LES « PAROLES D^UN CROYANT
le souci du devoir catholique, forçaient à des explications intimes, à des controverses domestiques, à des menaces de séparation.
Celles-ci devinrent plus claires, à mesure que les actes pontificaux faisaient la lumière sur le menaisianisme. Successivement, les brefs à M** d'Astros et à M*' de Lesquen, l'encyclique Singulari nos brisèrent les derniers liens qui tenaient réunis les membres de la congrégation de Saint-Pierre.
Pour libérer leur conscience oppressée, venger leur orthodoxie compromise dans le diocèse par cent bouches accusatrices, les religieux de Saint-Méen et de Rennes finirent par demander à leur supérieur de faire une déclaration publique de leur obéissance aux récentes encycliques pontificales. Repoussés par Jean de Lamennais, ils s'adressèrent à M'' de Lesquen qui les autorisa à parler : les protestations de fidélité de ces vrais fils de Saint-Pierre parurent dans la Gazette de Bre^ tagne (26 août i83ii). Six jours après, l'évèque de Rennes déclara au supérieur général de la congrégation qu'il prenait sous sa direction immédiate ceux des religieux qui croyaient devoir se séparer de leur ancien chef (2 septembre).
Le vénérable abbé Jean s'humilia dans une lettre émouvante au prélat ; à son tour, il fit savoir, par une lettre kV Univers^ que les sen-
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timents exprimés par les missionnaires de Rennes étaient les siens (9 septembre) .
Ce mot tardif, quoique sincère, ne pouvait empêcher une rupture déjà consommée. La maison de Malestroit relevait du diocèse de Vannes. Jean s'y réfugia, auprès de Blanc et de Rohrbacher demeurés fidèles à son obédience. Mais aucun effort ne put prolonger Texistence d'une œuvre sur laquelle le nom d'un rebelle étendait comme une ombre maudite et mortelle. Un an après, Malestroit, comme la Chênaie, était vide de ses hôtes menaisiens (i835). L'école, un moment célèbre et riche de tant d'espérances, mourait de la main même de son fondateur. La révolte de celui-ci contre le Pontife romain dispersait ceux qui jadis s'étaient rassemblés à ses côtés uniquement pour mieux servir la cause du pape.
Au spectacle de ces abandons successifs, le cœur de Lamennais palpitait violemment de colère, de pitié, de tristesse, mais son esprit ne s'ouvrait pas à la lumière. Les démarches de son frère lui paraissaient une faiblesse déshonorante, les remontrances de M"^ de Lucinière un pieux radotage, la soumission de Montalembert une capitulation
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inutile, oompromettante, indigne d'un homme ; Salinis, Gerbet, Combalot, Lacordaire avaient pris avec la situation des arrangements égolstement pratiques, auxquels n'étaient dûs que la compassion et le dédain.
M'' de Lesquen fît un dernier appel au cœur de son ami d'autrefois, en lui disant que « Tauteur de VEssai sur ^indifférence » était fait pour a désarmer et convaincre 9 les ennemis de la religion » et non pour a devenir leur auxiliaire » . Lamennais répondit par des remerciements brefs et polis (24 juillet i834) qui écartaient toute discussion. La situation à ses yeux était bien simple. Le clergé était tenu par la peur, l'ignorance ou le gallica-* nisme, les jésuites n'obéissaient qu'à leurs passions, la cour pontificale n'était qu'un ra* massis d'intrigants, le pape servait de domestique aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg. Mais les meilleures têtes de Rome et de Paris étaient ouvertement contre l'encyclique, et les meilleurs prêtres de France pensaient de même, sans oser le dire. Au surplus, qu'était-il besoin de s'inquiéter des jugements des hommes ? Quand on a pour soi la vérité, la conscience et l'avenir, pourquoi ne pas tenir tête avec assurance aux contradictions du monde entier ?
Telle est l'invraisemblable attitude où l'or* gueil fixa l'un des plus grands détracteurs de
la raison individuelle qui furent jamais. Par moments, il disait bien qu'il pouvait se tromper. Mais ce mouvement se continuait par un autre qui le neutralisait aussitôt. Les adver«saires aussi étaient faillibles ; et dès lors, comment sortir d'embarras, si ce n'est en laissant à chacun paisiblement la liberté de préférer sa voie, personne n'ayant le monopole ni de la vérité, ni de la droiture. Du reste, la paix promise aux hommes de bonne volonté ne lui faisait pas défaut. Jamais son âme n'avait été si tranquille, ni son esprit plus éclairé. Cette lumière et ce calme extraordinaire, dans une destinée aussi orageuse, n'étaient-ils pas un don de Dieu, comme l'adversité elle-même? Et s'il lui fallait, dans l'avenir, souffrir sans compensation ni humaine ni divine sur la terre, depuis quand les élus pouvaient-ils faire leur salut et les apôtres contribuer à sauver le monde, autrement que par le chemin de la croix ?
Et puis, l'histoire enseigne — c'est sa leçon la plus certaine — que l'action du christianisme sur les destinées humaines a toujours été imprévue de ses promoteurs les plus actifs, contrariée par la hiérarchie, et continue malgré tous les obstacles. 11 n'en faut pas davantage pour expliquer l'impuissance à prophétiser quelle transformation profonde subira l'Eglise d'aujourd'hui, l'opposi-
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tion mise par Rome au mouvement commencé par Y Avenir^ la certitude du triomphe qui suivra tôt ou tard la crise présente. Cette victoire de demain est saluée par Lamennais avec autant d'enthousiasme que d'assurance.
C'est dans Tavenir qu'il trouve un refuge plein d'espérance, pour ses idées contestées, ses affections déçues, et cette grande cause de l'humanité dont il entend demeurer le serviteur fidèle. 11 écrivait à Montalembert dans la dernière lettre où il se soit expliqué sur ce point : « Les tombeaux ont leur charme, mais ce n'est pas là que l'homme établit sa demeure.
Il lui faut le grand jour, le mouvement, la vie, et il sent bien que le temps ne lui est pas donné pour le perdre à secouer la poussière des morts... Tu avais rêvé une grande action devenue impossible. Il t'es arrivé ce qui arrive chaque jour à mille autres qui, se renfermant dans une pensée conçue, s'y greffent pour ainsi dire et meurent avec elle. Ils croyaient planter l'arbre qui abriterait le genre humain, et les eaux prennent un autre cours, l'arbre sèche, et le genre humain s'en va reposer sous d'autres ombrages. Alors plutôt que de dire simplement : c Je me trompais »
et de suivre en paix leurs frères que Dieu guide, ils se mettent à désespérer de tout et d'eux-mêmes. Heureux qui se défie de soi, se laisse docilement conduire à la Providence et
ne tient qu'à sa volonté I Car sa volonté est amour et qui humblement y obéit cueillera le fruit de Tamour* ».
Ainsi, Tobstiné, le rebelle à Dieu, l'orgueilleux refusant de reconnaître une erreur, ce n'était point lui, mais quiconque, avec Grégoire XVI, se greffait au passé au risque d'en mourir. Quelle prise pouvaient avoir sur un esprit aussi dévoyé, les leçons les plus hautes, les remontrances les plus aimantes ?
Immédiatement après l'encyclique Singulari nos^ Lamennais publia dans la Reçue des Deux Mondes (i*' août i834) l'étude intitulée : De Vabsolutisme et de la liberté. Puis vint la longue préface mise en tête des Troisièmes mélanges (i835) où étaient réunis les articles insérés jadis dans VA\>enir. Enfin parurent les Affaires de Rome { 1 836) . Dans chacun de ses écrits, le condamné plaide, contre le pape, avec toutes les ressources de son talent, la cause condamnée par les encycliques; il essaye de mettre de son côté tous les bons sentiments comme la logique; il prétend constater que Grégoire XVI, par l'exercice qu'il fait de la puissance pontificale, accule tout esprit réfléchi à vérifier, et par suite à déclarer nuls, les titres de cette puissance à
^ Lam, à Montalembertj p. 38i, 17 décembre i835.
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Texorbitante soumission qu'elle exige. L'internonce ne manquait pas d'envoyer à Rome^ au fur et à mesure qu'ils paraissaient ces écrits déplorables ^ Mais quand les Affaires arrivèrent à la secrétairerie d'Etat, par les soins de Garibaldi, Lambruschini se contenta de répondre : « C'est un très mauvais livre ]> (i5 novembre i836). Et il laissa au temps le soin de faire l'oubli sur ce dernier effort d'un génie égaré par le démon de la révolte. Si le malheureux, dans sa défection, avait gardé ses dons d'écrivain, il avait perdu celui de faire des prosélytes. Son impuissance contre l'autorité pontificale était manifeste.
Au lendemain des Affaires de Rome^ Gerbet écrivit, dansV Unii^ersité catholique^ une étude émouvante et forte, pleine de raison, de foi et de larmes. 11 y montrait que le « nouveau christianisme » de Lamennais avait ce la haute stature et l'inanité d'un fantôme » ; comment un penseur de génie était impuissant à élever, contre le pape, autre chose que de a fas-^ tueuses chicanes d. Il constatait qu'en « s'exi-* lant loin de l'Eglise », le maître de la Chênaie avait vu ses disciples se «c ranger à la droite du Vicaire de Dieu Ji> tandis que lui-même « s'engageait à gauche, dans une route qui conduit on ne peut dire où i>. Il assurait que
^ Arch. Vat. Corr. Nonc, Lettres du i5 août i834, 4 et x3 février x835, a décembre i836.
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si les fidèles étaient c consternés > de la chute d'un grand apologiste de la religion, ils n'en étaient point troublés : n plus cet esprit sera tombé de haut, plus ils sentiront que leur foi a d'autres bases qu'un respect superstitieux pour la changeante et chétive chose qu'on appelle le génie de l'homme... Si une étoile s'éteignait dans le ciel, aurions-nous besoin pour cela d'être rassurés dans notre foi à l'ordre du monde ? » Mais cette fermeté des convictions chrétiennes n'allait pas sans une vive et tendre pitié pour celui qui, sous prétexte de ne point abdiquer sa raison, avait abandonné ses croyances. « Dieu voit dans le passé, disait Gerbet, des mérites, qui montent vers lui comme une prière, et la mémoire de Dieu est miséricordieuse, i» Et puis, combien de cœurs attendris, partout où le nom de Lamennais était parvenu, mêlaient leurs regrets, leurs supplications, leurs espérances à celles de Grégoire XVI déçu, du vénérable abbé Jean abtmé dans la douleur, des disciples de la Chênaie déconcertés par la destinée de leur maître. Tous, que n'auraient-ils point donné « pour obtenir à Tertullien tombé la grâce d'une seule larme* ».
^ Université catholique, janvier-jaillet 1887.