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suffire. Ce qui conviendrait le mieux assurément serait une liste de propositions qualifiées et condamnées ; malheureusement un pareil travail est délicat et long, et il est urgent d'agir. Les souverains pontifes à leur avènement ont coutume d'écrire une lettre à l'univers catholique ; le Saint-Père pourrait profiter de cette occasion, pour rappeler les vérités opportunes. Parmi ses prédécesseurs, plusieurs ont fait ainsi. En flétrissant les idées menaisiennes, il serait prudent de ne point nommer leur père ; personnellement condamné, il se laisserait peut-être entraîner aux derniers excès. Mais il faut blâmer très nettement la souveraineté du peuple, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté des cultes et celle de la presse. Toutes ces théories dérivent d'un certain indifférentisme religieux que la foi réprouve. Et il serait bon de leur opposer la doctrine catholique, sur l'origine du pouvoir tant ecclésiastique que civil, l'union des deux puissances, la nécessité sociale de la vérité.
Telles sont, dans leurs grandes lignes, les consultations émises par les théologiens. Evidemment chacun d'eux a sa libre allure. Les prélats, familiers avec le travail des congrégations romaines, vont d'instinct à la recherche des précédents, butinent quelques textes heureux dans les collections patrolo-
giques ou conciliaires, s'oublient à disserter savamment ; bref, leurs rapports trahissent des hommes de la carrière. Orioli et Rozaven ont une autre marque. Depuis dix ans, celuici a suivi, par le devoir de sa charge, tout le mouvement menaisien philosophique d'abord, politico-religieux ensuite. Il vient de publier un volume pour réfuter les théories de Gerbet sur la certitude \ Dans l'introduction de ce volume, il s'est appliqué à réfuter les idées maîtresses de V Avenir. De tous les consulteurs, c'est lui qui a la connaissance la plus étendue de l'oeuvre de Lamennais, et a le sentiment le plus vif du trouble que la propagande menaisienne a jeté dans les esprits ; il a d'ailleurs le courage et l'habitude de prendre ses responsabilités, et une main faite pour gouverner hardiment. On ne saurait être surpris que son vote soit le plus pressant de tous, le plus offensif, si l'on peut dire. Nommer ou ne point nommer Lamennais dans l'acte pontifical lui est indifférent. Mais il est à son avis indispensable de dire sans détour que l'on condamne les erreurs de V Avenir. Et toute la dernière partie de sa consultation est consacrée à exposer quelles elles sont. Orioli aussi connaissait Lamennais. Il faisait partie de ce petit groupe de religieux qui formaient
^ Voir Études, 5 juin 1908.
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à Rome un vrai cénacle de menaisiens. Mais les témérités du maître et des disciples semblent avoir mis dans cette amitié je ne sais quel désenchantement. Le conventuel des saints Apôtres se demande avec inquiétude si ces hommes ont dans le cœur la soumission qu'ils professent de bouche si bruyamment. Néanmoins il faut parler et condamner, sans aucun doute. Orioli le dit avec la netteté des autres théologiens. Seulement — et c'est là un mouvement de la sympathie d'autrefois — il voudrait que le document pontifical, tout en taisant le nom de Lamennais, fît une allusion discrète à ses services passés , et marquât l'espoir que le Seigneur emploierait de nouveau le talent de l'écrivain à édifier et non à détruire.
Au sujet des doctrines de V Avenir, l'unanimité des consulteurs est absolue : ce sont les mêmes idées qu'ils signalent et condamnent sur le pouvoir, le droit de révolte, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les libertés modernes. En dissertant là-dessus, chacun suit ses habitudes d esprit particulières. Orioli, plus réservé que les autres, ne traite la question qu'indirectement en indiquant quels sont les points de doctrine catholique à rappeler par le pape. Soglia mentionne les actes de Pie VI en matière de liberté et la doctrine de Richer sur le pouvoir civil, Rozaven, sans
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appareil d'érudition, caractérise et discute brièvement, une par une, les thèses de VAuenirsm- la liberté religieuse, civile et politique, la liberté de la presse et d'éducation, la liberté universelle. Frezza analyse à loisir les concepts, cite avec complaisance ses auteurs, essaye des synthèses. Uni à celui de Rozaven son travail fournit les éléments d'une discussion nette, étendue et solide, des principales théories hasardées par ï Avenir, encore que tel détail secondaire en soit mal venu et contestable. Et le docte secrétaire de la congrégation des affaires ecclésiastiques conclut de son étude que les théories menaisiennes peuvent être en grande partie considérées comme respectivement fausses, erronées, impies, téméraires, injurieuses à l'Eglise et pernicieuses à son gouvernement, séditieuses, offensives de la souveraineté et des autorités légitimes, tendantes à la subversion de l'ordre public tant ecclésiastique que politique et social, fleurant l'indifférentisme et le tolérantisme religieux, contraires à la doctrine et à l'esprit de l'Eglise catholique, et réprouvées par elle en d'autre temps.
Le secret le plus religieux ayant protégé cette étude des idées de Y Avenir, Lamennais n'en
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soupçonne rien ; il va répétant à satiété dans sa correspondance qu'il s'ennuie à mourir, que Rome est un cloaque des plus viles passions; mais il a, dit-il, une double certitude : ses doctrines ne seront pas condamnées parce qu'elles sont « en réalité le catholicisme même » ; bien mieux, elles deviendront « le principe régulateur du monde nouveau que la Providence couve sous ses ailes ». Au reste, les complications politiques amenées par le soulèvement des Romagnes empêcheront plus que jamais le pape de parler. Il n'y a donc qu'à quitter la place : c'est le moyen d'en finir avec le spleen, d'éviter la malaria, de sortir d'une position fausse, de reprendre en France un rôle nécessaire ^
Dans la dernière lettre écrite de Rome à son frère, Féli dit résolument : « Je partirai le 9 de ce mois (juillet), avec Montalembert qui n'a point voulu me quitter. Notre mission ici est désormais remplie. Les hommes les plus distingués regardent notre cause comme gagnée près du Saint-Siège, dès que, pressé de nous condamner si nous avions erré sur quelque point de doctrine, il a gardé le silence ; et ces mêmes hommes nous pressent de reprendre nos travaux, sans nous inquiéter des oppositions épis-
'■ Forgues, II, p. 276, x/iO, i[\i. Lettres du 10 février, ag avril, i*^'' mai iSj-î.
copales s'il nous arrivait d'en rencontrer encore \ » Les Affaires de Rome exhalent plus d'amertume, mais témoignent la même ig-norance de l'examen doctrinal fait à Rome et en France ^ Au milieu des complications de la politique européenne, Grégoire XVI, dit Lamennais, « oubliait complètement \ KK>enir et ses rédacteurs ; et puis Ton comprend qu'il éprouvât une répugnance à s'expliquer sur des questions liées, en des sens divers, aux plus importants intérêts de la société actuelle, à tout ce qui remue les peuples et effraie les rois. 11 fallait bien cependant que notre incertitude eût un terme. Après avoir pris conseil de quelques hommes éminents, nous nous décidâmes à annoncer que ne recevant aucune réponse de l'autorité catholique, n'ayant dès lors d'autre guide que nos convictions personnelles, nous allions retourner en France pour y recommencer nos travaux... C'était au mois de juillet, vers le soir. Des hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre nous jetâmes un triste et dernier
^ Blaize II, p. 117. Lettre du i""- juillet i832.
2 II convient cependant de noter ici le dire d'Orioli dans son Voto. Ayant deviné, soit par l'attitude des cardinaux à son égard, soit par les rapports de ses explorateurs, que l'examen de ses doctrines lui serait contraire, Lamennais serait entré en fureur et aurait juré de quitter Piome. Orioli assure tenir les faits d'un confident de Lamennais ; et tel autre détail date, approximativement, cette conversation de la fin de juin.