PREMIERE CONVERSION. — SES AGENTS : LA TERRE
l'exil ET L*AMOUR
A la fin de i8i3 commence l'invasion. Elle coupe les communications, interrompt la correspondance. Tandis que son père et sa mère sont à Mâcon, Lamartine reste à Milly pour surveiller la propriété pendant le passage des Autrichiens (i). Soit fatigue de ces événements, soit persistante inquiétude d'un avenir qui ne s'ouvre point, il semble très découragé ; il se sent déjà éteint, usé et philosophe (2), Et s'il s'inquiète de savoir si Virieu et lui deviendront de paresseux mousquetaires ou d'importants diploinates, c'est pour craindre le premier parti (3). Le 26 juillet il est pourtant à Beauvais, garde du corps,
(i) Manascrit^ p. 170-172.
(a) Correspondance f éd. in-8^ t. Il, p. 33, éd. în-i6,l. I, p, 226 ; 16 mai i8i4.
(3) Ibid., éd. in-8'^, t. II, p. 3i, éd. in-i6, t. I, p. 225 ; 6 mai i8i4.
désolé de l'être, à Beauvaîs, « espèce d'entonnoir oh. les hommes ont élevé une espèce de ville » (i). Quel châtiment amer les dieux lui ont infligé, à lui que les plus beaux sites du monde n'ont pu fixer 1 II se console en se promenant tous les jours dans la campagne, un livre et un crayon à la main ; il dort sur l'herbe, il fait des vers — et quels vers, tendrement bucoliques, dans lesquels il se voit berger 1 — et loge dans un grenier chez une vieille épicière (2). Pour toute distraction, le guet à Paris, à la faveur duquel il voit son cher Virieu (3). La fièvre le ramène en novembre à Milly.
Alors, c'est un débordement d'allégresse ; il se retrouve lui-même, et toute la foi réveillée, puis brusquement refoulée en 181 3 se ranime. « Oh, s'écrie-t-il, combien l'on vaut mieux dans la retraite des champs que partout ailleurs I Combien l'on retrouve de sentiments que l'on croyait à jamais perdus. » Il vient de les revivre tous avec les voluptés de sa solitude. Il a goûté le charme des jours pluvieux, orageux d'automne sur ses coteaux, l'harmonie des vents qui ébranlent ses ienêtres et font crier ou siffler ses arbres défeuillés, les délices de parcourir sous son manteau ses vignes dépouillées « à grands pas,
(i) Correspondance t éd. in-8*, t. II, p. io, éd. in-i6, 1. 1, p. aSo; a6 juillet i8i4.
(a) Ibid., éd. in-8<^,t. II, p. 44, éd. in-16, t. I, p. 23a ; 3 août i8i4.
(3) /6{d., éd. in- 16, t. L p. 239.
et comme un homme pressé par l'orage ». Et quels plaisirs lui donnent « des habitudes, même désagréables, mais enfin que Ton retrouve », la fumée, par exemple, qui remplit sa petite chambre et « Tair froid qui vient à travers sa croisée qui ferme mal, uniquement parce qu'autrefois cela était ainsi. En vérité, continue-t-il, il y a cinq ou six hommes en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on le retrouve au moment où Ton y songeait le moins. » — Il est redevenu tout ce qu'il était cinq ans auparavant, « en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature ». Son cœur est plein de sentiments délicieux et tristes ; en reprenant de l'âme, il a repris de la piété, il a retrouvé la prière et l'adoration (i).
Il faut lire cette lettre admirable où Lamartine vit tout entier, où sont aussi nos plus chères étapes, et les plus intimes, des doutes et des oublis à la foi. Ainsi dans le tourbillon du monde, des préoccupations et des affaires, dans notre soif d'action et de jouissances, nous avons volé aux lumières d'un vol constamment brisé : la fatigue est venue, et le dégoût de tout ce qui nous attirait et de ce que nous croyons nous-mêmes. Mais un jour, revenus très las de ces équipées haletantes, désenchantés, meurtris, nous avons reposé nos angoisses sur le sol d'où nous sommes sortis ; une vertu émanée de la terre, dès
(i) Correspondance, éd. in-8o, t. II, p. 57 et S6q., éd. in- 16, 1. 1« p. a4i 0t 8eq.,3o novembre i8i4.
notre premier sommeil, a rajeunî nos corps brisés : alors, nos cœurs ont reverdi. surprise de notre réveil, quand^ faisant sonner notre sol, ce bruit retentit en profonds échos dans nos âmes I Enchantement de nous retrouver et de voir à nos pieds tombée cette enveloppe si lourde et qui n'était point de nous I Tout notre passé renaît aux spectacles familiers qui, mieux que toutes nos adresses, eurent l'art de nous conserver. Nous sommes à tous les buissons, et dans ces chemins perdus où nous avons tant rêvé ; nous sommes à la source qui chante d'un timbre clair, comme autrefois ; nous nous recueillons — mot profond dont naît en nous l'intelligence — nous nous recueillons par les prés, à toutes les branches, à tous les bruits. Nous voilà tout ce que nous fumes, et nous sommes encore cela : capables d'illusions généreuses, de désintéressement, d'amour vrai. L'amour même ne suffit pas : rien ne satisfait nos élans que ce qui les calmait jadis ; et par la vertu du sol, sur les ailes des souvenirs, nous nous élevons à Dieu.
Les événements se chargèrent d'entretenir cette ferveur. En mars i8i5, l'arrivée de Napoléon rappela brusquement Lamartine à Paris ; il accompagna le roi jusqu'à Béthune où les gardes du corps furent licenciés ; alors, il revint à Mâcon, et bientôt, pour échapper à la conscription, passa en Suisse (i). Il vécut errant, d'abord logé
(i) Maiiuscrit de ma mèré^ p. i83 ; ConfUenceSt 1. Xî, § t-ÏIÎt
AVANT-PROPOS i'J
chez le baron de Vincy^ puis vêtu en ouvrîer, après trois semaines de courses à travers la Suisse, en pension pour quelques sous par jour, chez un batelier du Chablais, au bord du lac de Genève, dans la partie de la côte qui fait face au pays de Vaud. « La maison ne contenait qu'une chambre au-dessus d'une cave. Elle était située dans un terrain plat, à la lisière d'une longue forêt de châtaigniers, et bâtie sur la grève même du lac, dont les flots bruissaient contre le mur. w II vivait si près de l'eau « que, les jours de tempête, les vagues, en se levant, jetaient leur écume jusque sur sa fenêtre ». Il jouissait de la solitude, étudiant « les plaintes, les colères, les tortures, les gémissements et les ondulations des eaux (i) ». Après les Cent Jours, il rentre en France, accourt à Paris (2) où il fait des démarches pour obtenir un emploi diplomatique, mais sans succès (3). Il s'était arrêté quelque temps chez son ami Vignet, nature grave, méditative. Déjà purifié par la solitude, son cœur s'ouvrit alors pour recueillir les épanchements du sien, et cette « onction charmante qui coulait de ses lèvres (4). » Obligé de quitter Paris dans la première quinzaine de juin 1816, et d'aller à Montculot, près Dijon, chez son oncle, se reposer et
(1) Confidences, l. XI, §§ VII-XII.
(a)/6W., § XIII.
(3) Maiiusctit, p. i84.
(4) Confidencesi 1. XI, § XXIIL .
boire les eaux de Vichy (i), il sent de plus en plus la conviction chrétienne Tenvahir et le dominer : « Je deviens de plus en plus dévot en théorie, et le plus possible en pratique, écrit-il le 28 juin 1816. Il n y a que cela de bon, et vive la Providence qui se cache souvent un peu trop, mais qui se dévoile cependant quand il le faut (2). » Cette fois, on pourrait le croire définitivement reconquis : il vit et pratique sa foi.
C'est alors, à la fin du mois d'août 1816, qu'il part pour Aix : il y rencontre M"" Charles, et l'amour vrai, passionné, profond et pur. Tout ce qui germait depuis trois années dans son âme fleurit d'un coup à cette présence. Légèreté, vanité, puérilité, sécheresse, ironie et amertume d'esprit achèvent de mourir en lui ; il se retrouve tout entier, capable de sérieux, d'enthousiasme, de prière, de larmes et de piété intérieure (3), Car ce trouble de son être en soulève les profondeurs où Dieu se révèle présent : il veut convertir celle qu'il aime. Sans doute elle n'est pas insensible et glacée ; Dieu, pour elle, quoiqu'en ait dit plus tard Lamartine, paraît bien être autre chose que la loi, et elle a déjà dépassé ce déisme matérialiste d'un Fontanes, et de ces savants de la fin du xvm' siècle à la société desquels appartenait son mari.
(i) Correspondance, éd. in-8*, t. II, p. gi, éd. in-i6, t. I, p. 262 ; aB juin 1816.
(2) Ibid,, éd. in-8*, t. II, p. qS, éd. in-i6, t. I. p. 262-263.
(3) LiMàRTinB, Raphaël, §jXLV.
Elle a subî « cet ébranlement que Téloquence de Rousseau communiq[ua à la*sensibilité et à Timagination de tant de femmes. C'est une femme du xvm® siècle sî Ton veut, mais de celles pour qui Rousseau avait rouvert toutes les sources de l'émotion et qu'il avait conviées devant la nature et devant Dieu (i). » Est-ce à dire que Lamartine n'avait rien à lui apprendre ? Le vicaire Savoyard s'exerce (( aux sublimes contemplations », mais ne prie pas ; Lamartine a dépassé, lui, « cette espèce de spiritualisme attendri » ; car il a derrière lui son hérédité religieuse, son éducation chrétienne, et ce retour très positif qui vient d'être constaté. Il invoque donc pour la rapprocher de sa foi| la présence qu'on ne saurait méconnaître en chacun de nous, de ces deux instincts, le mystère et la prière (a). Disciple de Rousseau lui aussi, mais catholique de cœur et de sang, c'est encore par un appel à l'évidence intérieure de Rousseau qu'il prêche à son amie le retour à la foi. C'est à ce sentiment qu'il fait appel pour obtenir d'elle l'esprit de résignation ; et c'est encore en disciple, mais en disciple catholique et français du philosoplie protestant de Genève, qu'il la supplie-de chercher dans une religion tendre et nourrissante, dans l'ombre des Eglises, dans la foi mystérieuse du Christ, dans l'agenouillement et dans l'invocation, les espérances^
(i) R. DouMic. Les lettres d'Elvire à Lamartine, Revue des Deux^ Mondes, i*' février igoô, p. SgS-SgO.
(2) Raphaël, § XLVI.
5<l AtANT-PIlOPd»
les consolations et les douceurs qu'il y a liiî-hiêtâè puisées depuis l'enfance (î)* . Je ne rappellerai pas les péripéties de cet amout ; elles sont dans toutes les mémoires, et dé récéhtes et remarquables publications ont achevé d*y porter la lumière (^). Mais je tiens à noter ici que les deux premières Méditations chrétiennes qui datent de cette époque, YImmortaliié et le Temple, portent la marque originale de cfetté inspîratiori religieuse ; s*il veut réveiller chez Elvire d4mmortéllëâ espérances, il emprunte à Rousseau ses atgtiméiits, qiill fait passer au service de ses intentions très orthodoxes : sa croyance à la vie future repose toute sur un sentiment, l'espoir :
Vas- tu jouir enfin de tes droits éternels ?
Oui, tel est mon espoir, ô ma chère Julie (3) !
Après avoir exposé les arguments des philosophes matérialistes, le poète les combat comme Rousseau :
Philosophes cruels, je ne puis vous répondre : Ma raison aisément se laisserait confondre.
Vont saper notre espoir jusqu'en son fondénient Vous ayez l'univers, je n'ai qu*un sentiment (4).
(i) Raphaël, § LXXXVI.
(a) Cf. Léoi* Séché, Lamartine, et tl. Doûmic, les Lettres d' Elvire à Lamartine,
(3) Lamartine, Poésies inédites^ éd» în-8", Paris, Haùhette, i883, p. a85.
AVANT-PROPOS 5l
Et dans le Temple il ne confie son amour aux autels, cet « amour innocent » , puisque « la vertu Tallume » , qu'après Tavoir « dit à la terre, à toute la nature (i) » ; le vicaire Savoyard n'aurait pas autrement parlé.
Cette remarque est essentielle : le catholicisme de Lamartine, en décembre 1817, dans cette crise désespérée qui aurait dû soulever les plus beaux accents religieux, ce catholicisme de sentiment n'a pas encore trouvé sa formule comme pensée. Si le poète n'avait pas dépassé Rousseau, si son inspiration chrétienne n'avait pas rencontré d'autre source, il est permis de croire que nous n'aurions pas entendu d'autre chaht religieux dans les Méditations que celui du Temple ou de i* Immortalité. Les plus beaux cris d'une foi qui se cherche dans Tangoisse et se veut n'auraient pas retenti.
(5) Lamartine, Premières Méditations , le Temple,
COriGLtJSION. LE POINT FAIBLE DE LAMARTOE
Si nous cherchons à nous figurer, à ce tournant décisif de son existence, quels obstacles avaient écarté Lamartine de la foi, et quelles voies l'y ont ramené, nous ver-» rons cette ligne sinueuse, hésitante et mobile de sa vie intérieure, telle que nous Tavons parcourue jusqu'ici, se dessiner à peu près ainsi : une hérédité croyante, pieuse même du côté de sa mère, avec un certain penchant à la mysticité, et cette conception élargie, agrandie, mais imprécise et comme abstraite, de la foi, que la pensée des philosophes avait introduite au xvin* siècle dans les intelligences d'élite demeurées sincèrement chrétiennes ; une première éducation chrétienne, plus que proprement et spécifiquement catholique, nourrie de la Bible et de la contemplation de Dieu dans la nature, mal instruite de la valeur intérieure et sociale du dogme, et trop ouverte par là-mème aux objections philosophiques du temps contre la réalité de la foi : éducation telle qu'une femme
intelligente et de sensibilité vive pouvait la donner alors, incapable de résister aux assauts d'une raison exigeante, quand l'âge des passions viendra ; chez les Jésuites enfin, une culture intense du sentiment et de l'imagination religieuse, toutes les pompes et tous les enchantements du culte capables de charmer des âmes d'adolescents, mais trop de concessions sans doute, dans le domaine de l'intelligence, à l'esprit du temps, et rien de solide ni de positif contre les difficultés prochaines, quand les lectures, l'indépendance et ce qui fermente dans un jeune cœur ensemble attaqueront tous les sentiments chrétiens : voilà d'où part cette conscience, et les seules racines vivantes du catholicisme en cette âme.
C'est avec ce bagage de foi qu'il aborde ardent le monde : fortune, gloire, amour, liberté, tous ses rêves sont devant lui ; cet immense besoin d'agir qui le tourmente lui fait tout tenter et goûter à tout. Dans ces élans désordonnés et sans cesse refoulés et combattus, la perspective religieuse du monde s'assombrit et s'efface. Les lectures suscitent des doutes, et comment allier ce que le cœur eût désiré avec ce que l'intelligence, ce que la raison éclairée exige ? La foi, mal défendue, s'éteint, et les mœurs n'étant plus gardées, l'activité contrainte de toutes parts et ne rencontrant qu'obstacles à tous les plus nobles desseins, se disperse en amours faciles, en plaisirs fragiles de la table et du jeu, en voluptés intellectuelles même, plus hautes et non moins décevantes. Mais
54 AVAMT-PRÛFOS
la fatigue vient, et le dégoût d'une existence dispersée et sans fruit ; la résignation stoïque à n'être rien, mais à sculpter pour ainsi dire et polir en soi la statue du di^u intérieur, )e renoncement, au moins momentané, & ces triomphas tant désirés, réveille le seqtiment religieux 4evaut lequel la raison s'incline, comme elle s'inclinait tout à l'heure devant des émotions moins pures. Qu'importent quelques hésitations, quelques vagues retours des erreurs passées ? Le courant désormais va rouler à la foi : la terre natale, bonne conseillère, retrouvée après une absence, l'exil même, qui l'arrache brusquement au sol dont sa piété renaissait, l'amitié qui la lui conseille, l'amour enfin, l'amour plus fort que la mort, tout l'entraîne à la pratique chrétienne en laquelle il vit maintenant. La foi repose donc en lui sur le sentiment, sur des impressions profondes et vécues, et la raison n'y joue qu'un rôle effacé ; au fond, plus ferniement assise que chez nul autre, parce qu'elle le tient par mille fibres, elle ne sera pas à l'abri des fluctuations et des troubles trop compréhensibles de la pensée. Déjà l'on peut donc prévoir qu'il faut à cette sensibilité frémissante et toute orientée vers l'action une raison plus ferme et plus haute, dont les allures détermineront seules les formes intellectuelles de son christianisme pratique. A la maîtrise insuffisante de Ilousseau va se substituer celle de Lamennais,
première: partie
La vrate conversion : Lamennais et les
Méditations.