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avenir très prochain, répondre pour nous. Ce mouvement prodigieux qui agite le monde, ces ténèbres qui s'épaississent et se répandent sur la raison humaine, ce terrible ascendant de l'erreur, Dieu le permet-il sans dessein et n'en doit-il résulter aucune instruction nouvelle? Non, non, ne le pensez pas. Quelque chose de grand se prépare; du sein de cette nuit jaillira une lumière plus éclatante; les enfants de lumière la salueront comme Taurore de leur délivrance ; les enfants de ténèbres la maudiront comme Tannonce de leur ruine ; et à mesure que s'approchera le moment de la dernière séparation, le ciel, s'ouvrant pour recevoir ses élus, montrera plus à découvert l'immuable mérité qu'ils contempleront éternellement'. »
La discussion était impossible avec un homme qui, le doigt tendu comme un prophète, montrait dans la lumière de gloire l'épanouissement suprême de sa doctrine.
Sur de ses leçons comme de sa foi et du ciel même, que pouvait penser Lamennais logiquement des contradicteurs de r£'55rt/P N'étaitil pas manifeste pour lui que l'on attaquait le système du sens commun uniquement par routine d'esprit, im])uissance de comprendre, et égarement de passion ? Fallait-il, en parti-
* Défense de l'Essai, ch. xvii et dernier.
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culier, chercher une autre explication à lattitude des deux corporations des sulpiciens et des jésuites ?
Dès les premiers jours de la nouvelle église gallicane, Emery avait rendu à Saint-Sulpice son vieux renom d'école par excellence du clergé. Ses disciples conservaient, à Paris et dans quelques diocèses privilégiés, ses traditions de piété, d'étude et de vertu sacerdotale. Avoir contre soi Saint-Sulpice c'était donc perdre les meilleures chances de gagner aux idées nouvelles peut-être la portion la plus notable des prêtres.
Du côté des jésuites, il semblait qu'il y eût moins à craindre. Peu nombreux, sans autres écoles que quelques petits séminaires, installés en France depuis la seconde restauration, tolérés à la condition de ne point faire parler d'eux, leur action ne pouvait guère avoir d'étendue. Mais la légende de leur antique puissance et de je ne sais quel besoin de domination s'attachait à leur nom même. Surtout quand il eut appris qu'une ordonnance secrète du général de la Compagnie avait interdit dans l'ordre l'enseignement de sept propositions plus ou moins extraites de VEssai, Lamennais estima qu'il avait tout à redouter. Et il attribua l'opposition des jésuites à des mobiles d'autant moins avouables, qu'il se vantait d'avoir pour
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ses doctrines Tapprobation du Saint-Siège.
Loin de compter dans la Compagnie en F'rance des jaloux et des rivaux, Lamennais y eut de bonne heure nombre d'amis et de disciples. Si dès 1821 Rozaven se préoccupa d empêcher, dans les maisons d'étude de son ordre, des infiltrations menaisiennes, il défendit toujours d'attaquer publiquement ï Essai. Le décret porté en 1823, par le P. Fortis, ordonne la même attitude; celle-ci fut dictée par les égards dus à un défenseur illustre de l'Eglise, la crainte d'amuser les impies par les querelles entre catholiques, le souci de ne pas devancer les jugements de Rome\
Lamennais et les siens n'hésitèrent pas à dire, à partir de 1822, que Rome s'était prononcée en leur faveur.
Ceci était sensiblement exagéré. Une seule chose était certaine : la traduction italienne de la Défense de l'Essai — œuvre du P. Orioli, mineur conventuel — avait paru à Rome, avec le visa du P. Anfossi, maître du sacré Palais, sur le rapport favorable de trois examinateurs. Parmi ceux qui essayèrent d'entraver cette publication, il put y en avoir qui grossirent — aussi bien que Lamennais — l'importance de l'événement. En droit comme
^ Voir Etudes, 5 juin 1908, 20 octobre 1909.
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en fait, le visa crAnf'ossi n'engageait aucunement Tautorité pontificale. Et rien ne le montrera mieux que la condamnation prononcée dix ans plus tard, dans Tencyclique Sùigulari nos, contre le système du sens commun. Rozaven marquait exactement la limite dès 1821, quand il disait aux jésuites de France troublés par le grand bruit mené autour de la signature du maître du sacré Palais : les thèses de philosophie du collège romain, contraires aux idées menaisiennes, sont aussi publiées sous la même signature.
Avec une certaine impatience, le philosophe de la Chênaie avait demandé un jugement formel sur sa doctrine. Pour garantir à Rome ses sentiments catholiques, il n'avait pas hésité à employer le crédit de l'auteur du Pape'. Pie VII se refusa à dirimer la question qui lui était soumise et laissa, de part et d'autre, les opinions se produire librement. « 11 ne m'appartient pas de juger, observe alors Lamennais, ce que la religion gagnera à ce silence de l'autorité ". » Et il poursuit la démonstration de son système, en écrivant le troisième et le quatrième volume de ï Essai. Là il a recours aux prophéties et aux miracles pour établir la divinité
^ OEuvres complètes de J. de Maistre. T. XIV, p. 236. - Lettre du 8 novembre 1821.
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du Christianisme, mais c'est par oubli ou par précaution. La preuve à ses yeux décisive, le critérium par lequel on distingue la vérité de notre religion, aussi facilement que son existence, c'est qu'elle est attestée par l'universalité du genre humain. Malgré la vaste érudition dont ils témoignent, les derniers tomes de V Essai laissent confuse la notion de la foi, fragile le raisonnement sur lequel se trouve fondée la croyance. Lamennais n'y gagna que de voir contester tout ensemble sa théologie et sa philosophie.
Au début, les choses se présentèrent sous un jour plus favorable. Les lettres de ses amis, les articles qu'ils consacrèrent à son œuvre lui permirent de croire que ses efforts n'avaient pas été inutiles et d'en augurer quelque bien, même dans le monde de ses contradicteurs : « Les deux derniers volumes écrivait-il au P. Anfossi, ont été reçues avec une approbation presque universelle. Ils ont même ramené un assez grand nombre d'adversaires du second volume; mais il y en a d'autres qui ne reviendront pas. Pour moi, je poursuis mon travail dans un esprit de soumission parfaite au Saint-Siège, et la divine Providence semble le bénir par une quantité de conversions que la lecture de V Essai opère journellement, parmi les protestants et parmi les incrédules. A Domino
factum est istucl, et est mirabile in oculis nostris^. »
Nous ignorons malheureusement ce que le Maître du sacré Palais répondit à cette lettre et quelles corrections il put suggérer à Lamennais qui le priait en grâce de lui indiquer sincèrement ce qu'il estimerait à modifier dans cet ouvrage. Mais à défaut des critiques du P. Anfossi, d'autres se firent jour. Par un simple coup d'œil jeté sur la bibliographie de V Essai Ton peut s'en convaincre, c'est surtout à partir de ce moment, que les brochures et les livres se multiplient contre la philosophie de la Chênaie. Et cette polémique se poursuivra, au milieu des combats contre le gallicanisme, des luttes de V Avenir des égarements suprêmes de i834.
Non seulement cette foule d'assaillants ne troublera pas la confiance absolue du maître dans sa doctrine, mais elle suscitera autour de lui des écrivains qui mettront leur plume au service de ses idées. Et à leur tour, le Catéchisme du sens commun de Rohrbacher, les Doctrines philosophiques sur la certitude de Gerbet donneront aux convictions de Lamennais une fermeté nouvelle.
Dès 1820, Joseph de Maistre lui avait écrit : (( Vous savez sans doute que le traité du
i Blaize, I, p. 4^9- LeUre du 3 no%embre iSîj.
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docte Huet sur la Faiblesse de V esprit humain alarma plusieurs docteurs ; et Voltaire ne manqua pas de dire qu'il réfutait la Démonstration évangclique. » C'était là un souvenir topique ; le bon sens de Férudit en doublait encore la portée, quand il ajoutait qu'à vouloir sortir du scepticisme par Tissue de la « raison universelle » il y avait « quelques véritables difficultés^ ». Mais à de pareilles observations, Lamennais a sa réponse toujours prête : raisonnement de cartésien ; raisonnement reçu dans TEcole. Et à celui-ci, tout en le jugeant meilleur que celui-là, il n'accordait aucune valeur contre les incrédules du XIX® siècle. « Il ne faut pas qu'on s'y trompe à Rome, mandait-il à Joseph de Maistre : leur méthode traditionnelle où tout se prouve par des faits et des autorités est sans doute parfaite aussi, et Ton ne peut ni ne doit l'abandonner ; mais elle ne suffit pas ; parce qu'on ne la comprend plus. Depuis que la raison est souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu-. »
La métaphore n'était pas pour effrayer Rome. Dès les premiers siècles, la dialectique des
^ OEuvres complètes. T. XIV, p. ■.>.36. Lettre du 6 sept. i8ao. - Ibid., p. 371. Lettre du i janvier 1821.
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docteurs de TEglise s'était employée à montrer aux païens les raisons de croire à TEvangilc, sous peine de déraison. Jamais pourtant la tradition catholique n'avait confondu la foi avec la pensée. Quand le prince des théologiens, saint Thomas, sépare si soigneusement — et par leur nature psychologique, et par les caractères de leur certitude, sans parler de leur mérite — la connaissance de foi et la connaissance de raison, il ne fait que commenter le mot célèbre de saint Augustin : Qiiod iiitelligimus dehemus rationi, quod crediniLis auctoritatl. Quelle espérance donc pouvait-il y avoir de faire applaudir par l'Eglise des formules comme celle-ci : « toute certitude repose sur la connaissance de Dieu » ; « la certitude n'est qu'une foi pleine dans une autorité infaillible » ; « il n'y a de certain que ce qui est de foi » ; « toute certiUide repose sur la foi ' ».
A défaut d'une approbaLion formelle, l'inventeur d'une théorie nouvelle de la certitude considérait le silence du pape comme un laissez passer. Mais cet argument était bien infirme, puisque ses adversaires le pouvaient retourner contre lui. De là un malaise dans son esprit et une situation fausse devant l'opinion. Et, comme par ailleurs, les luttes poli-
^ Essai. II, p. 41 ) i32, 184, -iiS.
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tiques auxquelles il se mêlait dans les journaux, n'aboutissaient qu'à laisser les abus en vigueur, sans lui valoir d'autre récompense que le mécontentement du pouvoir et la suspicion des gens de bien, la mélancolie envahissait Tàme du philosophe et du royaliste méconnus.
Durant une brève période de paix relative, il se mit à traduire V Imitation de Jésus- Christ, sans trouver le secret du bonheur, ni même la force d'entreprendre le cinquième volume qu'il aurait fallu ajouter à V Essai pour l'achever. « J'ai vu, depuis un an, et je vois tous les jours, confie-t^il à M™® Cottu, tant de trahisons, tant de bassesses, tant d'indignités de tout genre que mon âme en est comme flétrie. Un dégoût profond et invincible de ce misérable monde s'est emparé d'elle, ce n'est pas là une bonne disposition pour écrire. Je trouve la vie longue, et je rassemble mes forces pour la supporter. Ce travail est le plus grand qui nous soit imposé dans cette vallée de larmes, comme l'Eglise la nomme si bien. J'ai faim et soif de quelque chose qui n'est pas de la terrée rt
C'est dans cet état d'âme que Lamennais,
^ Lettres inédites à labavonne Cottu, p. i54,, 2G février 1824.
sans savoir comment, se décida à un long voyage avec Vuarin « pour voir et pour se distraire ». Il rejoignit son ami à Genève aux premiers jours d'avrils
Depuis 1819, les deux prêtres étaient en relation d'amitié. La question du rapprochement des Églises les avait attirés Tun vers l'autre; des convertis comme Senfft et Haller leur servaient de trait-d'union; ils s'aidaient mutuellement dans la controverse protestante. Ce fut dans un voyage de Vuarin à Paris, vers la lin de mars 1824, que fut réglé le pèlerinage des deux amis à la Ville éternelle.
Ils partirent de Genève le 2 juin. Trois jours après, ils étaient ensemble à Turin" chez les de Maistre, puis à Gênes chez l'archevêque Lambruschini, et enfin ils atteignaient Rome, Tavant-veille de la fête de saint Pierre. Dès son arrivée, Féli écrivait à Jean : « Quant à mon voyage en général, c'est bien la plus rude pénitence que la Providence pût m'envoyer. Je n'y ai pas eu deux heures d'amusement et je me suis plus ennuyé que dans tout le reste de ma vie ensemble. S'il ne tenait qu'à moi, je partirais ce soir pour Cività-Vecchia, afin d'y
^ Ibid., p. i56; Be^'ue des deux mondes, i5 oct. igoS, p. 785. M. Victor Giraud a publié là quarante-sept lettres inédites de la Mennais à l'abbé Vuarin.
- Blaize, II, p. 9. Lettre du 5 juin 1834.
PEMVVNT I.V NONCIVTUUE DF M^*^ MACCHÎ U)
cliei'cher un navire qui put nie ramener en France sur-le-champ. Après tout, ce que j'ai appris me servira'. »
Qu'avait donc appris ce voyageur ennuyé? A travers la Suisse, la Savoie et la Haute- Italie, il avait découvert quelques prêtres avides de lire Y Essai, des peuples attachés encore à la religion, mais dénués de secours, rÉglise laissée partout sans défense, les hommes en tous lieux semblables à eux-mêmes à quelques nuances près, c'est-à-dire « occupés de leurs affaires, de leurs ambitions, de leur petit amour-propre et ne concevant pas que le bien puisse être aimé pour le bien ». Et il pensait que le même spectacle s'offrirait à Rome à ses regards attristés".
Après quelques semaines passées dans la ville éternelle, malgré l'aimable accueil qu'il rencontre partout, un ennui inexorable le domine. Il rêve, non pas d'entreprendre avec Léon XII la réforme de l'Église, ni de conquérir à ses idées la capitale du catholicisme, mais uniquement de repos. Laisser tourner le monde à son gré, abandonner à Dieu cette boue infecte et chaotique de l'Europe, pour qu'il y jette, à son heure, des éléments purificateurs : telle est la philosophie de ce tou-
1 Ibid., II, p. i5. Lettre du i8 juin 1824. - Ihid., II, p. 3. Lettre du 19 mai 1824.
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riste fatigué. Quant à lui, son parti est de « vivre à Técart, avec quelques livres et quelques amis » soit à Paris, soit à la Chênaie. L'unique effort de prosélytisme dont il est capable, c'estde lancer dans Rome quelques volumes de V Essai et quelques numéros du Mémorial catholique^ . Se peut-il rien de plus pacifique -et pourrait-on dire de plus bourgeois?
C'est sous cet aspect d'un lutteur épuisé et assagi, que Lamennais apparaissait à la diplomatie française. A la date du i3 juillet, on mandait de Rome au ministère des Affaires étrangères, à Paris.
« J'ai eu riionneur d'écrire à Votre Excellence que M. de la Mennais était arrivé à Rome avant la saint Pierre. 11 est venu me voir dans les premiers jours de juillet, il m'a demandé sur-le-champ s'il n'y avait pas, dans les ports de l'Etat pontifical, quelque bâtiment du Roi qui pût le reconduire en France. Sa santé paraît très altérée et il n'aspire qu'à retourner dans sa patrie...
...[11] s'exprime en termes très circonspects sur les affaires de France. 11 dit qu'il ne veut plus que retourner dans sa province, pour y travaillera de nouveaux ouvrages qu'il médite depuis longtemps... Des déplacements, les
1 Ibid.. II, p. 3, 5, 7, 12, 17, 19. Lettres des 19, 22, 3o mai, 12. 18 juin, 9. 16 juillet 1824.
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distractions d'un voyage, les illusions détruites Font éclairé sur sa fausse route, en le ramenant — n'en déplaise à ce qu'il pourrait s'imaginer lui-même — à des sentiments d'union, de déférence et de respect pour le gouvernement du Roi.
« Ces sortes d'esprits, ouverts et absolus, sortent de l'erreur tout entiers, comme ils y sont entrés*. »
En dépit de cette belle assurance, Artaud ne tarde pas à devenir inquiet sur la conversion politique de Lamennais. Celui-ci, reçu deux fois en audience par le souverain Pontife, n'en aurait-il pas profité pour faire au Vatican le procès du gouvernement royal ? Comme s'il voulait s'affermir lui-même contre les doutes qu'il éprouve, le diplomate recueille avec soin les nouvelles et les bruits qui courent : la philosophie de VEssaî est suspecte au collège romain, le livre déféré au Saint-Office, le voyage du pèlerin aurait été machiné par Severoli et Mazio, deux zelanti^ le pape aurait fait comprendre à deux cardinaux qu'il ne se méprend pas sur l'esprit chimérique du grand écrivain". Malgré
i Arch. Air. étr., Rome, gSS, f" 84. Dépêche du i3 juillet 1824. — Artaud lui-même a publié cette dépêche in extenso dans son Histoire du pape Léon XII, I, p. 264.
- Ihid., f" 92, i38, 201. Dépèches du 17 juillet, 9 août, 10 septembre 1824.
tout, Artaud n'est tout à fait à l'aise, que le jour où Lamennais quitte Rome. Le lendemain du départ, il écrivit à Paris : « Un danger importun n'existe plus; M, de la iMennais est parti... Je m'applaudis de n'avoir plus à redouter son intervention si gênante*. » Ces expressions un peu fortes sont en contraste avec le langage des premiers jours. Après s'être mollement abandonnés à l'idée que le breton mélancolique et souffreteux jiassait ses journées à dévorer ses ennuis, nos diplomates en étaient venus à redouter ses. menées auprès du Saint-Siège. N'était-ce pas se tromper deux fois? En fait, quelle trace Lamennais avait- il laissé, au Vatican, de son passage ?
Léon Xll et son entourage n'étaient pas sans avoir quelque idée du personnage, avant qu'il n'arrivât, en pèlerin, au tombeau des Apôtres.
Pendant le conclave qui avait suivi la mort de Pie Vil, le nonce de Paris avait expédié à Rome une longue dépèche sur un article retentissant de Lamennais paru dans le Drapeau blanc [il août 1823). L'article était un acte d'accusation en règle contre l'Université, sous forme de lettre au grand-maître, M^'" de
^ Ibid., ï'-' ioj. Dépêche du lo soplombrc 1824.
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Frayssinous. L'archevêque de Paris ayant tait au journaliste de secrètes remontrances, celui-ci répliqua par une lettre secrète aussi, mais hautaine, implacable, vibrante d'indignation ^ Poursuivi par les tribunaux, il aggrava volontairement son cas, en reprenant la question devant le public. Son réquisitoire se terminait par cette apostrophe à Tévêque d'Hermopolis :
« Monseigneur, je lis dans TEvangile que les disciples de Jésus-Christ éloignant de lui les enfants qu'on lui présentait, il fut ému d'indignation, et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi, et ne les empêchez pas d'approcher ; car c'est à ceux-là qu'est le royaume des cieux.
« Ne pouvons-nous pas adresser à l'Université les mêmes paroles ? Ne pouvons-nous pas lui dire : Laissez les petits enfants qui vous sont confiés venir à Dieu, à Jésus- Christ et ne les empêchez pas d'approcher; ne leur fermez point la voie du salut; ne souffrez pas que l'on corrompe, par des leçons d'impiété et des leçons de libertinage, la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs. Un compte terrible vous sera demandé de ces jeunes âmes que Dieu appelle à son royaume; malheur à qui les
1 Voir Hcniiou. Vie de M. Frayssinous, II, p. 4io-435.
dépouille de ce céleste héritage ou qui permet qu'on le leur ravisse ! Trop longtemps on les a séparés de leur père; laissez-les revenir à lui; que vos écoles cessent enfin d'être les séminaires de Fathéisme et le vestibule de l'enfer. »
Frayssinous fit insérer dans le Moniteur la note suivante :
« Un espèce de manifeste a été lancé dans le public contre l'Université, dont j'ai l'honneur d'être le chef. Des raisons de convenance m'empêchent de m'expliquer; je le ferai quand le moment sera venu. Je déclare, en attendant, que je ne changerai rien au système d'administration que j'ai adopté et que je tâcherai toujours de marcher avec force et mesure, entre les cris de ceux qui trouvent que je fais trop et de ceux qui trouvent queje ne fais pas assez.
Le Grand-Maître. »
Le jour même où parurent ces lignes, le nonce mandait à sa Cour :
(c Tous les jours se font sentir davantage les inconvénients de la liberté de la presse ; et très souvent les bons en sont réduits à le déplorer.
« L'abbé de la Mennais, bien connu par ses lumineux écrits, ses talents, son zèle et son savoir sacré, profitant de la liberté de la
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presse a dénoncé au public, dans un article du Drapeau blaric^ des faits très graves qui se seraient passés dans quelques collèges appartenant à l'Université... L'archevêque de Paris, surpris et affligé, a blâmé l'abbé dans une lettre particulière à laquelle celuici a répondu, à ce que j'ai appris, en s'échauffant un peu... Le ministère public a cru devoir citer devant les tribunaux l'éditeur responsable du journal... A Tencontre de cette citation, l'abbé a écrit dans la même feuille un article où il confirme les faits dénoncés par lui...
« Tout le monde rend justice au mérite de labbé de la Mennais et convient de sa bonne foi, de ses bonnes intentions. Mais il n'est personne qui ne juge imprudente et du plus mauvais effet la divulgation de faits très peu croyables, peut-être inexistants, fort difficiles à établir. Même s'ils étaient vrais et prouvés, il aurait convenu de les dissimuler, ou il aurait suffi d'un donner une connaissance confidentielle à M'''" le grand-maître, prélat plein de zèle, de prudence, de sagesse, et toujours prompt à réparer les désordres dès qu'il les voit*. »
Le nonce aurait donc voulu, en cette affaire, plus de réserve. Mais ses sentiments
1 Arch. Vat. Corr. Nonc. Dépèche du 4 septembre 1823.
n'en demeurèrent pas moins favorables à Lamennais. Deux mois plus tard, en envoyant au cardinal délia Somaglia, secrétaire d'Etat du nouveau pape, un article sur les devoirs du temps présent^ il était heureux de faire remarquer que cette récente escarmouche n'avait pas été inutile à la réforme de l'enseignement public. Et lorsque commencèrent à paraître les premières livraisons du Mémorial catholique — œuvre de Gerbet et Salinis patronnée par Lamennais — le prélat n'hésita pas à en faire l'éloge à Rome, à en vanter Futilité pour la religion'. On ne sera donc point surpris que pour annoncer la venue de Lamennais dans la ville éternelle, il ait usé de termes de bienveillance :
« Votre Eminence n'ignore pas les écrits célèbres de ce seigneur abbé, et ses sentiments de dévoûment au Saint-Siège, dont il défend vigoureusement l'autorité, avec un talent qui le classe parmi les écrivains les plus puissants. Pour tous ces titres, et parce qu'il est un excellent ecclésiastique en mesure de rendre à la religion catholique des services chaque jour plus grands, il mérite considération, estime et égards. Je le sais bien, un article très fort, écrit par lui dans le Drapeau blanc et où il dénonçait les
^ Ibid. Dépêche du 20 janvier 1824.
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graves désordres de quelques collèges, lui a valu le mécontentement du grand-maître de rUniversité et celui de rarchevèque de Paris, auxquels il ne plaît guère. Il faut ajouter que le ministère du roi lui est contraire et plus que les autres ministres celui des Affaires étrangères. Ceci provient de ce que M. de la Mennais a imprimé certaines choses où il semble lui reprocher d'avoir maintenant une manière de penser assez différente de celle d'autrefois \ En outre, il compte beaucoup d'adversaires à cause des principes défendus par lui dans le deuxième volume de son ouvrage sur l'indifférence en matière de religion. Et enfin, la liberté avec laquelle il a attaqué les actes du gouvernement lui a attiré de nombreux ennemis, qui l'appellent une tête chaude et un homme dangereux. Pendant le séjour que le seigneur abbé fera à Rome, ces informations pourront servir de lumière à Votre Eminence'. »
Dans sa brièveté, la dépèche du nonce était instructive. Elle faisait équitablement la part de l'éloge et de la critique. S'il l'avait ignoré, le secrétaire d'Etat aurait su, par ce rapport sommaire de M^"' Macchi, que le visiteur annoncé était un prêtre célèbre,
' Lamennais, en effet, avait reproch(' à Chateaubriand sa versatilité.
^ Ilnd. Dépèche du i^'juiu i8i4.
méritant et contesté. C'était assez pour fixer la contenance à garder. On mit au Vatican de l'empressement à honorer Lamennais. Dès l'arrivée à la porte du peuple, il fut invité à descendre chez M''' Mazio, et le pape lui fit assigner Un logement au collège romain.
Assez promptement et à deux reprises, il fut reçu par Léon XII, sans être présenté parfambassadeur de France. La première audience fut courte, la seconde plus longue*. Toutefois ces entrevues n'offrirent sans doute rien d'important ; car Féli en rendait compte à Jean par ces simples mots : « Le Saint- Père, que j'ai vu deux fois et qui m'a comblé de bontés, veut me revoir encore pour causer, m'â-t-il dit, plus à loisir. Ainsi, il faut que j'attende ses ordres" ». Cette causerie n'eut jamais lieu. Le 23 juillet, Lamennais partit pour Naples. De retour à Rome, il ne vit le pape que le 6 septembre, très peu de temps, pour prendre congés Cependant, l'impression ressentie fut douce et profonde : au lendemain de ces visites au Vatican, Lamennais écrivait : « C'est un bon et digne pape et un
i Arch. Aff. étr., Rome, 968, f'^ 104. Dépèche du 23 juillet 1824.
2 Blaize, II, p. 18. Lettre du 16 juillet 1824. — Même note dans une lettre du i3 juillet à M''" de Lucinière (Forgues, II, p. i83).
' Arch. Aff. étr., Rome, 958, f^ 2o3. Dépèche du 10 septembre.