CHAPITRE II
PENDANT LA NONCIATURE DE Msr LAMBRUSCHINI : LE MÉMOIRE CONFIDENTIEL A LÉON XII, LA CONGRÉGATION DE SAINT-PIERRE, LES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION, L'A VENIR.
Lorsque M^^ Macchi quitta la nonciature de Paris pour prendre place dans le Sacré-Collège, Lamennais écrivit à ses amis les Senfft : « Il a été toujours fort bien pour moi'. » Ce bref éloge ne témoignait pas d'un goût bien vif pour le personnage disparu. A l'égard du successeur, les dispositions étaient autres.
Louis Lambruschini, archevêque de Gênes, était lié d'amitié avec l'auteur de V Essai qui recevait volontiers ses lettres et ses avis'. Rien malheureusement ne subsiste de cette correspondance : toutes les recherches pour la retrouver ont été vaines. Mais le fait est certain. 11 était connu à Paris comme à Rome, quand Lambruschini fut nommé nonce. Et si à cette nomination le gouvernement de
1 Korgues, I, p. ^14. Lettre du 5 mai 1827. * Voir Etudes, 20 janvier 1910.
Charles X donna son agrément, c'est qu'il était renseigné, de la façon la plus rassurante, sur le caractère du nouvel ambassadeur du pape. Dès l'automne de 1826, le consul de France à Gênes écrivait au baron de Damas, ministre des Affaires étrangères, le récit d'une longue conversation qu'il avait eue avec larchevêque, sur les difficultés de la situation religieuse en France. Au sujet de Lamennais le prélat aurait dit : « Je connais beaucoup et j'ai des relations intimes avec M. l'abbé de la Mennais ; mais je connais de même l'exagération de ses principes ; je suis sûr que, si j'eusse été à Paris, j'aurais empêché la publication de son ouvrage ; car sans doute il ne voudra pas être plus romain que moi. Je le reverrai avec plaisir', comme je verrai avec le plus grand plaisir M^'" de Frayssinous, et sans aucune distinction. Je recevrai avec tous les égards possibles le clergé français, quelles que soient les différentes nuances de ses opinions. Certes je dois être le soutien du pouvoir du Saint-Siège, et c'est pour cela que Sa Sainteté a daigné jeter les yeux sur moi; mais, je le répète, je n'oublierai jamais la modération, l'esprit de conciliation, la charité que notre sainte Eglise nous prescrit de suivre". »
^ A l'occasion de son voyage à Rome, en 1824, Lamennais s'était arrêté à Gênes, pour voir Lambruschini.
- Arch. AfT. civ.,Ro;>ie, 961, {"^237. Lettre du 19 octobre 1826.
NONCIATURE DE M^"^ LAMBRUSGHINl :i()
Ces déclarations intéressantes étaient pleinement conformes à ce qu'on savait déjà au ministère des Affaires étrangères. A la fin de janvier 1826, l'ambassadeur de France à Rome avait fait pressentir à son gouvernement sur qui porterait, disait-on, le choix du Saint-Siège pour la nonciature de Paris, et il s'exprimait en ces termes :
« Ce serait M^' Lambruschini, religieux barnabite, et aujourd'hui archevêque de Gènes. Il est sans contredit un des hommes les plus distingués deTItalie, pour l'esprit, le savoir et les talents qu'il a déployés dans des circonstances très difficiles. Il était le bras droit du célèbre cardinal Fontana.Le cardinal Consalvi l'a employé dans les négociations relatives aux concordats de Naples et de Toscane La confiance du cardinal Consalvi semble garantir la modération de ses doctrines. M^' Lambruschini serait donc un homme complet, puisqu'on ajoute que son extérieur est distingué, qu'il s'exprime avec beaucoup de noblesse et qu'il parle parfaitement le français \ »
Les renseignements qui suivirent ces premières indications, ne firent que les confirmer: on aurait à Paris un homme de modération.
Dès le i^"' mars 1826, le consul SchiafJino avait commencé à renseigner le gouvernement sur Lambruschini (Ihid.. Rome, 960, f^-iig).
' Ihid., Rome, 960, f^ jO. Lettre du ii janvier iSab.
6o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
Le gouvernement, préoccupé de l'influence de Lamennais en deçà et au delà des monts, dut s'applaudir d'avoir agréé, parmi les candidats à la nonciature proposés par Léon XII, un prélat prêt au rôle de conciliateur .
Lamennais rêvait pour son ami Génois un rôle bien différent. Instruit de bonne heure par les Senfft des desseins du pape sur Tarchevêque de Gênes, il en avait témoigné une grande joie', et il les avait tout de suite chargés d'endoctriner le futur nonce : « II est bien essentiel de lui faire sentir la nécessité d'une décision finale que toute la France attend [contre le gallicanisme]... Je voudrais que ce fut la déclaration même [de 1682I dans sa forme et teneur qu'on jugeât. Veuillez communiquer ces réflexions, en les commentant, à M'=' L[ambruschini]. Dieu veuille qu'on ne se laisse pas gagner par le temps ^ »
Au milieu des ennuis et des luttes qui rem-
^ Les négociations à ce sujet commencèrent dès le mois de décembre iSaî ; en mars 1826, la terna proposée au choix du gouvernement français portait le nom de Lambruschini eu lête, suivi de ceux de Barbariui et Fieschi ; en mai, la nomination de Lambruschini était arrêtée ; en octobre, le prélat fit un long séjour à Rome ; il arriva à Paris le 8 février 1827 .
^ Forgues, I, p. 234. Lettre du 26 février 1826.
•' Ibid., p. 240. Lettre du 18 mars 1826.
NONCIVTUHR DE M'^^ LAMRRLSCIIIM f» i
plissent pour lui rannée 182G, Lamennais perd de vue le personnage dont il espère tant. Mais dès son arrivée à Paris, il le saisit, il l'exhorte, il le presse, il lui expose ses vues sur Tétat de la société ; de là dépend « le plan qu'il faudra bientôt ou tard adopter pour sauver les débris de Tordre du naufrage universel' ». Pour être plus sûr d'opérer ce sauvetage, Lamennais fit mieux encore que de prêcher à Lambruschini; il adressa un mémoire confidentiel à Léon XII'.
Dans ce mémoire, il ne manque pas de guerroyer contre le gallicanisme. Les controverses qui venaient de le mettre aux prises avec Affre, Boyer et les trois Clausel étaient trop récentes et trop vives, les doctrines exposées dans son livre De la religion lui tenaient trop à cœur, pour qu'une pièce, écrite afin de représenter au pape les maux de l'Eglise de France, ne fit point mention des quatre articles. Mais le regard de l'observateur porte plus loin. A ses yeux, le phénomène du gallicanisme ecclésiastique qui sévit en France est lié au phénomène du philosophisme politique et social professé par les rédacteurs
^ Ibid., p. 298. Lettre du i4 février 1827.
2 Blaize (II, p. 3ii-34o) a publié une partie de ce mémoire d'après un manuscrit de son oncle ; j'en ai fixé la date ; j'en ai publié les deux derniers chapitres inédits, d'après l'autographe de Lamennais conservé aux archives du Vatican (Voir Recherches de science religieuse, septembre-octobre 1910).
fia LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
du Globe ; l'un et l'autre s'enracinent dans les principes individualistes et révolutionnaires du protestantisme. Et Lamennais en conclut que le souci de conserver dans la société les vérités nécessaires, doit amener le souverain Pontife à condamner une double série d'erreurs qui se tiennent et compromettent tout ensemble l'Église et l'Etat. D'autre part, le spectacle de l'Europe contemporaine est singulièrement suggestif; partout les peuples aspirent à échapper au despotisme ; partout l'Église est privée comme eux de la liberté qui lui est due ; et les choses en sont venues à un point où désormais, selon toutes les vraisemblances, une longue paix ne saurait subsister entre les deux puissances non plus qu'entre les souverains et les sujets. Dès lors, pourquoi ne pas se préparer à des changements inévitables ? N'est-ce pas l'unique moyen de rendre moins périlleuse dans l'avenir une situation que tout annonce et que tout prépare ?
(c Doit-on accepter comme un ordre stable et compatible avec l'existence même de l'Église, l'état de dépendance et de servitude où elle se trouve maintenant à Tégard des puissances temporelles ?
« Convient-il que les peuples qui cherchent une liberté raisonnable en elle-même, mais qui égarés par des guides pervers, la cherchent
NONCIATURE DE M^'" LAMBRUSCHINI (i^
follement, parce qu'ils la cherchent hors du christianisme et hors de TÉglise, continuent d'avoir un prétexte de s éloigner d'elle, en la considérant comme Talliée naturelle de tous les genres de despotisme ?
(( Serait-il prudent de lier ou de paraître lier indissolublement la cause de l'Eglise à celle des gouvernements ennemis de l'Eglise, et cela au moment où ces gouvernements croulent de tous côtés ?
(( L'Eglise peut-elle, sans danger extrême, rester longtemps encore dans une position telle que l'exercice de son autorité paraisse entièrement soumis au bon plaisir des princes ? Peut-elle et doit-elle consentir à demeurer dans l'espèce de nullité à laquelle on la réduite? Et ne serait-il pas à craindre que tous les liens de cette société divine ne finissent par se rompre successivement' ?»
Nous avons là, formulé par Lamennais luimême, le plan de conduite qu'il voudrait voir suivre par le Pontife romain. Dans ces lignes, qui sont de 1827, les idées essentielles du Progrès de la Révolution et de X Avenir se retrouvent. Une seule chose manque, c'est l'absolue confiance en soi et l'emportement de n'être point écouté. Le réformateur garde encore quelque modestie : les questions soumises au
' Blaize, II, p. 334. — Mêmes idées dans la lettre du i4 mai 1826 à Ventura {Voir Etudes, i5 mars 1910).
pape ne sont, dit-il, « que de simples doutes proposés à la décision d'une sagesse infaillible, que le bégaiement d'un enfant plein d'obéissance qui élève vers son père une voix respectueuse et qui lui dit : voilà ce que je crois apercevoir. » Malgré ces protestations sincères de déférence, la pensée de Lamennais est plus arrêtée qu'il ne veut bien l'assurer. En quelques alinéas, la conviction éclate avec l'àpreté dont l'auteur a trop coutume. Et les lettres intimes achèvent de nous révéler ce que, dans le fond de son cœur, il pense du silence et de l'inaction de Rome.
Avec sa circonspection native, Lambruschini se garda bien, au début, de contredire Lamennais. Les premiers entretiens laissèrent celui-ci très content. Il jugeait que le nouveau nonce était homme de savoir, d'expérience et d'observation ; il ne lui aurait reproché que de s'exagérer les difficultés de sa tâche'. Mais au bout de quelques mois, le désenchantement commença. C'était l'époque où les feuilles jaunissent et s'apprêtent à tomber. Le solitaire de la Chênaie écrivait à la comtesse de Senfft : « Je ne compte plus en rien sur la terre... Là [à Rome] d'où le
1 Forgues, I, 298, Sog, Ssg. Lettres du 14 février, i4 avril, ,i5 juin 1817. Dans le même sens, letti-e à Vuarin, 5 avril 1827. [Revue des deux mondes, i«='" nov. igoS, p. 176), et encore une lettre à Ventura, 28 nov. 1827 {Etudes, 20 avril 1910).
salut aurait pu venir, on dort ou l'on tremble. On disait du successeur [de M^"" Macchi] : « Il ne ressemblera pas à celui qu'il remplace. » Mais voilà que les ordres viennent, on ne veut pas changer de système ; il faut plier, il faut flatter ; puis la séduction des grandeurs dont Téclat en impose, dont la faveur éblouit et amollit ; puis enfin une position personnelle à ménager : en voilà plus qu'il n'est nécessaire pour rejeter à la fin des temps les espérances de la foi * ».
Par moments, la confiance semble revenir. Lamennais dit que le nonce est ce un homme d'un grand sens, d'un commerce sûr, d'un caractère fort doux, qui connait bien l'état de l'Europe et qui ferait beaucoup de bien, s'il était possible d'en faire aujourd'hui" ». Malgré les habitudes de temporisation excessive que l'on garde traditionnellement à Rome, il y a lieu de compter sur « les lumières supérieures » et (( le grand caractère » de Léon XIP. Mais ce mouvement optimiste ne dure pas. En face des événements qui se déroulent, amenant pour l'Eglise et l'État une situation de plus en plus grave, les
1 Ibid.,^. 35o. LeUre du 2 octobre 1827. — Même note dans une lettre à Vuarin, 27 novembre 1827. [Rev. des Deux Mondes, i"' novembre igoD, p. 177.)
2 Forgues, I, p. 369. Lettre du 12 novembre 1827,
3 Ibid., p. 436. LeUre du 18 février 1828.
sombres pronostics envahissent Tesprit du prophète; et ses plaintes amères recommencent : « Je ne crois pas, dit-il, que depuis que le monde est monde, il y ait eu un aussi prodigieux mouvement d'idées, au milieu du silence de tout ce qui est institué pour parler. Chaque flot a sa voix dans cette vaste mer ; le souverain de TOcéan se tait seul dans sa grotte*. » Surtout après l'affaire des ordonnances juin de 1828, ce fut comme une explosion de désespoir : « Rome, Rome où es-tu donc ? Qu'est devenue cette voix qui soutenait les faibles, réveillait les condamnés ? cette parole qui parcourait le monde, pour donner à tous, dans les grands dangers, la force de combattre ou celle de mourir ? A présent, on ne sait que dire : Cédez!... Si la perte nous vient d'où l'on devait attendre le salut, que reste-t-il à faire, sinon ce que disait le prophète : Elongavi fugiens et mansi in solitudine^' ? »
La solitude où Lamennais pouvait s'enfermer n'était pas une thébaïde fermée à tous
* Ibid., p. 444- Lettre du a mars 1828.
2 Forgues, I. p. 476. Lettre du 2 octobre 1828. — Voii" mon article sur Lamennais et les ordonnances de 182S, dans la Re\'ue d'histoire de l'Église de France (mars 191 1).
le mouvement de la vie contemporaine. S'il lui plaisait de se trouver en face des arbres de la Chênaie, loin des hommes, c'était pour méditer plus à loisir les plans de réforme dont l'application pourrait, à son sens, renouveler l'Église et le monde. Entre autres desseins, il conçut celui de fonder un ordre religieux. Il existait alors des Trappistes, des Sulpiciens, des Lazaristes, des Pères du Saint-Esprit et des Jésuites. Dans ce dernier institut trois choses plaisaient à Lamennais : le but qui embrasse presque toutes les formes de l'apostolat, l'organisation très souple qui est faite de la journée du religieux, l'attachement spécial qu'on y professe au Pontife romain. Mais quoique personnellement lié avec un certain nombre de jésuites et proclamant volontiers la vertu de chacun d'eux, il pensait mal de tout le corps pris d'ensemble ; il déclarait tout uniment que « la constitution » donnée par saint Ignace à son œuvre était « essentiellement vicieuse », parce qu'elle contenait « quelque chose contre nature et d'opposé au véritable esprit du christianisme* ». Par ailleurs, au milieu des querelles politiques, philosophiques et théologiques du moment, les jésuites, tout en croyant user de finesse,
^ Forgues, I, p. u4o. Lettre du 18 mai's 1826. — Sur les rapports de Lamennais avec les jésuites , voir Études , 5 juin 1908, 20 octobre 1909, 20 novembre 1910.
s'étaient, à son avis, rangés invariablement du mauvais côté. Humainement leur perte était certaine ; et avant cinquante ans, un pape les supprimerait de nouveau : que faire dans l'Eglise et dans la société, de gens qu'on pouvait appeler « les grenadiers de la folie * ? ))
Un ordre religieux nouveau s'imposait donc, dans lequel les vraies forces de la Compagnie de Jésus fussent captées, mais décuplées par une indépendance absolue vis-àvis du parti royaliste et de la monarchie, le renoncement à tout esprit de corps, une liberté plus grande laissée à l'initiative des religieux, le souci de comprendre et de servir les besoins des temps présents.
Une congrégation de prêtres existait dans le diocèse de Rennes, destinée à diriger les séminaires et à prêcher des missions. L'abbé Jean de la Mennais en était le supérieur général. Ce fut le noyau du nouvel institut. Féli y souffla son esprit. C'était un esprit de zèle, de conquête, mais aussi d'humaine prétention et de chimère aventureuse. Il suffit, pour le constater, de lire le premier chapitre
1 Forgues, II, p. 42. i4'^. Lettres du 12 avril 1829, 25 juin i83o. — Je prends dans celte lettre du 26 juin i83o l'expression « grenadiers de la folie » ; mais l'idée qu'elle traduit se trouve sous la plume de Lamennais bien avant cette date. On sait que sa correspondance abonde en plaintes contre les jésuites.
des constitutions écrites pour les religieux de saint Pierre : les idées contestables qui ont mené à la bataille pendant dix ans le polémiste de génie, retentissent en éclats sonores dans l'œuvre du fondateur d'ordre. Celui-ci entend mettre au service de l'Eglise et de son chef une milice aussi fidèle que puissante; mais, par avance, il lie son action à une philosophie de l'histoire, à une conception des rapports de l'Eglise et de l'État, à à un système d'apologétique, aux doctrines de V Essai sur V indifférence. « Rétablir dans les esprits l'autorité du Saint-Siège; opposer au vaste système d'erreur fondé sur le jugement privé un corps de doctrine fondé sur le principe contraire ; et le répandre par des écrits de toutes sortes, par l'éducation cléricale et laïque, la prédication et tous les moyens de zèle qu'indiquent les circonstances; recréer une science catholique en harmonie avec cette doctrine et qui en découle tout entière » : telles sont les vues essentielles dont la congrégation de Saint-Pierre doit être l'instrument. Lamennais le dit en propres termes ^
^ On trouvera le texte intégral du premier chapitre des Constitutions de la Congrégation de Saint-Pierre, dans Études, 20 novembre 1910. J"ai rapporté dans cet article que, d'après M. Le Mené, l'élection de Lamennais comme supérieur général avait été secrète et cachée à 1 évèque au moins assez longtemps. Des documents que j'ai vus, depuis cet article, m'ont démontré que M. Le Mené ne parlait qu'à bon escient. Et
Que pouvait-on penser à Rome d'une pareille entreprise, à l'heure où celui qui en était le promoteur se préoccupa d'y faire savoir ses desseins ?
Malheureusement, il ne nous a pas été possible de trouver une seule dépèche de Lamhruschini relative à cette affaire ; aucune réponse non plus du cardinal secrétaire d'Etat n'est en nos mains. Nous savons seulement que Ventura ' eut commission de Lamennais — en 1828 ou 1829 — pour remettre au souverain Pontife les constitutions de la congrégation de Saint-Pierre et que Léon XII, en les acceptant, « daigna en faire les plus grands éloges ». Faut-il voir dans ces « éloges » autre chose que des paroles d'aimable politesse ? Ce n'est guère probable. Etant donné sa chaude amitié pour Lamennais et ses ressources oratoires, Ventura était certainement capable de faire valoir auprès du pape — et jusqu'à l'exagération — l'importance de
cela peut aider à comprendre comment, le i4 août iS3i, le Directeur de FAcadémie de Reunes parlait encore de Jean de Lamennais comme du fondateur et du supérieur de la congrégation des prêtres de Saint-Méen. (Arch. Nat. F^''h 63 245).
^ Lui-même l'affirme dans une pièce dont nous parlerons au chapitre suivant. 11 ne précise point la date du fait; mais puisqu'il prétend avoir remis les constitutions à Léon XII, il faut nécessairement conclure que cette remise eut lieu avant le 10 février 1829, jour où mourut Léon XII, et après septembre 1828, date de l'acceptation des constitutions par les prêtres de Saint-Méen.
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l'œuvre nouvelle. Mais Léon XII était par caractère trop circonspect pour s'engager à fond, dans une question dont il connaissait les éléments à. peine. Par ailleurs, le manuscrit des constitutions portait en épigraphe : Tu es Petrus et super hanc petram œdiflcabo Ecclesiam meam; la vie publique tout entière de Lamennais n'était qu'une longue suite de combats pour l'autorité pontificale; comment le pape aurait-il retenu sur ses lèvres des mots flatteurs, des louanges, à l'adresse de qui voulait donner à son trône d'intrépides défenseurs ? Il les dit paternellement, sans aucun doute; laissant au temps, comme on a coutume à Rome, de préciser les destinées de Tordre naissant et de fixer l'opinion qu'en devait porter la sagesse \
Il ne faudrait pas croire que l'activité dévorante du solitaire de la Chênaie fût épuisée par la création d'un nouvel ordre religieux. Moins que jamais il abandonnait la lutte au grand jour, pour le triomphe des idées dans lesquelles il voyait le salut de la société civile et religieuse. Sa plume rapide et nerveuse était toujours une épée de combat. A peine
* Jamais la Congrégation des Évêques et réguliers ne fut saisie de l'affaire ; il n'y en a pas trace dans ses archives.
avait-il rassemblé autour de lui les recrues dont il ferait les soldats du pape, qu'il était prêt à s'élancer de nouveau dans la mêlée. Lui-même disait du livre belliqueux, dont il faisait à ses amis Tannonce :
« 11 étonnera beaucoup de gens et déplaira, je m'y attends, à presque tout le monde. Mais j'ai dit ce que je crois vrai, et qu'il m'est impossible de ne pas croire vrai, et cela suffit à ma conscience. J y combats à peu près tout le monde : libéraux, royalistes, princes, ministres, et je ne crains que trop qu'un avenir prochain ne justifie ce que je leur annonce. Il n'y a plus rien à ménager dans ces temps de dissolution universelle. La société entière n'en peut plus. A quoi bon flatter cet agonisant ? je lui dis qu'il mourra, mais je lui montre une résurrection possible, et que les désordres, les calamités, inévitables désormais, serviront à liâter selon les lois de la Providence '. »
Le livre sur les Progrès de la Révolution, agrandit encore le fossé qui séparait l'auteur du nonce et du pape. En envoyant un exemplaire à Rome, Lambruschini disait : « Je n'ai eu le temps que d'y jeter un coup d'œil très rapide. Il m'a paru écrit d'un style excellent, mais avec des exagérations. Il fera certaine-
* Forgues. I, p. 485. Lettre du i4 novembre 1828.
NONCIATURE DE M""" LAMBRUSCHINI n'i
ment du bruit. A mon avis, Touvrage est au moins intempestif et plaise à Dieu qu'au lieu de faire du bien il ne fasse pas du mal '. »
Evidemment, le nonce ne contestait pas que le salut de la société ne tint à un retour sincère au christianisme tout entier; la faillite inévitable du libéralisme et les inconséquences du gallicanisme étaient manifestes à ses yeux; autant que personne, il souhaitait que l'Eglise jouit de la liberté réclamée par ses origines et sa divine mission; ses dépêches montraient qu'il se rendait compte du grave péril où se trouvait exposée la monarchie de Charles X, du fait que la politique du roi consistait à se régler sur les exigences de l'opposition. Dans ces lignes générales, la pensée de Lambruschini ne divergeait guère de celle de Lamennais. Mais s'il s'agissait de 1 attitude à garder à l'égard des libéraux, des gallicans et du prince, les deux hommes n'avaient plus que des avis tout opposés. L'écrivain prétendait qu'il fallait abandonner le prince, combattre à outrance les gallicans, se rapprocher des libéraux; le prélat voulait lutter sans merci contre les libéraux, ménager les gallicans, soutenir le prince. L'un dérivait sa conduite d'une vue prophétique où il apercevait une société nouvelle, voulue par la
i Arch, Yat. Cuit. iXunc, Dépêche du i3 février 1829.
Providence et dans laquelle la disparition de la monarchie et du gallicanisme étaient aussi certaines que l'épuration du libéralisme. L'autre, sans se piquer d'entrer dans les conseils divins, ni de lever les voiles de l'avenir, examinait un par un les éléments du présent ; et voyant un souverain légitime en train de se perdre par faiblesse, un épiscopat très solidement attaché à Rome, quoique royaliste et gallican, des politiciens concevant et réclamant la liberté à la manière des révolutionnaires, il concluait que la tactique inventée par Fauteur des Progrès de la Révolution était une faute, une injustice et un danger.
Les progrès de la Révolution ne déplurent pas moins à M^"" de Quélen qu'à Lambruschini, et le prélat crut devoir faire une protestation publique. Dans le mandement qu'il publia à l'occasion de la mort de Léon Xlï, il gourmanda Lamennais sans le nommer, parlant de son excessive confiance qui érigeait en dogmes ses opinions privées et de ses imprudences doctrinales qui ébranlaient la société dans ses bases mêmes. Conscient de sa force, tenant à ses idées comme à la vérité, exaspéré des résistances du gallicanisme qu'il travaillait depuis dix ans à tuer, Lamennais n'était pas homme à se taire sous un désaveu que sa discrétion n'empêchait pas d'être public. Coup sur coup, au printemps de 1829,
NONCIATURE DE M»"" L.VMRRUSCHINI
parurent une Première puis une Seconde lettre à M^^ V archeK'êquc de Paris. Elles étaient vigoureuses jusqu'à la violence, animées jusqu'à remportement, hardies jusqu'à l'insolence. L'auteur y reprenait sa thèse sur le pouvoir pontifical en matière temporelle, et ne manquait pas d'éclabousser, chemin faisant, les pairs comme Frénilly, les prélats comme l'archevêque de Tours et l'évèque de Cambrai, qui s'étaient élancés à la défense de l'indépendance des trônes. A ses yeux, il n'était que cette manière de soutenir l'ultramontanisme traditionnel; et l'aveuglement le plus déplorable du gallicanisme consistait à ne point voir que la doctrine exposée dans les Progrès de la Révolution réalisait seule « l'alliance du pouvoir et de la liberté, condition nécessaire de l'existence sociale' ».
Lambruschini se fit un devoir d'envoyer à Rome les pamphlets menaisiens. Le trône papal était vide. En écrivant à M^'" Polidori, secrétaire du Sacré-Collège, le nonce de Paris disait tristement : « L'affaire dans son ensemble est bien amère, et pour qui réfléchit et calcule, elle ne peut pas ne pas faire naître des considérations graves. Je ne m'attarderai pas à signaler le scandale et les autres conséquences douloureuses qui dérivent de pareilles
' Forgues, II, p. 38. Lettre du ii avril 1829 ; p. 40. Lettre du 17 avril 1829.
controverses à tout le moins inopportunes. Pour le moment, je me bornerai à observer qu'un coup d'œil rapide jeté sur cette lettre m'a confirmé davantage encore dans l'opinion que j'ai déjà marquée en de précédentes dépêches, à savoir que l'auteur n'est pas autrement théologien . Votre Excellence remarquera facilement, même à une lecture superficielle, trois ou quatre propositions qui, à mon sens, sont passibles d'une censure \ » Le secrétaire du Sacré-Collège répondit au nonce qu'il partageait sa manière de voir ; Lamennais était un écrivain illustre, imprudent et inexact ; ses polémiques n'avaient qu'un effet certain celui de troubler les esprits et parmi le clergé et parmi les catholiques".
Les amis dévoués que Lamennais avait à
1 Arch. Vat. Corr. Nonc. Lettre du i'=»' avril 18:29. A ce sujet, notons que contrairement aux affirmations répétées qui se trouvent dans la correspondance de Lamennais [Forgues, II, p. 19, 24, Lettres du i, 9 mars 1829), il n'est pas démontré que Chateaubriand ait eu mission du gouvernement français de poursuivre à Rome la mise à l'index des Progrès de la Révolution. Aucune trace du fait ne subsiste aux archives du ministère des Affaires étrangères, non plus qu'à celles du Vatican. Un article de la Quotidienne (i4 juin 1829) attribue les poursuites aux secrétaires de l'ambassade française à Rome. Mais que vaut la simple assertion d'un correspondant anonyme ?
- Ibid., Lettre du 11 avril 1829.
Rome, ne lui laissaient pas ignorer qu'il avait là des contradicteurs comme des partisans \ Et il en était d'autant plus affecté que Léon XII — qu'il regardait comme son protecteur fidèle — venait de mourir. « Quel sera son successeur? écrit-il. Où est l'homme que la Providence destine à conduire l'Eglise dans ces circonstances critiques... Ces trois premiers mois décideront du pontificat du nouveau pape; s'il hésite, s'il ne sait pas entrer tout d'un coup au milieu du siècle, nous continuerons de nous traîner comme nous avons fait jusqu'ici. Je prie Dieu de tout mon cœur de lui donner lumière et force '. »
Le 3i mars fut élu Pie VIII. Dès qu'il l'apprit, Lamennais écrivit à son ami le comte de Senfft : « Je partage la joie que vous a causée l'élection du cardinal Castiglione, ainsi que votre admiration pour son discours dans le conclave : on ne pourrait dire plus ni mieux le dire. Du reste, je ne l'ai point connu personnellement, lors de mon voyage à Rome, et j'ignore s'il parle le français. S'il l'entend, comme je n'en doute pas, il verra les belles choses que le Courrier et le Messager ont dites de lui, les craintes et les espérances qu'il leur inspire. Pour moi, sous le poids, car c'en est un, d'une santé qui s'altère de plus en
' Forgues, II, p. 3o. Lettre du 5 avril 1829.
- Ihid., p. i5, 22. Lettres du 21 lévrier, 12 mars 1829.
plus, je tourne toutes mes pensées vers un autre monde, dont je sens avec joie que je m'approche tous les jours, et je me borne à faire des vœux pour que le chef invisible de l'Église accorde à son vicaire, les lumières et la force dont il aura besoin dans les graves circonstances où il prend en main le gouvernement de la société chrétienne \ »
Écrites dans un moment de langueur mélancolique, ces lignes, d'ailleurs sincères, n'expriment pas les sentiments les plus profonds de Lamennais. Le spectacle de ce monde visible était beaucoup plus présent que celui de l'au delà, à ses yeux curieux et passionnés. Vingt jours après la lettre qu'on vient de lire, il traçait cette page fiévreuse : « Il importe de savoir ce qui se passe là [à Rome], comment on y juge, comment on y parle et enfin ce qu'on peut s'en promettre pour l'avenir. Ce repos au milieu d'un si prodigieux mouvement, ce silence au milieu du bruit de Terreur et du tumulte des opinions, cette apparente neutralité entre le bien et le mal, le vrai et le faux, est une grande épreuve pour la foi ; cela ne s'était pas vu encore et les méchants en triomphent ; ils se croient forts, parce qu'on
^ Ihid., p. 40. LeUre du 17 avril 1829. Dans le P. S. qui termine sa Seconde lettre à M. l'Archevêque de Paris, Lamennais n'avait pas manqué d'inviter Quélen à demander au nouveau pape ce qu'il pensait du premier article de 1682.
se montre faible, ils croient pouvoir tout oser, parce qu'on ne résiste à rien. La voix qui depuis dix-huit siècles ne s'était pas tue un seul moment, est devenue tout à coup muette. Les peuples étonnés prêtent l'oreille, et se disent : « Le sanctuaire est vide, il n^en sort plus rien. » En vérité le monde est bien malade, et pourtant que de ressources encore, si seulement on voulait ! Mais Dieu a étendu un voile sur les esprits et il a dit à la puissance, comme au figuier de l'Evangile :
sèche-toi * / »
Nous connaissons ce langage où se traduit, avec le zèle du bien, la superbe impatience d'un voyant dont les avis péremptoires n'ont point d'effet sur ceux qu'il voudrait conduire. A mesure que les mois s'écouleront, le prophète reprendra son refrain, avec plus d'âpreté ou de désespérance, et il finira par conclure « Que Dieu nous soit en aide, je n'espère qu'en lui ". »
Chose singulière ! tandis que Lamennais se demandait quand finirait le silence du pape, Lambruschini reçut à Paris une lettre, qui lui faisait craindre une disgrâce à Rome.
* Ihid., p. 48. Lettre du 8 mai 1829.
2 Ihid., p. 56,59, 6). Letti-es du i5 juin, 5 et 6 juillet 1829. Mêmes plaintes dans une lettre à Vuarin. [Rev. des Deux Mondes, i*^"" nov. igoS, p. 184.)
8o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
La pièce était anonyme, mais écrite avec calme, précision et force. On y signalait des intrigues menaisiennes dont le comte Riccini' et Ventura auraient été les grands agents : le nonce de Paris était représenté en haut lieu comme ennemi personnel de Lamennais, et Riccini se serait fait l'écho de ces bruits, dans une audience accordée par Pie VIIL Soucieux de sa réputation auprès de sa Cour, convaincu de Timportance qu'il y avait à éviter tout imbroglio dans les problèmes soulevés autour de la personne de Lamennais, précautionneux par nature, Lambruschini se garda bien de mettre au panier le papier inquiétant que lui avait apporté le courrier de Rome. Il en envoya copie au cardinal Capellari, préfet de la Propagande, et y joignit un petit mémoire dont voici la partie essentielle : « A mon arrivée à Paris, j'ai dû me rendre compte que l'abbé de la Mennais pensait, non seulement influer sur ma conduite, mais la diriger, de manière à se servir de moi pour faire parler ouvertement le Saint-Siège contre le clergé de France, et dans le sens de ses opinions personnelles et notamment de son système philosophique du sens commun... Il me fit aussi des doléances amères sur les
1 Riccini était envoyé extraordinaire du duc de Modène, à Rome. Sa femme était en correspondance avec Lamennais ; elle avait traduit en italien Y Essai sur l'indifférence.
NONCIATURE DE M^^ LAMBRUSCHINI 8l
retards du Saint-Siège à condamner les quatre articles, me demandant si à Rome on voulait être servi ou non. Je m'aperçus que l'abbé voulait surprendre mes paroles, pour les répandre au dehors comme miennes. Mais son dessein échoua. Je me bornai à lui dire que la conduite du Saint-Siège était dirigée par le saint Esprit, qu'il devait s'en remettre pour tout au jugement du Saint-Père, qu'il fallait soutenir énergiquement le privilège de l'infaillibilité avec toutes les autres prérogatives concédées par Jésus-Christ au chef de son Église, et aussi défendre les droits du Saint- Siège contre les ennemis de la religion.
« M. l'abbé de la Mennais est malheureusement l'ennemi de l'épiscopat, et l'épiscopat de son côté se tient à son égard dans la plus grande défiance. Le mépris de l'abbé vient de son grand orgueil lequel lui fait accroire qu'il a reçu de Dieu une mission particulière pour révéler au monde la vérité ; il voudrait que les évêques devinssent ses humbles disciples, et il ne peut supporter de les voir même simplement indifférents à ses doctrines. La déhance des évêques provient de la ferme opinion où ils sont, que l'abbé de la Mennais a une tête chaude, dont les idées ne sauraient avoir d'autre résultat, que d'exciter une guerre violente entre l'une et l'autre puissance, pour le plus grand détriment de la
religion. Les évêques vont même plus loin; ils en arrivent à dire que si le Saint-Siège venait à censurer quelqu'une des opinions de ce prêtre, il lèverait le masque et se révolteterait contre un enseignement du pape contraire au sien.
« Tel est le véritable état des choses, et il est bon qu'il soit connu à Rome. Pour moi, j'ai toujours cru devoir accueillir avec bonne grâce les évêques, lesquels se montrent à mon égard excellents et fort prévenants ; et selon les occasions, avec prudence, j'ai fait sentir à ceux qui sont venus à Paris la nécessité de resserrer toujours davantage les nœuds qui les attachent au Saint-Siège, et de renoncer à ces fameux articles, nés dans des circonstances troublées et qui furent justement désapprouvés et cassés par les souverains Pontifes. Tous ceux que j'ai pu voir m'ont dit qu'ils renonçaient de bon cœur aux deuxième, troisième et quatrième articles ; quant au premier, ils croient plus expédient pour le bien de l'Église, de s'en taire, et ils regrettent hautement que M. de la Mennais ait très inopportunément soulevé le problème de la suprématie de l'Eglise sur le temporel des princes. Avec eux des personnes, aussi sages et aussi religieuses que M. de Bonald et M. de Marcellus, estiment qu'il ne peut s'en suivre que de pernicieuses conséquences.
NONCIATURE DE M""" LAMBRUSCHINI S'i
(( Il faut ajouter que malheureusement l'abbé de la Mennais n'est pas un solide théologien. Ne connaissant pas les classiques qui ont traité de la matière, il a donné prise beaucoup trop aux antiultramontains. Du reste, ce premier article mis à part (et il convient à ce sujet de procéder avec prudence) les prélats français pensent bien maintenant. Et lorque j'ai eu à craindre que le gouvernement voulut exiger d'eux une déclaration portant que les doctrines de 1G82 seraient professées par leur clergé, ils m'ont rassuré en me promettant que, si le ministère poussait ses exigences à ce point, ils s'y refuseraient. Avec de la sagesse, de la douceur, je me flatte d'avoir quelque peu contribué à faire vénérer et aimer le Saint-Siège. C'est mon invariable maxime — et je ne m'en suis jamais écarté — de ne m 'engager dans aucun parti, mais de traiter avec les gens de manière à les incliner à aimer les bonnes doctrines. De l'abbé de la Mennais je ne parle avec personne, et si quelqu'un m'en entretient pour découvrir mes sentiments, j'ai toujours soin de ne laisser échapper de mes lèvres aucune parole ni de désapprobation ni d'approbation. Je crois, devant Dieu et en conscience, que cette attitude était la seule qui convint à un nonce de Sa Sainteté, et je n'aurais jamais pensé que, malgré tant de précautions, je pourrais être victime de quelque calomnie. »
Après avoir observé qu'il faisait toutes ces réflexions, non pour se défendre, mais pour éclairer sa Cour, le nonce terminait en priant le cardinal Gapellaride communiquer au pape tout le dossier envoyé et de vouloir bien lui donner une réponse'.
Le préfet de la Propagande s'acquitta ponctuellement de sa mission confidentielle'. Il fut reçu par le Saint-Père. Et dès le lendemain de son entrevue avec Pie VIII, il écrivait à Lambruscliini : « J'ai rempli ma commission avec le plus heureux succès, j'ai eu avec qui vous savez un long entretien et je lui ai laissé les deux intéressantes lettres. Je puis donc vous assurer qu'il pense très bien, qu'il est inexact que votre conduite lui ait été dépeinte comme l'assure l'anonyme ; et je suis autorisé à vous dire que vous pouvez être à cet égard parfaitement tranquille". »
Lambruscliini dut respirer plus librement, au reçu de cette lettre apaisante. Quant à Lamennais il était plus convaincu que jamais que Rome ignorait la véritable situation. «J'aurais bien des choses déplorables à vous raconter de celui que vous avez connu à G[ènes] : pauvre esprit, pauvre caractère, vanité étroite et mesquine, préoccupations ambitieuses, rien n'y
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 7 septembre 1829.
2 Ibid., Lettre au pape, du 2 octobre 1829 ; les deux pièces envoyées par Lambruschini y étaient jointes en original.
NONCIATURE DE mS"" LAMBRUSCHINI 85
manque. Lui aussi s'est prononcé, quoique avec plus de réserve', contre les défenseurs du trône apostolique, et ses paroles n'ont retenti que trop loin. Le peu de considération dont il jouit même parmi ceux qu'il flatte, en a seul atténué l'effet. Quel étrange état, mon ami, et qu'attendre de l'avenir, lorsqu'il est trahi par ceux mêmes à qui Dieu en a particulièrement confié le soin? Je ne saurais me persuader que le pape connaisse le véritable état des choses ; il est trompé, indignement trompé par les hommes cpiil emploie. Oh ! avec quelle ardeur je demande à Dieu qu'il fasse parvenir la lumière jusqu'à lui, et cju'ensuite il lui donne le saint courage de la foi, qui sauva le monde il y a six siècles et qui pourrait le sauver encore ! Il y a une force morale qui se communique ; qu'il parle aux âmes, elles lui répondront. Mais le silence, mais l'abandon de soi, mais la crainte qui fléchit, qui cède tout et dissimule tout, c'est la mort". »
Puisqu'on se taisait là où l'on aurait pu et
^ Ce passage vise les conversations qu'aurait tenues, à Marseille, le nonce du Brésil, Ostini. (Voir Ik-dcssus Études, 5 juin 1910.)
2 Forgues, II, p. ii5, 8 février i83o. — Même note, et plus lugubre encore, dans une lettre du iî avril i83o; et dans les lettres à Ventura du i""", 21 mars i83o(iYï<rfes, 5 juin 1910).
dû parler, lui ferait entendre sa voix. Il se mit à crier de toutes ses forces ; et ce fut comme un rugissement qui ébranla tous les échos de l'Europe.
La scène politique était d'ailleurs aménagée pour le plus grand retentissement. En quelques jours, la monarchie de Charles X avait été emportée, la Belgique et Tltalie s'étaient soulevées, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche se demandaient quelle attitude il convenait de garder en face de la révolution, en France la religion était laissée par le gouvernement de Juillet en proie aux émeutes de la rue, aux violences des clubs, à la dérision des journaux et des théâtres. C'est alors que Lamennais, laissant la solitude de la Chênaie, accourut à Paris, sur l'appel de Gerbet, pour lancer un journal nouveau : VAi'enir. Ce nom annonçait de grands espoirs ; il obligeait aussi à des leçons inouïes jusque-là. Dieu et la liberté : tels étaient les deux mots que VAi^enir portait en épigraphe, et ils proclamaient hautement que ses rédacteurs n'entendaient être ni carlistes ni jacobins. Mais les mouvements qui ébranlaient les trônes et les idées de la vieille Europe, ne leur faisaient pas peur. Lamennais disait :
« Liberté de conscience et d'enseignement, liberté de presse et d'association, libertés civiles et politiques, liberté de travail et d'in-
dustrie, tels sont nos droits naturels et nos droits acquis : que ceux qui tenteraient de nous en priver, quelque nom qu'ils prennent, de quelque prétexte qu'ils s'autorisent, nous trouvent devant eux debout, la tête haute, prêts à combattre et prêts à mourir, plutôt que d'en rien céder... que s'ils sont simplement menacés, la voie des réclamations nous est ouverte... on ne les écoutera pas, diront peutêtre quelques personnes que préoccupent les souvenirs du passé... On ne vous écoutera pas ! Et qui oserait ne pas vous écouter ? Après tout, s'il arrivait qu'on fermât l'oreille à vos plaintes, qu'on repoussât vos justes réclamations, la loi a pourvu à ce déni de justice, comme elle a pourvu à la sûreté publique et au maintien de l'ordre, en créant les gardes nationales. Elle vous appelle à en faire partie, elle vous confie elle-même la défense de vos propres droits. S'ils vous étaient ravis, elle s'est absoute d'avance et vous ne pourrez en accuser que vous \..
« Qui possède le pouvoir en France ? Un souverain que nous a fait la révolution de juillet. A quel titre règne-t-il ? En vertu du choix national, sous la garantie des serments qu'il a prêtés de respecter nos droits à tous. Ou le pouvoir ne peut pas ou il ne veut pas être fidèle
^ Avenir, 3o octobre i83o.
à ce qu'il a promis. S'il ne le peut pas, qu'estce que cette moquerie de souveraineté, ce fantôme misérable de gouvernement; et qu'y at-il entre lui et nous? Il est à notre égard, comme s'il n'était pas et il ne nous reste, en l'oubliant, qu'à nous protéger nous-mêmes. S'il ne le veut pas, il rompt le contrat qui nous liait à lui, il déchire son titre ; car nous nous tenons obligés à lui être soumis, à le soutenir, mais à la condition expresse qu'il tiendra lui-même ses engagements envers nous. Sinon, non *. »
Tels étaient les accents passionnés et les principes douteux, avec lesquels Lamennais inculquait le droit d'insurrection aux catholiques comme aux libéraux ; à l'heure même où la révolution déchaînée à travers l'Europe menaçait tous les gouvernements traditionnels. Il est vrai que ÏAi^enir mettait un égal courage, une égale conviction, un égal entraînement à revendiquer pour le pape le plein exercice de son pastorat suprême, et pour l'Eglise de France le respect de ses droits imprescriptibles. Mais ces alternatives mêmes de fierté chrétienne et d'agitation politique ne devaient-elles pas jeter les esprits dans une confusion plus grande ? Aussi Lambruschini assistait- il aux combats livrés par le journal
^ Avenir, 20 novembre i83o.
de Lamennais, avec plus d'inquiétude que de joie. Quelques semaines après les articles dont on vient de lire des passages, il écrivait au cardinal Albani, secrétaire d'Etat :
« Je le déclare franchement à Votre Éminence, si cette feuille rend des services à la cause de la religion, ses doctrines politiques m'épouvantent. L'abbé de la Mennais a de bonnes intentions, il est doué d'un talent supérieur, on le regarde avec raison aujourd'hui comme le premier et le plus éloquent écrivain de France; mais il va trop loin, si loin qu'à mon avis il tend par ses principes à mettre la société dans un état de révolution. Je crains qu'il ne lui manque une plus grande humilité. Il a une foi solide ; mais il a conscience de son génie. Et dès lors il convient de le ménager beaucoup ; d'autant qu'il a le mérite d'avoir fait au gallicanisme une guerre à mort, si bien que celui-ci, peut-on dire, est comme à l'extrémité.
« Je l'ai déjà écrit, il vint me voir quand j'arrivai à Paris. Je l'accueillis avec la distinction qui était due à un grand esprit. Mais après lui avoir donné les éloges mérités par son zèle pour la religion, je lui fis des objections — avec les précautions nécessaires et en toute douceur et prudence — sur les bases mêmes de son action politique. J'avais l'espoir que la vue des conséquences que je déroulais à ses yeux
go LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
pourrait Tarrêter. Chaque numéro de son journal me fait comprendre que j'ai perdu mes paroles. A ce qu'on m'a dit, il est entouré de jeunes rédacteurs plus excessifs encore que lui-même. C'est une nouvelle calamité, que les bons semblent conspirer au mal avec les méchants. Ici l'atmosphère, pour ainsi parler, n'exhale que libéralisme et démocratie *. »
Lamennais en serait demeuré d'accord avec Lambruschini ; mais au lieu de se lamenter sur le fait, il y applaudissait comme à un état de transition nécessaire, voulu de Dieu, et dans lequel il appartenait à la papauté de reprendre les rênes du monde. Lorsque Pie VIII mourut, après quelques mois de règne, le journaliste s'écriait :
(( 0 toi que nous pleurons, Pontife saint, dont la grande âme a porté avec tant de vigueur et de calme le poids aujourd'hui si pesant de la sollicitude de toutes les Eglises... nous te rendons grâce de ta tendresse qui jusqu'au bout n'a point défailli et nous te supplions de nous aimer, de nous aider encore de ta puissante prière...
« Et toi qui, de toute éternité, dans les secrets conseils d'en haut, as aussi été sacré Père de tous les chrétiens, toi que nous ne pouvons encore nommer par ton nom, notre
1 Arch. Vat. Corr. Nonc. Dépêche du !«■' décembre i83o
foi te salue d'avance ; nous apportons d'avance à tes pieds Thommage de notre soumission sans bornes et d'un amour indéfectible, qui, nous en avons la confiance, t'adoucira le dur labeur, les chagrins, les soucis, qui bientôt courberont ta tête vénérable \ »
S'il lut jamais avec confiance ces paroles, le cardinal Mauro Capellari dut éprouver, lorsqu'il fut devenu pape, une amère déception. « La « soumission » de Lamennais devait être « sans bornes » à la condition que le souverain Pontife comprit le gouvernement de l'Eglise à la manière de V Avenir. Déjà dans son livre du Progrès de la Révolution, le prophète des temps nouveaux avait tracé au successeur de saint Pierre ses devoirs : à suivre une autre règle, on risquait de tout perdre. Pendant dix-huit mois, cette leçon sera donnée tous les jours, sans lassitude, avec une vigueur croissante, par le journal qui est devenu la chaire du moniteur des papes. Certes, le langage de Lamennais est sincère. Il parle, non pour tenir un rôle, mais pour proclamer la vérité qu'il croit, et que sa conscience lui défend de renfermer dans le secret de son cœur. L'indépendance de son caractère, la force de ses convictions, le souci du bien, l'amour de l'Eglise et de la
'^ Avenir, -ii décembre i83o.
France ne lui laissent pas le loisir de considérer qu'il s'attribue un rôle anormal et périlleux. Depuis des années qu'il le tient, Rome garde une réserve significative. Léon XII, dont il estimait les lumières et dont il pensait avoir la faveur, n'a jamais avancé d'un pas dans la voie qu'on lui montrait comme celle du salut. Pie VIII est demeuré dans la même immobilité. Grégoire XVI imite ses deux prédécesseurs. Que conclure ? Lamennais conclut cju'il faut remettre aux mains du nouveau Pontife une déclaration solennelle des principes de V Avenir. Gerbet la rédige*, elle est envoyée au pape par l'intermédiaire du cardinal Weld'. Le pape n'y répond que par le silence. Au milieu des troubles politiques qui éclatent dès les premiers mois du nouveau pontificat, la déclaration des journalistes français disparaît comme une feuille morte dans une rafale.
Entre temps, deux amis d'Italie essayent d'expliquer à Lamennais qu'il se trompe. L'un, l'abbé Baraldi, de Modène, le fait par une lettre privée toute remplie d'émotion et de tendresse. Dès les premiers numéros de Y Avenir, il a été « affligé et effrayé » ; il regrette « qu'un
1 Voir dans Documents d'histoire (septembre 19 lo, p. 474) la lettre inédite de Lacordaire (12 avril 1841) précisant ce point.
2 Forgues, II, p. 198, 214. Lettres du 27 février et du i5 août i8:;i.
NONCIATURE DE M""^ L.VMRRUSCHINI [).i
des plus grands génies de l'Europe s'égare dans une fausse voie » ; il craint que les premiers pas engagés, il ne finisse par embrasser « la cause du jacobinisme ». Au nom de Tamitié et la fraternité sacerdotale, il le supplie de rompre ses relations avec les libéraux \ Lamennais mande là-dessus à son ami le comte de Senfft : « Lorsque vous aurez occasion d'écrire à Modène, veuillez faire dire à Tabbé Baraldi que je suis fort sensible à l'intérêt qu'il a coutume de prendre à moi, et à l'amitié qu'il me témoigne ; que j'espère avec l'aide de Dieu ne rien dire ni ne rien faire qui ne soit digne d'un prêtre catholique ; mais que placés dans des situations si différentes, il n'est pas surprenant que nous n'envisagions pas les choses sous le même point de vue et que le temps éclaircira tout. C'est en vérité tout ce que je puis répondre aux choses de l'autre monde qu'il m'a écrites ^ »
Ventura était beaucoup plus avant que Baraldi dans l'amitié de Lamennais. Ils étaient liés depuis dix ans ; leurs idées étaient communes en beaucoup de points, tous deux
^ LeUre inédite du 8 novembre i83o. Je l'ai publiée dans Documents d'histoire, février 191 1.
^ Forgues, II, p. i85. Lettre du 21 novembre i83o. Deux mois plus tard, en écrivant à la comtesse Riccini, de Modène, Lamennais annonce qu'il écrira à Baraldi et s'excuse du retard sur sa maladie et ses occupations (/^ic?., p. iga. Lettre du 14 janvier i83i) ; mais il n'écrivit point.
avaient la passion du savoir, l'amour de rÉglise, le désir de faire rayonner son influence dans le monde moderne ; ils échangeaient sur les événements et les problèmes contemporains, la correspondance la plus confiante*. Alarmé des témérités de VAuenir\ Ventura avertit Lamennais que, s'il ne montrait pas plus de réserve, il serait contraint de se séparer ostensiblement de lui. Lamennais répliqua qu'il ne pouvait pas ne pas dire ce qu'il considérait comme des vérités évidentes et nécessaires. Ventura publia dans la Gazette de France une lettre éloquente dans laquelle il adressait aux rédacteurs de \ Avenir ses remontrances et ses prières. Dans son journal, Lamennais réfuta point par point les objections; il terminait par ces lignes hautaines : « Vous avez complètement méconnu les doctrines et travesti les intentions des rédacteurs de \ Avenir ; vous vous êtes permis à leur égard des imputations aussi fausses que violentes ; vous êtes descendu jusqu'à l'outrage. Vous savez à quoi vous oblige, en cette occasion, le devoir rigoureux de l'homme et du chrétien. L'offense a été publique, la réparation doit l'être ; et pour user de vos propres mots, c'est à cette condition que je vous assure la continuation de mon estime et
1 J'ai publié dans les Etudes (5 mars, 20 avril, 5 juin 1910) les lettres conservées de Lamennais à Ventura.
du respect avec lesquels je suis votre très humble serviteur*. » Aux amis, Lamennais écrivait plus simplement, de Ventura : « Ce pauvre homme a perdu la tête". »
Telle dut être, un peu plus tard, l'impression produite par un livre de Rozaven. Celuici était jésuite et habitait Rome; il attaquait résolument la philosophie de Y Essai expliquée par Gerbet; il démontrait, dans l'introduction de son travail, que la doctrine de V Avenir sur les libertés modernes n'était pas acceptable : triple raison pour Lamennais de mépriser ce nouveau donneur de leçons ^
Ainsi ni les objections ni le silence d'outremonts ne le déconcertent. 11 s'étonne, s'im-
^ Avenir, ii février i83i. Sur cet incident, voir Etudes, 5 juin 1910.
2 Forgues, II, p. 198. Lettre du 14 février i83i.
3 Rozaven publia à la fin de i83i son Examen d'un livre intitulé : Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie, par lahbé Gerbet. Je ne connais aucune lettre de Lamennais s'expliquant là-dessus en i83i. Mais, de Rome, le 8 janvier iSSa, il écrit à Gerbet : « Vous ferez bien de répondre au P. Rozaven. » Un mois après (i" février), nouvelle tactique : « Le mieux est de ne pas répondre au P. Rozaven. Dans la nouvelle édition de votre livre, ayez soin seulement de faire revenir parmi vos additions les réflexions que les attaques de ce jésuite pourraient rendre utiles ; mais sans faire la moindre mention ni de lui ni de son ouvrage. Il ne cherche autre chose qu'à entamer une discussion qui lui donnerait une importance que par lui-même il n'a pas. Il faut laisser ces gens-là tranquilles dans leurs intrigues et leur bêtise et continuer de marcher en avant. » (Blaize, II, p. 89, 95) . — Sur tout cela, voir Etudes, 5 juin 1908.
patiente, se scandalise ; mais sa confiance en ses idées n'est point ébranlée, a Quels flots de lumière se répandent chaque jour sur Tavenir du monde? Et qu'est-ce que cela lait que tant d'hommes, encore esclaves volontaires de leur amour-propre et de leurs préjugés, s'obstinent à fermer les yeux et à contrarier l'action de la Providence. Cette lumière en est-elle moins vive et cette action moins puissante? Pendant qu'ils disent non^ le fiât divin affite dans le monde les éléments de l'ordre nouveau et l'œuvre d'en haut s'accomplit. Que faut-il de plus'?... Je crois profondément à une transformation universelle de la société sous Finfluence du catholicisme qui, affranchi et ranimé, reprendra sa force expansive et accomplira ses destinées, en s'assimilant les peuples qui ont jusqu'ici résisté à son action; tout se prépare pour cela et la politique européenne n'a été et n'est encore que l'instrument aveugle de la Providence, qui se sert d'elle comme elle se sert du libéralisme antichrétien pour réaliser cette grande promesse : Et erit iLiium ovile et wius pastor"-... La dernière ère de l'humanité commence. Il ne faut plus songer au passé ; il est mort à jamais. Notre tâche est de préparer l'avenir que Dieu réserve aux peuples destinés un jour à se ras-
i Ihid., II, p. 19^. Lettre du i4 janvier i83j. - Ihid., p. 2o5. Lettre du 18 avril i83i.
sembler, comme une seule famille, à Tombre de la croix. Je ne dirais pas que je comprends que cela doit être; il me semble que je le vois plus clairement et plus vivement qu'aucune chose présente. Mais là \i\ Rome], on ne voit rien, on ne comprend rien; on est plongé, perdu dans les ténèbres extérieures des intérêts terrestres, qui ne laissent pénétrer aucun rayon de lumière. Dieu le veut ainsi \ »
Donc Grégoire XVI est aveugle, comme l'a été Pie VIII, comme Ta été Léon XII. Mais cet aveuglement n'est qu'un moyen de plus prévu par la Providence pour hâter la destruction du monde ancien, dont les débris fourniront à la main toute-puissante de Dieu les éléments d'une société chrétienne insoupçonnée. Seuls les écrivains de \ Avenir aperçoivent, par delà l'horizon présent, les lignes du futur édifice et ils en peuvent tracer le plan.
Le plan se dérive des lois éternelles de la société comme de la connaissance de l'Europe contemporaine. C'est uniquement parce qu'ils ignorent cette philosophie fondamentale et l'état véritable des esprits, que l'épiscopat français et la cour pontificale se refusent
i Ihid.^ p. 21 3. Lettre du 6 août i83i.
à admettre la séparation de TEglise et de rÉtat, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, la liberté d'association, l'extension du principe d'élection et la décentralisation administrative. On a cru que les difficultés de la Restauration venaient de la faiblesse du pouvoir ; et on regarde les événements de juillet comme une explosion déplorable de l'esprit révolutionnaire. Double erreur. «Deux principes opposés étaient en présence, se combattant perpétuellement : le principe monarchique sans force réelle, sans racine dans les mœurs, sans appui solide dans la nation ; et le principe démocratique dans toute la vigueur d'une première sève, lié aux intérêts publics, en harmonie avec les habitudes et les idées régnantes, consacré fondamentalement par les lois. On s'est obstiné à faire prévaloir le premier de ces principes, le second a réagi et le trône est tombé. Qui pouvait le soutenir ' ? » Et sur cette révolution de i83o, voici visiblement le but prochain de la Providence. « L'Eglise était aux fers; Dieu brise ses fers par la main des peuples, afin que l'Église affranchie rende aux peuples ce qu'elle aura reçu d'eux, et les régénère en affermissant l'ordre et la liberté, qui ne sont unis, ne peuvent être unis que par elle. De
1 Avenir, 17 octobre i83o.
Rome, maîtresse d'elle-même et dégagée des liens dont Tenlaçaient depuis des siècles les souverainetés temporelles , émanera tout ensemble et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu'elles ne font qu'entrevoir encore, et la confiante énergie qui, pénétrant les peuples jusqu'ici rebelles au christianisme, constituera dans Tunité, selon les divines promesses, Thumanité entière \ »
Le journal de Lamennais n'est pas seulement français, mais européen et mondial.
Quand il philosophe sur les incidents de la politique nationale, à chaque instant il les dépasse et sort des frontières. Il voit, il juge, à la lumière des principes les plus généraux, ceux-là même qu'il a exposés, pour ainsi dire ex professa, dans les deux articles intitulés : de Vavenir de la société ; ce que sera le christianisme dans la société nouvelle.
Il y a une croissance des nations comme de l'homme. Elle se traduit par un développement d'intelligence et d'amour qui a pour conséquence inévitable un développement de la liberté. C'est le plan providentiel; i83o et 1789 ont là leurs origines sacrées et le secret de leur force irrésistible. Quels que soient les desseins et les crimes des révolu-
'■ Avenir, 11 décembre i83o.
lOO LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
tionnaires, les révolutions dérivent du sentiment du droit rais dans les âmes par le christianisme. Sans lui, d'ailleurs, le nouvel ordre social auquel tend le monde moderne est irréalisable : seul le christianisme a un principe d'ordre capable de régler Tamour de la liberté, et une charité capable d\inir ce que la liberté diviserait ; de lui seul peut sortir une philosophie de Funivers, conforme aux besoins du temps, fondée sur les lois constitutives de l'esprit, et qui soit le refuge obligé des intelligences ramenées à la foi parce que celle-ci leur apparaîtra comme la source même de la science. Et, d'autre part, une fois établi, ce nouveau système social aura pour résultat de « réaliser toutes les vérités dont lEglise a la tradition, et tous les vœux dont les hommes ont l'instinct » : « l'unité progressive du genre humain » dans une fraternité universelle, « la royauté temporelle du Christ » sur les consciences libres et les peuples affranchis * .
« L'Evangile ne peut pas plus vieillir que Dieu lui-même » ; il est la loi dernière et parfaite de l'humanité; elle s'y soumettra tout entière. Les schismes touchent à leur fm, le protestantisme n'est plus qu'une philosophie, l'islamisme s'écroule, le vieil édifice religieux
^ Avenir, 28 et 00 juin i83i.
NONCIATURE DE M"'" LAMBRUSCHINI lOl
de rinde est miné par la base, la Chine ne conserve plus dans ses lois qu'une lettre morte. « Une grande époque approclie ou plutôt elle commence déjà. La civilisation chrétienne, à Tétroit dans ses anciennes limites, presse sur tous les points la barbarie qui cède et recule devant elle. Bientôt une parole puissante et calme, prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine, au pied de la Croix, donnera le signal, que le monde attend, de la dernière régénération. Pénétrés d'un esprit nouveau, conduits à la science par la foi, à la liberté par Tordre, les peuples ouvriront les yeux, se reconnaîtront pour frères, parce qu'ils auront un père commun ; et, fatigués des longues discordes, ils se reposeront aux pieds de ce père qui n'étend la main que pour protéger et n'ouvre la bouche que pour bénir ^ » Ces perspectives brillantes ne séduisirent pas plus Grégoire XVI, qu'elles n'auraient séduit Pie VIII et Léon XII. Moins encore que ses prédécesseurs, il pouvait se croire à l'aube de cet empire universel et incontesté, lorsqu'il voyait la Révolution, déchaînée à travers l'Europe, franchir les frontières du patrimoine de saint Pierre ; comme si elle eût voulu, par la violation de la plus auguste des souverainetés, consommer son triomphe.
1 Avenir, i->. décembre i83o.
La logique condamnait VAvenir à applaudir à cette révolte des sujets du pape, comme il applaudissait à d'autres. Il y avait là, pour les peuples, des garanties à conquérir, aussi bien qu'en Pologne, aux Pays-Bas ou en Irlande. Là encore, le développement intellectuel et moral devait amener un développement proportionnel de la liberté. Là enfin le tumulte de la rébellion ne cachait que le prolongement de l'action libératrice du christianisme, laquelle ne finira qu'avec les siècles, lorsque l'homme, ayant parcouru le cercle entier de son développement possible, entrera dans le cycle immuable de Léternité \
Sans doute, entre le tsar qui déniait aux Polonais la liberté de pratiquer la religion catholique et le pape qui n'admettait pas les habitants des Légations à prendre une part légitime au gouvernement, la différence était énorme. Mais, de part et d'autre, le mouvement qui soulevait les peuples était un instinct
^ Ces formules sont celles par lesquelles VAvenir du 22 décembre caractérisait le sens des efforts révolutionnaires. En en faisant l'application aux révoltés des Romagnes, je ne fausse certainement pas la pensée de Lamennais. Il suffît de lire l'Avenir des 5, 9,3o avril et 3 mai i83i. Le journal assurément maintient la nécessité du pouvoir temporel des papes et blâme les excès de l'insurrection, mais il plaide pour les réformes nécessaires ; avec une réserve visiblement contrainte, il fait la leçon au chef des États de l'Église comme aux autres souverains ; et même il se hasarde à dire que la suppression du principat civil serait pour le vicaire de Jésus-Christ « une position de progrès » (Avenir, 7Janv. i83i).
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du droit et un souffle du christianisme ; sur les bords du Tibre comme sur ceux de la Vistule, le pouvoir du souA^erain n'existait que s'il était juste; partout où une liberté légitime était refusée, il n'y avait qu'un parti à prendre, la réclamer hautement, se coaliser avec tous pour l'obtenir, et alors la prendre au besoin de vive force. C'est seulement quand on est une minorité, qu'il est permis de s'abandonner aux lamentations, de se borner à prier le Dieu des opprimés, ou de chercher en s'exilant en pays barbare l'indépendance que rend impossible la tyrannie des pays civilisés*.
Ce programme provoquait à Rome des inquiétudes et en France des polémiques.
L'émotion était d'autant plus vive qu'au journal, chargé d'inculquer ses idées, Lamennais avait joint deux associations en vue de coaliser ses partisans. L'Agence générale était destinée à constituer « une vaste société d'assurance mutuelle » entre Français, — de n'importe quelle opinion ou croyance, — décidés à protéger leur part de légitime liberté. L'Acte (Tunion avait pour but de créer « une grande confédération morale des peuples », afin de promouvoir partout, en dépit des gouvernements établis, la liberté de conscience, la
^ Avenir, i6 octobre, 26 novembre i83o, a8 juin i83î.
liberté de la presse, la liberté d'enseignement.
Au surplus, VAi^enir pouvait se féliciter, à ce qu'il disait, d'une influence quasi miraculeuse : « Nous ne parlons que d'hier, et déjà notre cri d'affranchissement religieux a volé au delà de nos frontières. L'Irlande l'a reconnu, la Belgique le chante; ou la liberté périra en Pologne, ou elle l'inscrira sur ses drapeaux triomphants. Nous apprenons qu'il commence à réveiller en sursaut, dans l'Allemagne catholique assoupie, les vieux souvenirs du libéralisme chrétien. L'Italie pensive et souffrante le cache dans son sein profond comme une espérance \ » — C'était se vanter d'être les entrepreneurs de la révolution universelle.
Il va sans dire que dans les matières purement ecclésiastiques, VAuenir poursuivait aussi de profonds bouleversements. Non seulement il discutait sévèrement les personnes — par exemple tels candidats à l'épiscopat — mais il prenait parti sur des questions générales (telles que le budget des cultes, le concordat, la nomination aux cures et aux évèchés) avec une résolution et une ardeur véritablement despotiques ^. L'on ne pouvait là-dessus penser autrement que lui, sans encourir le reproche d'ignorance ou de lâcheté. Un seul fait suf-
^ Avenir, 28 déc. i83o.
^Avenir. j8, 27 octobre. 3, 5, i5, 25 novembre, 28 décembre i83o, 17, 19 janvier. 20 avril i83i.
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fira pour caractériser l'absolutisme de cette sorte de police que le journal s'était attribuée sur l'Église de France. L'abbé Guéranger était un ami et presque un disciple. 11 était en correspondance avec Lamennais et écrivait dans VAi'enif^\ En juin i83i, il publia un volume de 3oo pages intitulé De l'élection et de la nomination des évêques. A travers les siècles, l'auteur suivait les phases di^^erses par où avait passé le choix des premiers pasteurs ; parvenu au gouvernement de juillet, il ne manquait pas de signaler les raisons pour lesquelles celui-ci ne pouvait réclamer le droit de nommer aux évèchés ; toutefois les concordats lui paraissaient une institution respectable et bienfaisante et il raillait, en particulier, ceux qui « ne connaissant l'histoire que par leur imagination » considéraient le concordat de i5i6 comme une « entreprise du gallicanisme ». Lacordaire rendit compte de Touvrage dans \ Avenir. Son article est consacré presque tout entier à réfuter ce que dit Guéranger du concordat de Bologne; il terminait par cette leçon d'un goût douteux : « On s'effraye soi-même de penser comme ceux que tout le monde trouve hardis, et Ion cherche dans les abîmes de la logique et de rhistoire des distinctions qui donnent le mé-
^ Voir Dom Guéranger (I, p. 42-67), Demain (24 nov., i^'' déc. 1908).
rite d'être modéré, en disant les mêmes choses que ceux dont Tàpreté fait peur. L honorable écrivain, nous n'en doutons pas, est au-dessus de ces frayeurs d un siècle timide, et il n'aura besoin que de jeter un regard dans son cœur pour y apprendre que quiconque aujourd'hui n'a pas une plume de fer trahira la vérité'. »
Avant de renoncer au budget des cultes et de déchirer le traité de 1801, la pensée ne venait même pas à ces réformateurs intrépides de se demander quelle était la pensée de ceux à qui est confié le gouvernement de l'Eglise. Non, leur avis personnel était l'expression infaillible de la vérité; et on n'avait qu'à s'y ranger docilement.
Moins d'imprudences auraient suffi pour rendre Lamennais suspect aux souverains, à l'épiscopat français, au nonce de Paris, au Vicaire de Jésus-Christ. Combattu publiquement par des journaux catholiques, déserté peu à peu par ses abonnés, ruiné dans ses finances par des administrateurs sans scrupules, VAuenir fut suspendu. Lamennais l'annonça à ses lecteurs dans le numéro du i5 novembre i83i. Ni son indignation contre le gouvernement de Louis-Philippe n'était refroidie, ni son impatience d'un « joug
^ Avenir, 17 juin i83i. — Voir sur cet incident jMois littéraire (avril 191 1) ; il y a là 8 lettres inédites de Lamennais à Guéranger.
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infâme » diminuée, ni son espoir ralenti de le briser un jour et de « planter dans sa poussière la liberté ». 11 comptait bien voir la masse des catholiques s'ébranler au combat et reparaître alors lui-même à leur tête. Mais les soldats d'Israël remettaient parfois au fourreau le glaive, pour consulter le Seigneur en Silo. Ainsi feront les rédacteurs de V Avenir. « Le bâton du voyageur à la main, ils s'achemineront vers la chaire éternelle » pour prier le pape de prononcer entre eux et leurs contradicteurs.