‹ Lamennais et LamartineChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'essai sur L*CfDIFF£RENGK £T LA MÉDITATION SUR LA FOI

Julie était morte en chrétienne le jeudi i8 décembre 1817, à midi (i). Pendant les mois d'hiver et de printemps qui suivirent, Lamartine fut en proie à d'intolérables souffrances physiques et morales, et dans une perpétuelle préoccupation de la mort prochaine, attendue, désirée : toutes ses dispositions sont prises. L'approche du printemps, la continuité d'une position si ténébreuse, et la seule intensité même des souffrances physiques l'achèvent. Il ne quitte les douleurs aiguës que pour retomber dans une fièvre lente (q). Tous les efforts de ses amis pour l'arracher à cette langueur désespérée ne font qu'irriter son mal : Yignet qui vient le voir, ardent à la vie comme ils étaient à vingt ans, et qui veut le réveiller à bonne intention, l'agite seulement en pure perte, et le trouble de

(i) Léon SécHÉ, Lamartine, éd. in- 16, Paris, Librairie du Mer^ cure de France, 1906, p. i4o.

(a) Correspondance f éd. in-8^ t. II, p. i53-l56, éd. iQ*i6, 1. 1, p. 389 ; I*' et 27 mara i8l8.

58 LAMENNAIS ET LAHARTCNE

souvenirs et de regrets. Son âme est triste jusqu'à la mort, et cette mort ne vient pas, elle semble jouer avec lui, s'éloigner, revenir pour s'éloigner encore ; elle disparait quand il est résigné, s'il forme un projet, elle revient (i). Cet acharnement de la Destinée contre lui désole et chasse pour un temps toutes ses dispositions chrétiennes ; il se révolte contre la Providence et lui jette, en juillet 1818, ce cri sublime : l'ode au Malheur :

De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?

Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,

Inconcevable }oî, Qu'on tremble spus ta main ou bien qu'on la blasphèmpj Soumis ou résigné, qu'on te plaigne ou qu'on t'aime.

Toujours, c'est toujours toi (2) !

S'il revient au calme, après ces crises désespérées, c'es| un assoupissement s^ns la foi. A peine, dans ses meilleurs moments, espère>t>il faiblement que ses souffrances le mènent k une meilleure vie ; mais cette espérance même ressemble aux faux amis, chauds dans le bonheur, froids ou nuls dans l'adversité. S'il pense k la mort, c'est pour se la présenter comme un certain nuage obscur qui se répand sur les yeux : on est las, on est calme, on est assoupi, et l'on passe je ne sais où sans sentir comment (3). Les croyances chrétiennes ont repris leur vol lointain.

(i) Correspondance f éd. iii-8®, t. II, p. ao5, éd. in- 16, t. L p. 3i8. (2) Premières Méditations^ le Désespoir,

(S) Correspondance, éd. in-8°, t. II, p. a 10, éd. in-i6, t. I, p. 3a6; |i août 1818,

LAXBMIÎAIS BT LAMABTiirE 69

Ai| plpsi fort de cette cr}§^ do^lqureuse il fit pour la prepiièfe fpis connai^sancf f^vep les écrits dç Lamenf^ais. ]L§ 33 fnar§ i§iS, )a ^ati^rqu^e 4^ Montçalm lui avait signalé V Essai sur rjn^iffévenc^ I « Vous me deipan? dez ^i pn écrit et si on lit k Pari§, lui disait-elle. Un seul ouvrage lîxe parait hors ligne par l'pxtravageance des idées et par l'admirable bea^^;é dij style, c'est celui de M. d§ Xamenp^is. Si vous ne l'ave? pas }u, prpci;rez-vpus-le ; il pacrite d'être lu et piê^ie relu. La folle franchise de ses opinions ultran^ontain^s e§;t pxpirin|ée avec une vérifé, une phaleur tout à fait remarquables. Il n'emploie ni une phrase ambitieuse, ni une phrase recherchée ; sa chaleur ast toute dans ^pn âme et dans son style. On peut lui reprocher ppmm^ h lord Byron de n'avoir qu'unp corde à sa disposition, mais cettç corde est admirable, et il est déplorable qu'il ^n fesseun si mauvais usage. Cet homme soupire après la persécution, la révolution ; et la seule punition que l'on ûoivQ exercer contre lui, c'est de le laisser jouir d'une grande tranquillité, et de ne répondre ni à ses in« juFes, ni à ses r^ves, qui sont trop loin de la portée du vulgaire pour être dangereux (i). » Jugement curieux,

(r) Lettres à Lamartine^ publiées par M"** Yalentind de Lamartihb, f Tol. in-i8, Paris, Galmann Lévy ; a® éd. i8^S, p. a-3t

6u LAMENNAIS ET LAMARTINE

OÙ Ton peut lire les sentiments très mêlés du faubourg Saint>6ermain à Tégard du premier volume de VEssaL L'appréciation était bien faite pour piquer la curiosité du poète. Et, pourtant, telle était sa lassitude, tel était son découragement et son dégoût de tout, qu'il ne se procura pas l'ouvrage avant le commencement d'août. Dès la première lecture, il fut, du reste, séduit, charmé et convaincu : (( Félicite-moi, écrit-il, le S août 1818, au comte de Yirieu ; je suis enfin tombé sur du beau, même sur du sublime. Cela s'appelle Essai sur T Indifférence en matière de religion. Cela est fait, dit-on, par un très jeune abbé ! C'est magnifique, pensé comme M. de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin tout. Je te le conseille pour passer huit jours avec un écrivain d'un autre siècle (i) ». L'approbation n'est plus celle de la marquise de Montcalm : elle est entière et sans réserve ; la force de la démonstration l'a surpris et persuadé. On sait sa prodigieuse facilité d'assimilation pour tout ce qui l'intéresse ; et l'on ne sera pas étonné, par suite, de voir se manifester dans sa vie et dans son œuvre l'influence de cette lecture. Déjà son incrédulité de fraîche date l'inquiète. Il a trouvé dans V Essai àt% vérités à son usage : « Quand la première illusion s'est évanouie, combien ne voit-on pas d'incrédules envier le bonheur des croyants 9 Epuisés de désirs, consumés d'ennuis, tourmentés de leur vaine sagesse :

(i) Correspondance^ éd. iii-8% t. II, p. 214» éà, in- 16, t. I, p. 3aa ; 8 août i8i8.

LAMENNAIS ET LAMARTINE Bl;

«Ah! dîsent-ils, sî je pouvais croire 1 (i) » N*cst»c6 pas son état ? Il répète aussitôt à Virieu la leçon de Lamennais : (( Heureux rhomme qui croit I heureux celui qui espère seulement comme je croyais, comme j'espérais avant un malheur sans remède ! je donnerais mon reste de jours pour un grain de foi, non pas pour soulever les montagnes, mais pour soulever le poids de glace qui me pèse sur l'âme (2). Je la demande aux livres, je la demande à ma raison, je la demande au ciel, je veux la de-* mander aux œuvres aussi : j'obtiendrai peut-être. La foi me semble si bien faite pour nous autres malheureux qui ne sommes pas du tout, non pas du tout de ce monde, qui ne vivons pas de sa vie, qui ne sommes pas heureux de son bonheur, qui ne nous nourrissons pas de son pain I Où nous appuierons-nous si cet appui mystérieux nous manque toujours (3) I »

On sait la voie par laquelle Lamennais conduisait les incrédules à Tautel : c'est en prouvant à la raison individuelle son impuissance, en l'obligeant à s'incliner devant une raison plus haute, exclusive des passions qui égarent, devant la raison générale, expression de la rai* son divine elle-même, dont Thomme ne saurait mécon-

(i) IjAHEnhus, Essai sur V indifférence, éd. Garnier, in» 18, t. I, p. ùh'6.

(a) Est-ce une réminiscence de Chateaubriand ? « Foi céleste t foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter les montagnes, tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le corps de Thomme » (Génie du Christianisme).

(3) Correspondance, éd. in-8*, t. II, p. a 20, éd. in- 16, t. I, p. 3a6 ; 11 août i8i8.

6à lAMgnKAli bt LAHÀRtmÈ

naître les droits sans peut. Tel efet ëii^si lé Ihèrtie de là Méditation (Lamartine disait alors la CoMemplation) èur la Foi qu'il vient de composer après avoir lu YEssai sur tlndifférence^ et la tête encore pleine de Tadmirable démonstration mennaisienne (i). Lé besoin d'une foi solide, d'une conviction plus fermé et ttiieux assise que les élans du cœur et les effusions dont il s'était jusqu'ici satisfait, la soif de croire parce qu'on est certain dé la vérité qu'on croit, s'affirme dans cette Méditatioà^ ett même temps que le secret espoir d'atteindfe eiifin, jJàr les nou= velles voies tracées, ce port si désiré. Après s'être abandonné à son désespoir, avoit maudit l'existence et ce « désert de la vie » qui n'offre aux désirs de la jeunesse que de vains mirages (les systèmes philosophiques ne sont pas les moins décevants), il découvre tout à coup la foi qui le ramène de son tombeau « à son riant matin », luî permet d'embrasser « d'un regard la destinée humaine », et lui explique seule l'énigme de la vie. Héritage transmis de génération en génération, elle a pénétré l'âme dès l'enfance, et si la vérité fut faite pour la terre sans dotite, c'est ainsi qu'elle doit animer l'homme, se fondre à tout notre être, et « de l'esprit par Famour descendre dans les cœurs ».

Cette brève analyse permet d'apercevoir déjà combien l'antithèse fondamentale sur laquelle est construit VEssai

(i) U en cite les derniers vers dans une lettre au comte de Virieu du II août 1818^. Cf. Correspondance f éd. in-'S^, t. II, p. flao* éd. in-16, t. I, p. 3a6; 11 août 1818,

iittflll^lfAtS kf lAliARf INE èi

deràît j é'adaptant exactement â l'état d'âme dé Lamartine, éclairer à ses yeiix son destih : jusqu'ici, n'est-ce pas avec une raisdti insouitlisé qu'il a, dé tous côtés, recherché le bonheur ? N'éprouve-t-il pas ce dégoût et ce découragement qui suit — Lamennais l'a montré — la vaine recherche d'un bien qu'on ne trouve pas ici-bas par ces voies ? Et que lui reste-t-il donc, sinon à' s'en informer avec une raison soumise et dans les sentiers de la foi ? Ainsi l'opposition générale qui domine la Méditation sur la Foi, entre la taison individuelle, impuissante à produire ^utre chose que les doctrines philosophiques; a les doctrines du néant », et la foi vivante et salutaire, manifeste hautement déjà l'influence de Lamennais. C'est lui qui maintenant — comme tout à l'heure c'était Rousseau — fournit à Lamartine l'idée maltresse, le plan, et, si j'ose dire, la manière de poser le problème, et c'est encore à lui que Lamartine emprunte la solution, et, mieux encore, les démarches par lesquelles on s'y achemine.

Le point de départ^ c'est la critique de la philosophie, œuvre propre de la raison individuelle, dont le triomphe « réaliserait le néant qui fait, le fond de ses doctrines » et entraînerait sciences, institutions, lois, mœurs « dans le mêmeabime(i) ». Carie néant dont on s'approche en

(i) Etsai sur Vindifférencê, i, I, p. 298;

6/i LAMENNAIS ET UMARTINS

s'éloignant de Dieu est le « domaine propre de tous les êtres finis et leur unique souveraineté (i) » ; et voilà pourquoi ceux qui travaillent vainement à renaître sans venir à Dieu, succombent sous le fardeau « des doctrines du néant » (2). Lamartine qui, au début de la Méditation sur la Foi décrit son malheureux état, éclairé qu'il est encore des seules lumières philosophiques, s'écrie donc :

néant ! ô seul dieu que je puisse comprendre I Silencieux abîme où je vais redescendre (3)...

et l'inspiration évoquant aussitôt dans sa mémoire nourrie des grandes images de la Bible (4), les lamentations de Job délaissé par son Dieu : « Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il a été dit : Un homme a été conç\i ? Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère ?. . , Maintenant je dormirais en silence et je reposerais dans mon sommeil » ; le poète avec lui gémit :

Pourquoi laissas-tu l'homme échapper de ta main ? De quel sommeil profond je dormais dans ton sein 1 Dans l'éternel oubli j'y dormirais encore ; ...Et dans ta longue nuit mon paisible sommeil N'aurait jamais connu ni songes, ni réveil (5).

(i) Essai sut l'Indifférence, t. I, p. 3o5«

(2) Ibid., p. 372.

(3) Premières Méditations, la Foi, vers 1-2.

(4) L'inQuence de la Bible sur la poésie de Lamartine a été re-* marquablement mise en lumière par M. Zjfromski, dans eon Lamar* tine poète lyrique, Paris, A. Colin, 1897, i vol. in- 16, p, 17-53^

(5) Premières Méditations^ la Foi, vers 3-8,

Cependant rhomme séparé de Dieu n'a pas toujours souffert une telle désolation. Il fut un temps où Texistence et tout rinconnu qu'elle offrait semblait suffire à calmer les avidités de son cœur : « Tout ce que nous n'avons pas encore éprouvé, tout ce qui nous est inconnu, devient pour nous une sorte d'infini que l'âme saisit avidement, comme un objet proportionné à l'étendue de ses désirs (i) ». Lamartine avait poursuivi ces chimères.

. . . Cette première aurore Ce réveil incertain d'un être qui s'ignore, Cet espace infini s'ouvrant devant ses yeux... Ce vague enchantement, ces torrents d'espérance (2),

il avait éprouvé cette volupté d'être et de souhaiter, ambitieux, tout l'amour et toute la gloire que l'humanité peut rêver. Avec quels transports sa jeunesse impatiente avait d'abord salué les cieux, la terre, la société des hommes :

Salut, objets, témoins, instruments de bonheur ! Remplissez vos destins^ je vous apporte un cœur (3).

Mais en traitant l'univers comme un instrument de bonheur, l'imjpie qui « après s'être choisi pour l'objet d'un amour infini » « se fait centre de toutes choses 9 ,

(i) Essai sur l'Indifférence, t. I, p. a 35.

(a) Premières Méditations, la Foi, vers i3'^i7.

(3) ibidi, vers 27-38.

gui « se fait Dieu » (i), ne tarde pas à s'apercevoir que ces objets tant convoités sont u incapables d'apaiser la faim du cœur » (2). Car « il existe entre les biens d'icibas et les besoins de notre cœur, une ^sproportion qu'au* cun art ne saurait faire disparaître (3) ». Celui qui mit en eux ses espoirs pleure aussitôt qu'il les connaît u ces doux rêves,... ces illusions charmantes dont nous nous berçons dans le jeune âge » (4).

Que ce rêve est brillant : mais hélas, c'est un rêve (5).

« Ce prétendu bonheur des grands, des riches, des heureux du siècle... ressemble de loin à ces palais magiques, à ces jardins enchantés que l'on croit découvrir à l'horizon des mers qui baignent les rivages do Naples.., » (6),

Toujours l'espérance abusant ma raison

Me montrait le bonheur dans un vague horizon (7).

Le souverain bien tant convoité n'est pas là ; et quel spectacle plus triste que celui de l'homme, créature misérable, « parcourant l'aride désert de la vie... pour y chercher son bien et son repos » (8).

(i) Essai sur V Indifférence f k. I, p. aa8.

(a) Ibid., p. a 35»

(3) Ibid.

(4) Ibid,, p. a34.

(5) Premières Méditations^ la Foi^ vers ag.

(6) Ehai sur VlndifférencCf t. I, p. 236.

(7) Phniières MéHitatiorvfy 2â Foi, vdrs 35-364

(8) Esèai sut" V Indifférence, t. I, p. aa8.

J*ai vécu ; j'ai passé ce désert de la vie (i),

s'écrie maintenant le poète désabusé. « I^e désir de la gloire,... la passion de Tétude, lamour des richesses,... les vertus même purement morales » ne sont que des tentatives de l'orgueil pour écarter de nous le sentiment douloureux de notre imperfection (2). Lamartine l'ayant éprouvé, le voit ; quand on lui offrirait

Le sceptre du génie ou le trône des rois,

La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse (3),

comme il les refuserait lui aussi I Vanité que tout cela, qui n'est pas éternel : « qu'on rassemble toutes les jouissances, qu'on les diversifie, qu'on les multiplie sans fin, on ne tardera pas d'en sentir l'insuffisance et le vide (4) ». On se lassera bientôt de ces ombres, w Le prix des biens ne dépend pas seulement de leur nature, mais de leur durée. On jouit peu de ce qui échappe ou peut échapper à chaque instant » (5). Or, tous les biens de ce monde sont ainsi, a Tout passe, et ne laisse après soi que le dégoût, le regret, et cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine (6). » Le voilà, « ce dégoût insurmontable pour tout ce qui passe » (7) :

(i) Premières Méditations, la Foi, ver» 33.

(a) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 229.

(3) Premières Méditations, la Foi, vers 44-45.

(4) Essai sur V Indifférence, t, I, p. 235.

(5) Ibid., p. 887.

(7) /6id., Introd,, p. 8»

Je ne veux pas d'un monde où tout change, où tout passe.

Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface ;

Où tout est fugitif, périssable, incertain,

Où le jour du bonheur n'a pas de lendemain (i).

Ce monde n'a pas de jouissances capables de nous satisfaire. Or, « tout en dernier résultat se rapporte à l'orgueil ou à la volupté » (2). Déçus du côté de la volupté, abandonnerons-nous donc l'épicurisme pour courir au stoïcisme ? « Toutes les théories philosophiques du bonheur se réduisent aux systèmes d'Epicure et de Zenon w (3), selon Lamennais. Lamartine va donc d'Epicure à Zenon. Son âme s'est d'abord attachée à tous les biens périssables. « Mais quand elle vient bientôt à s'apercevoir de son erreur,... elle tombe dans une tristesse profonde ; irritée contre l'espérance, elle. . . cherche. . . dans la stupeur qui suit les longues souffrances, une image du repos... Vaine ressource, la maladie va croissant » (4). Le poète a traversé aussi cette phase désolée de la vie ; il a cherché, comme le prêtre, dans le faux sommeil, dans le vain repos d'une indifférence affectée, l'illusion du bonheur impossible ; que de fois « trompé par l'existence » il a (( pour jamais... banni l'espérance » de son a esprit abattu ». Alors, « rêvant de Zenon la trompeuse sagesse », il « a caché sa faiblesse » « sous un manteau stoïque »,

(i) Premières Méditations, la Foi^ vers ^Q-^a. (3) Essai sur V Indifférence, té I, p. aa8.

(3) Ibid,

(4) lOid,, p. 235*

Dans son indifférence un jour enseveli, Pour trouver le repos il invoquait Toubli :

Vain repos, faux sommeil !... (i)

L'impie ne s'endort jamais si profondément qu'il n'ait à craindre les réveils de sa conscience ; que ces angoisses sont redoutables I « Si l'amour s'égare, la vérité restant dans l'intelligence, il s'établit entre la raison et les penchants une guerre terrible qui bouleverse et dévaste l'âme ; c'est le remords avec ses terreurs et ses angoisses intolérables » (2). L'âme « tombe dans une tristesse profonde, gémit d'avoir été trompée, et regrette de n'être pas trompée encore, repousse la dure réalité qui la presse de toutes parts, se fatigue à poursuivre des chimères qui la fuient, et, lasse enfin de ces vains efforts, désabusée de tout,... se nourrit avec une joie morne do ses propres angoisses, cherche dans la stupeur qui suit les longues souffrances une image du repos, et partout malheureuse parce qu'elle se rencontre partout, tourmentée de ses souvenirs, plus tourmentée de ses prévoyances, se dérobe à la pensée même, et se creuse en quelque sorte, au fond de sa solitaire douleur^ un lugubre et dernier asile » (3). Ce désordre intérieur, Lamartine le reconnaît et le décrit : la raison abandonnée à elle-même, après les mille fatigues, après « les longs ébranlements » de ses vaines recherches, secouée « jusqu'en ses fondements » , est incapable de sup-

(i) Premières Méditations, la Foiy vers 53-6 1.

(a) Essai sur V Indifférence, t. I, p. aai.

(3) Essai sur Vlndifférence^ t. I, !'• édition, p. 379-380.

70 tAJiENMAlS ET tAMAÈtîNÈ

porter l'âme, dont le malheUr ne fait plus « qii'tinô îlhmense ruine ».

Où comme un grand débris le désespoir domine ; De sentiments éteints silencieux chaos.

Eléments opposés sans vie et sans repos.

Restes des passions par le temps effacées, Combat désordonné de vœux et de pensées, Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords... (i).

Mais rame même accablée sous tant de maux, même aspirant d'une inlassable ardeur à finir, subsiste pour son supplice : oui, c'est en vain « que Tâme, privée de tout bien, essaye de s'etisevelir sous les ruines du corps, comme un roi dépouillé s'ensevelit sous les débris de son palais... » (2).

Si du moins ces débris nous attestaient sa mort I Mais sous ce vaste deuil l'âme encore est vivante (3).

Si la philosophie ne peut assurer à l'homme ni le bonheur ni la paix, c'est qu'elle ne sait rien de ses destinées ; elle ne lui présente « que des doutes, des incertitudes », elle « brise toutes les espérances » (4).

J'écoute en vain la voix des sages de la terre. Le doute égare aussi ces sublimes esprits (5).

(i) Premières Méditations, la Foi, vers 77-88.

(2) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 235.

(3) Premières Méditations, la Foi, vers 84-85.

(4) Essai sur l'Indifférence, t. I, i" éd., p. 265.

(5) Premières Méditations, la Foi^ vers loa-tod.

ItAHBNIfAIS ET LAMAATINB 7t

(( Quo d'obscurités, que d'incertitudes I que de contradictions ! » s'écrie Lamennais. « Autant de philosophes^ autant de systèmes aussi vagues, aussi fugitifs que les rêves de la nuit ! » (i)

Deux mille ans passeront, et les eniants des hommes, S'agiteront encor dans la nuit où nous sommes (2).

Il n*y a point de vérité hors de Dieu, ni pour la pensée qui néglige et méconnaît Dieu : « toute vérité, en efiTet, émane de Dieu, qui est la vérité infinie, et oii Dieu n'est pas, ditTertullîen, il n'existe aucune vérité... La vie, c'est la vérité, c'est Dieu » (3).

La vérité rehelle échappe à nos regards

Et Dieu seur réunit tous ses rayons épars (4).

Malheur donc, s'est écrié Lamennais, ce malheur à qui le doute ouvre les portes du tombeau » (5). Le doute, entendez, la philosophie qui « conduit en discourant ses disciples jusqu'aux portes du tombeau, et les abandonne sur le seuil » (6). Ils affronteront seuls l'obscur et redoutable passage.

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, 1" éd., p. 265.

(2) Premières Méditations f la Foi, vers 109- ito.

(3) Essai sur V Indifférence, éd. Gamier, t. I, p. 3^7»

(4) Premières Méditations, la Foi, vers 111-119.

(5) Essai sur Vlndifférence, t. I, p. 226.

(6)/6irf., r«éd., p. j6i.

7a LAMENNAIS ET LAMARTINE

Mon âme aura passé sans guide et sans flambleau De la nuit d'ici-bas dans la nuit du tombeau (i).

Ils mourront abandonnés : « La philosophie ravit à la vertu jusqu'à Tespérance »... (2)

Nul espoir ne viendra consoler ma paupière

Et j'emporte au. hasard, au monde où je m'élance, Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense (3),

Reconnaissons-le donc, « cette triste et vaine philosophie... vient se briser contre Técueil de la mort... (4). Doctrine barbare et désespérante, qui dit aux hommes misérables, et soumis aux douleurs de toute espèce : souffrez et mourez, tel est votre partage, n'en attendez point d'autre (5) ». Appuyés sur de pareils enseignements, quand la société autour de nous se dissout comme à la chute de l'empire romain, nous fléchissons sous le poids du destin : aujourd'hui comme alors, « la force des plus hautes âmes » consiste « à ployer sous le fardeau de ces temps effroyables » (6).

Quand je fléchis sous le fardeau du sort,

Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort (7).

(1) Premières Méditations , la Foi, vers 11 5- 11 6.

(a) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 34i.

(^) Premières Méditations, la Foi, y ers 11 4- 118.

(4) Essai sur V Indifférence, t. I, p. aaS.

(5) Ibid., p. a36.

(6) /6id., p. 5i,

(7) Premières Méditations , la Foiy vers ia3-ia4.

Hâtons-nous de détourner nos yeux de ce lugubre spectacle ; laissons Timple pour le chrétien. Chez celui-ci la foi vient suppléer la raison impuissante : u L'homme, dès lors, n'a plus rien à chercher ; il connaît sa place dans l'ordre des êtres ; il connaît Dieu, il se connaît luimême (i) ».

J'embrasse d'un rQgard la destinée humaine,

A mes yeux satisfaits tout s'ordonne et s'enchaîne (2).

« Eclairé d'une lumière nouvelle (3)..., lumière plus vive que celle de notre vacillante raison » (4).

Aux lueurs de ce flambeau divin (5),

« dans les vicissitudes inséparables de cette vie passagère » je ne vois « que de courtes épreuves dont une immortelle félicité sera le terme et la récompense » (6). L'espoir renaît.

Et rouvrant l'horizon à mon âme ravie.

M'explique par la mort l'énigme de la vie (7).

Comment ce miracle se produit-il ? « Le Christianisme

(1) Essai sur V Indifférence, l. I, p. 35 1.

(2) Premières Méditations, la Foi, vers i33-i34.

(3) Essai sur Vlndifférence^ t. I, p. aSi.

(4) Ibid,, Introd., p. 6.

(5) Premières Méditations, la Foi, vers i3i.

(6) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 26 1.

(7) Premières Méditations, la Foi, vers 1 37-1 38.

74 LAlteiltCAlS Et LAMARTtNB

investi d*unc autorité divine, et la prouvant aux sens même par d'incontestables titres » (i).

Dans l'esprit par les sens entrant de toutes parts (2)

dépose dans leur esprit (des hommes), au premier moment où il s'ouvre, la vérité tout entière, pour être leur lumière, leur bien, leur règle » (3).

Notre esprit la reçoit à son premier réveil Gomme les dons d'en haut, la vie et le soleil (A)*

Ce « sentiment céleste » (5), cette « céleste flamme » (6) prête « une force infinie à la raison même de l'enfant» (7) ; la foi, dit Lamartine,

Hélas, il m'en souvient, plana sur mon berceau (8).

Elle règle « les actions privées ou les mœurs... par des lois qui, pénétrant jusque dans le cœur de l'homme, établissent Tordre dans ses pensées et dans ses laffections » (9).

(1) Essai sur Vindijjérence, t. I, p. a5o.

(a) Premières Méditations^ la Foi, vers i56.

(3) Essai sur VIndiffé renée, t. I, p. 25o.

(4) Premières Méditations, la Foi, vers ii3-i44* Remarquez le vers qui précède, expression parfaite du traditionnalildie ttieitnaisien : Les pères à leurs fils Vont transmis d'âge en âge,

(5) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 81,

(6) Premières Méditations y la Foi, vers 167.

(7) Essai sur VIndifférenee, t. I, p. aBo.

(8) Premières Méditations, la Foi, vers 157.

(9) Essai sur VlndifférencCy t. ï, p. aôSi

tAMÉliNAîS Et tAMARTlNB 75

Et comment descendraient-elleâ dans le cœur, sinoii par rintelligence, par l'esprit : « L'intelligence est le principe de Tamour... L'amour dérive de Tintelligence » (i). Le cœur ne peut aimer que ce que Tesprit s'est représenté : « le bonheur... n'est que la vérité réalisée par... les mœurs » (2). La foi a donc dû

De l'esprit par l'amour descendre dans les cœurS, S'unir au souvenir, se fondre dans les mœurs (3).

Ainsi, tandis que notre esprit abandonné à lui-même se fatigue^ s'éblouit, se perd dans ses propres pensées » (4), que

Ma raison qui pâlit m'abandonne aux ténèbres (5),

la religîoii « supplée par la foi à la faiblesse de l'intelligence )) (6). Lamennais l*învoque, avec saint Augustin : « C'est vous, c'est vous seules que je veux, ô justice, ô innocence, qu'environne une pure et brillante lumière » (7) ; et comme lui, Lamartine, renonçant à sa raison individuelle, fait appel à la foi :

Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !

Viens d'un jour sans nuage inonder ma paupière (8).

(i) Essai sur V Indifférence, l. I, p. 323.

(3) Ibid,, p. 365.

(3) Première Méditations, la Fol, vers i5^-i6o.

(4) Essai sur VIndifférence, t. I, p. s^g.

(5) Premières Méditations, la Foi, vers 170.

(6) Essai sur V Indifférence, U I, p. 383.

(7) Ibid., p. a 58.

(8) Premières Méditations, la Foi, vers 173-174.

C'est maintenant en disciple de Lamennais qu'il aspire à la foi.

L'influence de VEssai^ plus efiicace et bienfaisante encore, ne lui fait pas seulement désirer les consolations de la pratique chrétienne, elle l'amène insensiblement à s'affranchir en esprit des liens qui l'attachent au monde. Le 22 août 1818, il reçoit à Milly une lettre du comte de Virieu, sereine et d'un ton de philosophie calme et gaie qui le secoue de son engourdissement moral (i) ; il s'en va sur la montagne de Milly avec son album et son crayon, et compose V Isolement ; et tandis qu'il chante le retour mélancolique à la paix intérieure, c'est encore, avec PétrarquCy plus d'une fois Lamennais qui l'inspire. Le bonheur n'est pas de ce monde, telle est l'idée que Lamennais développe et commente dans le chapitre de YEssai sur t Indifférence qu'il intitule : Importance de la Religion par rapport à l'homme (2). Et c'est aussi la note dominante de V Isolement^ qui lui prête sa mélancolie :

Je parcours tous les points de l'immense étendue Et je dis : Nulle part le bonheur ne m'attend (3).

(i) Correspondance, éd. in-8®, t. II, p. 297-228; éd. in-l6, t. I, p. 33o-33i ; ai août 1818.

(2) Essai surVIndiJJérence, t. I, p. 2 19^ et seq.

(3) Premières Méditations, Vlsolement, strophe 6.

Déjà Chateaubriand avait montré que « le chrétien se regarde toujours comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point Tobjet de ses vœux » (i). Mais en quels termes plus énergiques encore Lamennais n'a-t-il pas signalé chez l'homme ces élans vers un bien immense^ infini^ que le cœur pressent, quoique l'esprit ne le comprenne pas encore (2), et comme on retrouve son inspiration dans ces vers : peut-être, dit Lamartine,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre. Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là je retrouverais et l'espoir et l'amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire.

Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour ! (3)

« Celui qui entre en vous, répète, avec saint Augustin, Lamennais s'adressant à Dieu, possède la plénitude de la joie, et se désaltère délicieusement à la source du souverain bien » (4).

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire (5).

Nous ne vivons ici-bas que pour une autre vie :

(i) Génie du Christianisme,

{2) Essai sur V Indifférence, t. I, Introd., p. 8.

(3) Premières Méditations, V Isolement, strophes 10-11.

(4) Auqust, Confess., 1. II, chap. x, ap. Essai sur VIndifférence, t. I^ p. a58.

(5) Premières AUditattons, Vliotement, strophe 1 1 •

78 LAMBNNAIS ET LAMARTINE

rhomcne sur la terre a est dans un état de passage, et cherche le lieu de son repos, comme un voyageur égaré dans des régions étrangères cherche avec anxiété sa patrie »: (i)

Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?

Il n*est rien de commun entre la terre et moi (2),

Entre le Temple et Y Immortalité d'une part, et les Mé^ dilations religieuses dont la Foi ouvre la série, on trouvera toute la distance qui sépare la vague et sentimentale argumentation spiritualiste d'un Rousseau, dont Lamartine s'inspirait alors, de la démonstration positive, riche, puissante, solidement catholique, d'un Lamennais. Que l'on compare ce qu'il y a d'un peu maigre, de besoigneux et comme d'exsangue dans la philosophie religieuse du Temple et de V Immortalité, avec la plénitude heureuse, l'abondance de la Foi et des Méditations suivantes, et l'on sentira ce que la poésie et la pensée de Lamartine ont gagné le jour où tomba sous sa main le volume déjà célèbre de Y Essai, et où, séduit et convaincu, délaissant Rousseau pour le catholicisme mennaisien, il passa d'une école à l'autre.

(i) Essai sur V Indifférence, l. I, p. a 20.

(a) Premières Médilaliotis, V Isolement, strophe i3.

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