-8^, t. II, p. i3,éd. in-i6, 1. 1, p. ai6; 2'j mars« i8i3.

AVANÎ-PR0λ0S ' 4i

teuse (i). « Vignet me mande qu'il prie pour mol, dit-il; si tu pries quelquefois, fais-en autant » (2).

Un voyage à Paris, en avril i8i3, vient couper court quelque temps à ces belles résolutions. Sans doute, les premiers jours, il persiste à devenir vertueux, mais à un ou deux articles près sur lesquels il capitule. Je ne sais quel athée Tendoctrine (3). Et pendant que sa mère brûle — un peu tard — Y Emile et la Nouvelle Héloïse qu'elle a trouvés dans sa chambre, à Milly (4), on découvre ses dettes de Lyon et d'Italie (5), et, par correspondance, on lui fait « une fière scène » (6). L'effet en est médiocre : le jeu, l'étude et l'insomnie ruinent sa jeunesse ; après avoir gagné, il perd, il fait des dettes (7). Sa mère, avertie en secret, réunit à la hâte quelque argent, et court à Paris où elle arrive « anéantie d'inquiétude, pleurant et priant » (8) ; elle le ramène malade à Màcon (9). Il y travaille à des tragédies, Médée, Bnmehaut — car il se croit appelé au

(1) Correspondance, éd. in-8**, t. U, p. i4-i5, cd. în-]6, t. I, p. 317-218 ; 28 mars i8i3.

(3) Ibid,, éd. in-8^, t. I[, p. 18, éd. in- 16, t. I, p. 319 ; 38 mars i8i3.

(3) Correspondance, éd. in-8®, t. II, p. 19-30, éd. in- 16, t. I, p. 330-331 ; 18 avril i8i3.

(4) Manuscrit de ma mère, p. 161-163.

(5) Ibid., p. 163-1 63.

(6) Correspondance, éd. in- 16, t. I, p. 33 1*

(7) Manuscrit, p. i65.

(8) Ibid,, p. 1 63 -164.

(9) Ibid,, p. 164-166.

Âa AVANT-PROi>Od

théâtre, — lisant, écrivant tout le jour (i), résigné, maïs redevenu païen pour un temps : « Je ne regretterai que toi, écrit-il au comte de Virieu, si les dieux m'appellent » (2). Ainsi cette renaissance religieuse s'achève en une invocation à l'amitié, enveloppée d'une formule païenne. Ce n'est pas du premier coup d'aile que l'oiseau regagne les cimes.

(i) Manuscrit, p. 166, et Correspondance, in-ô", t. Il, p. aa-a3, éd. in-i6, 1. 1» p. !ia4 ; 9 novembre i8i3.

(a) Ibid.

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