‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834: D'après des documents inédits et lesChapitre 50 sur 62 · CORRESPONDANCE DE M*' DE QUELEN AVEC LAMENNAIS · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE M*' DE QUELEN AVEC LAMENNAIS

(a8 mars -29 avril i834)

A, Lettre de U^ de Qnélen (inédite).

(Vendredi-saint, a8 mars.).

Monsieur l'abbé,

Ne regardez pas cette lettre d*instanoea comme une persécution de Tautorité, maia comme une poursuite de l'amitié. Les pensées et les réflexions de ces sainta joura où nous rappelons, où nous honorons la mémoire de cette obéissance jusqu'à la mort récompensée par une gloire au-dessus de toute gloire m'ont ramené vers tous. J'ai béni Dieu de ce qui a été fait au sujet de l'encyclique, je l'ai remercié de m'avoir permis d'y participer. Mais je tous l'ai dit, je tous le répète, ma joie n'est pas complète parce que Totre gloire n'est pas achcTée, parce qu'il tous reste, il me semble, un deToir à remplir; et il me parait si facile, si loin des incon-

^ D'après les copies certifiées envoyées au pape par Qnélen. Arch . Yat. Dossier Lamennais,

rënieats que voo8 redoutez, que je ne peux comprendre un moment d'hésitation. Il est si convenable et en même temps si simple de faire un accusé de réception que je joindrais A une réponse au Saint-Père ! Sans cela, tous laisseriez une impression pénible qui ne peut être compensée par auctm avantage. Votre réserve, votre refos sur ce point ne sera justifié aux yeux de personne.

Vous allez partir, vous allez quitter mon diocèse ; qui sait si nous nous reverrons avant rétemité ? Donnez-moi la consolation de vous avoir persuadé, d'avoir obtenu ce que je regarde comme indispensable; épargnez à mon attachement pour vous un silence d'autant plus pénible qu'il serait accusateur.

Je me permets de joindre ici un modèle ou projet de lettre au pape pour lui accuser réception du bref que je vous ai remis de sa part. En vérité, la main sur la conscience, je ne puis comprendre comment il y a moyen de s'en dispenser, sous peine de manquer aux plus simples règles de la politesse.

Vous voyez ma franchise, vous connaissez mon cœur. J'ai satisfait à l'un et à l'autre, tous les deux vous redisent avec quel tendre dévouement je suis et serai, monsieur l'abbé, votre tout alfectionné serviteur.

Projet de lettre au pape

Très Saint Père,

M. l'archevêque de Paris m'a remis le bref que Votre Sainteté a eu la bonté de m 'adresser sous la date du a8 décembre dernier, à l'occasion de mon adhésion pnre et simple à son encyclique du i5 août i83a. Je la prie de recevoir mes remerciements pour la bienveillance qu'elle veut bien me témoigner et les expressions aussi honorables que paternelles dont elle use à mon égard.

M. Gerbet dont Votre Sainteté a voulu faire mention dans ce bref vous supplie également, Très Saint Père, d'agréer l'expression de sa respectueuse reconnaissance. L'un et l'autre nous nous faisons un devoir d*assurer à Votre Sainteté que nous n'avons rien plus à cœur que d'éviter de devenir, même involontairement, un sujet de trouble dans l'Eglise, et que de la persuader, non seulement de notre obéissance parfaite dans toute l'étendue de notre devoir,

PIÈCES JUSTIFICATIVES 'ia3

mais encore de la disposition sincère où nous sommes, avec la grftce de Dieu, de lui prouver, de toutes les manières possibles, notre vénération, notre amour, et notre dévouement inviolable.

C'est dans ces sentiments que, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, j'implore sa bénédiction apostolique.

B. Réponse dt Lamennais.

Monseigneur,

Rien au monde ne saurait m'ètre plus pénible que de ne pouvoir faire une chose que vous désirez. Mais, quelque simple qu*elle paraisse en soi au premier abord, il serait possible qu'elle eût pour moi des conséquences si graves que je manquerais à toute prudence si je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion comme en toutes les autres, me porterait à vous complaire, aussi bien qu*à témoigner au souverain Pontife mon humble et profond respect. Je suis averti qu'en ce moment on ourdit contre moi de nouvelles intrigues, et j'eu ai la preuve entre les mains. Il m'importe donc extrêmement de ne rien faire ni de rien écrire dont, mes ennemis puissent abuser plus tard pour me placer dans une position fausse ou équivoque. Or, la lettre dont vous m'envoyez le modèle, et toute lettre semblable, serait certainement de nature à leur procurer cet avantage. On la présenterait comme un engagement de concourir, au moins par mon silence, au système politique de Rome; et cet engagement, je ne puis le prendre : ma conscience me le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément à tout ce qu'on m'a demandé, j'ai voulu prouver que j étais, quoi qu'on eût dit, un homme de paix ; et tout ce que j^ai supporté, sans répondre un seul mot, de provocations, d'injures, d'outrages et de calomnies, le prouve encore assez, je pense. Cette paix à laquelle j*ai fait des sacrifices qui peut-être un jour honoreront ma mémoire, cette paix que de toute mon Ame j'ai voulu pour les autres, qu'on m'en laisse jouir à mon tour, j'y ai droit. Ce n'est pas moi qui la troublerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne m'occuperais en aucune façon de rien de ce qui touche la religion catholique et l'Eglise. Que demanderait-on de plus? Voudrait-on qu'étranger à ma patrie, à l'humanité, je demeurasse indifférent à ce qui les intéresse ? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de

ri%\ LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

mes devoirs envers elles? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dans mon étroite sphère ; et si de nouvelles persécutions doivent être le prix de ma fidélité à ces devoirs sacrés, Dieu me donnera, je n'en doute nullement, la force de les supporter avec la constance qui sied à un homme plein de foi dans l'éternelle justice et peu soucieux de ce qui nest que du temps.

La position où je me trouve placé est si particulière, si en dehors des communes circonstances de la rie, qu'elle justifiera, je l'espère, à vos yeux, ma persistance dans une résolution qui n'a, comme mes actes précédents, pour objet que la conservation de la paix.

Daignez agréer l'hommage du respect et de l'attachement avec lesquels j*ai l'honneur d'être, etc.

Paris, 39 mars i834.

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