L EXAMEN DES DOCTRINES DE L (( AVENIR
la Providence prépare en brisant tout ce qui doit être brisé, les hommes de VAi^enir ne doivent pas rester inactils. Il faut développer V Agence, recueillir cinquante mille écus pour recommencer le journal à Paris, fonder une maison d'éducation en Belgique, travailler à l'organisation définitive de la congrégation de Saint-Pierre. A entendre Lacordaire, le seul parti sage serait « de s'enfermer dans sa chambre ou de s'en aller rêver aux champs ». Mais ce sont là des idées de juste milieu, dit Lamennais. Quant à lui, et « quoi qu'il en soit des autres », il est « bien résolu à continuer l'œuvre commencée il y a vingt ans » et à ne l'abandonner « qu'à la fin de sa vie »^
Ce n'est point là un sentiment passager, exprimé une fois en passant. La résolution de continuer « l'œuvre commencée » est arrêtée, irrévocable. Elle s'affirme vingt fois aA^ec force dans les lettres écrites aux intimes. Quelquesunes de ces lettres, celles à de Coux, par exemple, sont des programmes détaillés d'action ". Il est vrai, le pape est contraire ; mais c'est par ignorance du véritable état social des nations européennes, par égard pour les monarchies
^ Bévue ^ des Deux Mondes, p. m. Lettre à Gerbet, 10 mai i832.
2 Voir Blaize, II, p. 99, io3, 104, 108, m, 112, ii5, 122. Lettres du 25 février, 14 mars, 29 avril, 10 mai, i5 mai, 2 juin, 3i juillet i832. — Les lettres à de Coux sont du 5 et du 1-j avril; je les ai publiées dans les Etudes du 20 avril 191 1.
absolues dont il a besoin pour soutenir son pouvoir temporel, par docilité aux influences des intrigants qui l'entourent ; et puis le temps et Dieu y pourvoiront. Une pareille opposition ne vaut donc pas qu'on la considère. Une seule chose peut compter à Rome, la pensée des rares hommes éminents qui s'y rencontrent: le capucin Micara, le théatin Ventura, le dominicain Olivieri, le carme Mazzetti, M^"" Gastracane, M°' Foscolo ; et tous ceux-là, à ce que dit Lamennais, jugent qu'il faut aller en avant.
Le blâme discret de Grégoire XVI n'a donc produit aucunement l'effet voulu. Non seulement Lamennais n'est pas dépris de son rôle de réformateur et de prophète des temps nouveaux, mais il s'y attache, avec une ardeur accrue encore par l'amertume et le mépris dont son cœur est plein à l'égard de Rome. Et il se met à écrire un volume de 3oo pages sur les Maux de V Eglise.
La diplomatie française était loin de soupçonner un pareil état d'âme. Elle ne savait qu'une chose : le peu de chances d'action qui restait à Lamennais. Quelques jours après l'audience du i3 mars. Saint- Aulaire écrivait à Sébastiani :
L EXAMEN DES DOCTRINES DE L C( AVENIH )) i6S
« Ainsi que je l'ai mandé dès Toriginc à \'otre Excellence, la doctrine de Tabbé de la Mennais est parfaitement impopulaire à Rome. Elle choque également les dispositions bonnes et mauvaises qui prévalent dans cette Cour. On y désire sincèrement que la religion n'y devienne point une arme entre les mains des partis. On a de plus une aversion bien prononcée contre toute espèce d'innovation et rien n'est plus étranger aux hommes influents que l'esprit d'audace et d'entreprise'. »
Appuyé sur ces considérations qu'il regarde comme décisives; sachant d'ailleurs que le pape a fait savoir aux « pèlerins de Dieu et de la liberté » son mécontentement, l'ambassadeur ne s'occupe plus des rédacteurs de YAifenir.
Jusqu'au moment où éclatera l'encyclique Mirari vos (i5 août i832), Lamennais est comme inexistant pour le gouvernement français ; on ne demande môme pas de ses nouvelles. Plus que jamais, on est préoccupé de Rome; mais c'est de la souveraineté temporelle du pape que les diplomates parlent entre eux. Toute la politique de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie, de l'Angleterre et de la France est concentrée sur la question de savoir comment s'apaisera la révolte qui a éclaté dans
' Arch. AfI'. étr. Rome, 970, f° Yj-] . Lettre du 20 mars i83a.
lO'l LAMENNAIS ET LE S.VINT-SIEGE
les Légations, et dans quelle mesure le gouvernement ecclésiastique des Etats pontificaux deviendra laïque et libéral. Le problème qui mettra en mouvement toutes les chancelleries, après 48 et sous le second empire, se pose déjà et à peu près dans les mêmes termes. Pendant deux ans, Rome sera comme le point fixe de l'attention des puissances ; chacune d'entre elles ayant le désir d'y limiter l'influence de ses voisines et d'y étendre la sienne. Pour le gouvernement de Louis-Philippe tout particulièrement, la chose importe, et parce que la monarchie de juillet vient de naître et parce qu'elle prétend servir au dehors les idées dont elle est plus ou moins l'incarnation dans notre pays.
On le pense bien, la gravité de ces événements n'échappait pas à Lamennais. Dans son pamphlet des Affaires de Rome, il y a consacré quelques pages où l'assurance des affirmations et la véhémence du ton cachent une connaissance incomplète et inexacte des faits \ Ce récit sommaire, outre qu'il est sujet à correction, ne donne aucune idée des circonstances au milieu desquelles se produisirent l'intervention de l'Autriche, l'occupation d'Ancône, l'action delà Russie. Les longues négociations auxquelles fut mêlé Bernetti et les intermi-
' Op. cit., pp. loS-iog.
LEXAMEiN DES DOCTRINES DE l'« AVENIIl » l65
nables conversations des cabinets européens au sujet des Etats du pape, ne sont pas même soupçonnées du lecteur qui s'en tient à la narration de Lamennais. Les intentions de Vienne, comme celles de Paris, y sont également calomniées. Toute cette histoire est racontée de telle façon qu'une seule impression demeure : pour sauver quelques lambeaux de son pouvoir temporel, le pape est réduit à chercher un appui sur le bras du tzar: et dans le trouble où le jettent ces préoccupations misérables, il sacrifie les Polonais et il oublie la justice qu'il a promise aux rédacteurs de V Avenir.
Ce n'est point le lieu ici d'expliquer toute la politique du Saint-Siège dans la question polonaise. 11 suffira de dire que Grégoire XVI lui-même a pourvu à sa propre défense dans un livre blanc qu'il fit publier en 1842. Et quant à Texamen des doctrines menaisiennes, on le préparait dans le secret et à loisir. Tandis que le fondateur de V Avenir écrivait son livre Des maux de l'Eglise et de la société et des moyens d'y remédier, des théologiens choisis par le pape rédigeaient les consultations d où sortiront les jugements prononcés dans VQncycWcixxe Mirarivos.
Seuls les dirigeants de la politique européenne ont perdu de vue le journaliste puissant, dont les articles les avait émus au lende-
l66 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
main des journées dejuillet. Lui s'occupe d'eux, et fait leur examen de conscience. De sa cellule de Frascati, il regarde la vie des nations, pour chercher dans leurs entrailles profondes le secret de leur avenir. Dans cette inspection qu'il voulait universelle, Tltalie, l'Espagne, le Portugal et la France ont passé sous les yeux sévères du voyant. Le temps lui a manqué pour achever le tour de l'Europe. Mais il n'en sait pas moins ce qui est à faire pour tout restaurer dans le Christ — c'est l'épigraphe qu'il donne à son livre — dans cette vieille société dont la révolution s acharne à ébranler les fondements. (( Tous les maux qui désolent le monde, tous les désordres qui signalent certaines ères de transition ont pour cause principale les opiniâtres résistances opposées à la loi de progrès qui régit le genre humain. » On retrouve dans ce langage celui même de \ Avenir. Mais ces mots, jadis emportés par une feuille volante dans toutes les capitales de l'Europe, tombent main tenant sur un papier que seuls liront les yeux d'un ami. Absorbé dans l'effort nécessaire pour régler le cours des événements qui se pressent, le monde des chancelleries ignore les méditations solitaires du penseur perdu dans le silence d'un couvent de théatins. Il faudra l'encyclique Mirari vos pour rappeler Lamennais à leur souvenir. Et cela même indique combien celui-ci était
l'examen des DOCTUINES DE l'(( AVENIR )) 167
loin de la vérité, quand il voyait dans l'acte pontifical une pure complaisance arrachée au chef de l'Eglise par les instances pressantes des cabinets européens.
Avant que Texamen des doctrines menaisiennes eu t commencé à Rome, on s'était préoccupé de Tentreprendre en France. Quand l'archevêque de Toulouse s'ouvrit de son dessein à l'évêque de Chartres, celui-ci lui envoya une censure en 6i propositions (avec dissertation préliminaire, notes explicatives et justificatives) œuvre de M. Carrière, professeur à Saint-Sulpice. Ce travail, repris par M«' d'Astros, communiqué à des théologiens, particulièrement à MM. Vieusse, Boyer et Carrière, sulpiciens, finit par devenir la pièce connue sous le nom de Censure de Toulouse*. Dès que celle-ci eut pris forme, et avant qu'elle fût achevée, M''' d'Astros écrivit au cardinal di Gregorio, grand pénitencier'':
« Votre Éminence sait que cet écrivain
^ C'est d'après les correspondances conservées à Saint-Sulpice, que je résume ces faits. La Vie du cardinal d'Astros, parle P. Caussette, ne fournit presque aucun détail pour l'historique de la Censure.
- Arch. Vat. Bussier Lamennais. Letti-e du 29 février i832.
i68 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
[L. M.], après avoir donné lespérance qu'il deviendrait le glorieux défenseur de la religion, a publié des systèmes étranges ([ui nous ont singulièrement affligés.
(( On a eu pour lui, depuis douze ans, tous les égards que son caractère, ses talents, ses vertus pouvaient exiger. Toutes les représentations qu'on a pu lui faire ont été inutiles, et l'on a conçu enfin de graves inquiétudes, quand on a vu qu'il travaillait à se faire de nombreux partisans, et que ses disciples formaient une vraie secte, étant pleins de l'esprit qui anime tous les novateurs. En effet, M. de la Mennais et ceux qui le suivent prétendent réformer toutes choses. Ils ont inspiré au jeune clergé le mépris pour les anciens du sacerdoce, lui ont insinué qu'il fallait savoir s'élever contre la direction des évoques. Ils ont parlé de ces derniers d'une manière tout à fait indigne. »
Et après avoir dit qu'un projet de censure est sur le point d'être envoyé bientôt aux évèques voisins de Toulouse, le prélat ajoutait :
« Nous ne voulons pas, dans le moment, demander au Saint-Père qu'il prononce aucune censure contre les erreurs de M. de la Mennais et de ses partisans, mais seulement prier Sa Sainteté de donner quelque désapprobation formelle et publique de leur doctrine en général, de manière qu'ils ne puissent pas se
L EXAMEN DES DOCTRINES DE L « AVENIR » i6t)
servir du silence du Saint-Pèie pour séduire les hommes de bonne foi ».
Le cardinal di Gregorio ne manqua point de soumettre à qui de droit la lettre venue de Toulouse. Le pape donna ses ordres et TÉminence répondit en racontant tout ce qui s'était passé à Rome depuis l'arrivée de Lamennais : le mémoire remis, la lettre de blâme de Pacca, la présentation des pèlerins par Rohan.
« Je suis chargé, poursuivait le cardinal, de vous assurer de la reconnaissance du Saint- Père au zèle que vous avez pour le bien de l'Eglise, et de son agrément à ce que vous, avec les autres évêques, vous vous occupiez
de Texamen des doctrines en question
votre ouvrage aidera l'examen qu'on va entreprendre à Rome* ».
Encouragé de si haut, rarchevêque de Toulouse se remit à son travail. Le 28 avril, tout était prêt. Un catalogue de 09 propositions condamnées, avec une lettre au pape, turent envoyée à douze prélats du midi. M*^' d'Astros leur disait:
« Veuillez bien examiner les propositions censurées et le jugement qui en est porté, et me faire connaître ensuite, par une lettre particulière, ou votre adhésion, ou les observations qui vous auraient empêché d'adhérer ;
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais, Loltro du 16 mars i832.
iro LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
de courtes explications pourront lever les difficultés.
« Je n'ai pas besoin de dire à V. G. que je n'enverrai cette censure à Home, avec votre adhésion, qu'après avoir corrigé ou retranché ce que vous n'auriez pas approuvé. '»
Le prélat terminait sa lettre en communiquant à ses collègues la réponse qu'il avait reçue du cardinal di Gregorio.
Deux mois s'écoulèrent en correspondances. Les sulpiciens Boyer et Carrière furent priés de donner leur avis. On attendit celui des évoques. L'un d'eux, celui de Montpellier, Nicolas Fournier, avait déjà préparé une énorme réfutation de Lamennais, au triple point de vue philosophique, théologique et politique. Il voulait publier son œuvre ; au reçu de la censure toulousaine, il renonça à son projet et donna à M*^"" d'Astros son adhésion pure et simple". Parmi les autres prélats consultés, plusieurs demandèrent des explications, des retranchements, des additions. Dans sa rédaction définitive le catalogue de propositions erronées fut réduit de Sg à 56 ; il y fut joint une lettre latine par laquelle les évêques jus-
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais, LeUre du 28 avril i832.
2 Saurel. Marie-Nicolas Fournier, Montpelliei-, 1892, p. 412. — Ce pays fut d'ailleurs fécond pour la polémique antimenaisienne : l'abbé Flottes et l'abbé Bellugou publièrent, entre 1820 et 1826, plusieurs brochures pour combattre les doctrines de VEssai.