PENDANT LV .NONCIATURE DE M"' MACCHI
regards de tous, en des peintures incomparables, le christianisme, aussi ancien que le monde, le plus beau des cultes connus, honoré des hommages des puissants génies, attaqué par des hommes dont la sincérité est un problème, seul capable de garantir le bonheur des consciences et la paix des sociétés. Le livre était emporté, amer, hautain, mais animé d'une ardeur sincère, écrit avec éclat. Après quelques mois, il réussit à saisir l'opinion, et dès lors s'imposa.
Les éditions, les traductions se succédèrent, les conversions suivirent. Fouetté par le succès, conscient de sa force, attiré par les hautes spéculations, désireux de servir 1 Eglise, Lamennais chercha, et crut trouver le moyen d'en fmir avec l'incrédulité contemporaine. Le second volume de VEssai livra son secret : la foi était la base même de toute connaissance; l'intelligence n'avait à choisir qu'entre l'autorité ou le scepticisme universel.
Le monde de la libre pensée ne se crut pas emprisonné dans ce dilemme et dédaigna de s'en occuper. Beaucoup, parmi l'épiscopat et le vieux clergé, estimèrent fragile et peu orthodoxe, la logique par laquelle Lamennais croyait tout ensemble écraser le rationalisme, chasser le cartésianisme des écoles catholiques, restaurer la philosophie des Pères de l'Église. Les objections se produisirent de
tous côtés, par les conversations et par les correspondances. Suivant la force d'esprit de qui argumentait contre lui, Fauteur répondait par une explosion de mépris, un élégant persiflage, un essai de discussion. S'il se rendait parfois à ses contradicteurs — par exemple au chanoine Buzzetti, de Plaisance — ce n'était jamais sur le point de la raison générale *. Là-dessus, il était irréductible. Pour juger de son véritable état d'âme, il n'y a qu'à lire ce qu'il écrivait, le 28 juillet 1820, à Tabbé Clausel de Montais, le futur évèque de Chartres :
« Je me suis attendu, Monsieur et cher ami, à l'opposition que rencontrent les principes exposés dans mon deuxième volume ; il était presque impossible que la plupart des lecteurs l'entendissent d'abord ; et, en effet, je vois que beaucoup de gens ne m'entendent point ou m'entendent fort peu. Cela ne me déconcerte nullement. Parmi les objections qu'on m'a déjà faites, il n'y en a pas une à laquelle il ne soit facile de répondre, en remettant ce que j'ai dit à la place de ce qu'on m'a fait dire. Mais je ne me presserai point ; j'attendrai qu'on m'attaque publiquement pour me défendre de même, et contre tous mes adversaires à la fois. J'espère réussir
1 'Son- Etudes, io janvier 1910,
l'KNDANT L\ NONCIAÏUUK DE M""" MACCIIT .^
à donner quelque intérêt à cette discussion, car je vous avoue que plusieurs personnes m'ont déjà écrit d'étranges choses.
« ^'ous me reprochez de ne m 'être pas aidé de conseils; des conseils de qui? J'ai consulté des hommes fort habiles, très accoutumés à ce genre de considérations. Nous avons été pleinement d'accord. Vous conviendrez que je ne pouvais pas m'en aller de maison en maison, en quête d'un contradicteur.
(( Je sais bien que je dérange les idées (l'un grand nombre de gens; mais quel mal à cela, si elles étaient effectivement mal arrangées ? C'est ce que je soutiens. Quand nous aurons dit nos raisons de part et d'autre, le temps jugera et tout sera fini.
« J'ai vu, dans ces dernières années, beaucoup d'incrédules et plusieurs l'étaient devenus en lisant les apologies ordinaires de la leligion. Ceux-ci surtout m'ont forcé de recourir aux principes que vous jugez insoutenables; et tous se sont rendus aux preuves qui s'en déduisent.
« Au reste, encore une fois, le temps montrera où est la vérité. J'ai pour moi, jusqu'à ])résent, M. de Bonald et plusieurs autres personnes auxquelles on ne peut refuser au moins le droit d'avoir un avis sur ces questions. On doit supposer qu'en écrivant j'ai
b LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
cru savoir ce que je disais, et je crois encore que je le savais en effet.
« Excusez ma franchise bretonne. Loin de craindre la discussion, je la désire infiniment; ce sera pour moi un délassement et j'en ai besoin. Le sérieux continu fatigue. Ne doutez pas, au surplus, que je n'apprécie les motifs qui vous portent à me communiquer vos observations. J'en suis très reconnaissant et j'en remercie votre amitié, en vous priant d'agréer de nouveau l'assurance de la mienne ' » .
De prime abord, tant de résolution déconcerte. Car les lettres où Lamennais parle de V Essai, au moment où il le compose, sont comme un gémissement profond et qui ne finit pas. Ecrire lui est un tourment ; sans Tesseyre il abandonnerait tout ; il ne sait que penser du travail fait et il envisage avec angoisse celui qui demeure : la publicité lui fait peur parce qu'elle lui arrachera les derniers lambeaux de la tranquillité dont il puisse jouir en ce monde ^ Difficilement on imaginerait un état d'àme plus pénible. Mais au milieu de ce désarroi, éclatent par intermit-
^ Cette lettre a été pnbliée dans la Bévue internationale (1899) ; je la transcris ici d'après l'original conservé aux Arch. du Sém. S. Sulp.
2 Blaize, t. I, p. 273, 2;8, 282, 297, 3oo, 3o2, 3i3. 3i8, 32i, 325. 335, 340, 359. Lettres à Jean, 4, 22 avril, i3 mai, 9, 23, 3o novembre, 27 décembre 1817. 9, 26, 28 janvier, i3 février, 3 mars. 19 mai 1819.
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tences, chez cet homme si déprimé, une conscience très vive de sa force, Finstinct d'une sorte de mission, la conviction que TEglise se meurt d'être mal défendue et l'assurance qu'il a le secret de lui rendre une vie splendide. Puis ÏEssai publié, — c'est-à-dire les deux premiers volumes, — toute hésitation semble disparaître, un élan irrésistible emporte l'auteur vers sa destinée ; il voit, au delà des obstacles accumulés par le malheur des temps et la méchanceté des hommes, le triomphe du système (sinon celui de la religion) aussi prochain qu'inévitable ^ Gomment en douterait-il, quand des amis nombreux, tous gens de bien et de sens, lui crient qu'il a raison contre tout le monde, et quand le ciel lui-même, en permettant que ÏEssai opère des conversions éclatantes, paraît prendre en main sa cause'?
La persistance de l'opposition finit par mettre dans son âme, une très vive irritation de n'être pas compris, la suspicion que certains ne se méprissent à plaisir sur son compte, l'amertume de voir méconnu l'incomparable service que ses travaux lui parais-
i Blaize, t. I, p. 3i8, 328, 356, 396, 407, 4i6. Lettres à Jean, 9, 25, 3o janvier, 8 mai 1818, 2 août^ 4 septembre, 8 novembre 1820.
^ Blaize, t. I, p. 346, 352, 386, 389. 4o5, 43o. Lettres des i5 mars, 7 avril 1818, 2, 17 mai 1819, août 1821, 5 novembre 1823.
saient rendre à l'apologétique chrétienne. Dès que les difficultés devinrent publiques, ce fut bien pire; les impressions pénibles prirent décidément le dessus. Ses adversaires étaient des inconnus ; ils n'avaient point de style et leur manière de discuter était vieillote. Dédaignant un corps à corps avec ces lut Leurs vulgaires, Lamennais les repousse tous à la • fois. Son plan de Défense est bien simple. L'histoire démontre que la confiance dans la raison individuelle a conduit les esprits au doute et à l'erreur. C'est le vœu de la nature de tenir pour vrai ce que les hommes croient invariablement. Aucune objection, ni philosophique, ni théologique, n'est plausible contre la règle du sens commun. Après avoir développé ces trois points en deux cents pages, le maître conclut que sa doctrine « n'est pas moins inébranlable (\\\e la vérité catholique elle-même ».
Au surplus, les circonstances la justifient, et l'avenir lui appartiendra. « Nous sommes arrivés, écrit-il, à des temps où, contraint de ramener de loin, et comme des extrémités de la terre, un grand nombre d'esprits à cette vérité sainte jde la religion], on a dû mieux reconnaître la voie qui y conduit et s'assurer qu'il n'en existe qu'une. On le verra plus clairement de jour en jour, il suffit d'attendre, et nous aurions pu laisser l'avenir, et un