‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834: D'après des documents inédits et lesChapitre 9 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PENDANT LA NONCIATURE DE M*' LAMBRUSGHINI : LE MÉMOIRE GONHDENTIEL A LÉON XII, LA CONGRÉGATION DE SAINT-PIERRE, LES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION, VA VENIR.

Lorsque M»' Macchi quitta la nonciature de Paris pour prendre place dans le Sacré-Collège, Lamennais écrivit à ses amis les Senfft : « Il a été toujours fort bien pour moi*. » Ce bref éloge ne témoignait pas d'un goût bien vif pour le personnage disparu. A l'égard du successeur, les dispositions étaient autres.

Louis Lambruschini, archevêque de Gênes, était lié d'amitié avec l'auteur de V Essai qui recevait volontiers ses lettres et ses avis'. Rien malheureusement ne subsiste de cette correspondance : toutes les recherches pour la retrouver ont été vaines. Mais le fait est certain. 11 était connu à Paris comme à Rome, quand Lambruschini fut nommé nonce. Et si à cette nomination le gouvernement de

* Forgues, I, p. 3 14. Lettre du 5 mai 1827.

' Voir Études j ao janvier 19 10.

Charles X donna son agrément, c'est qu'il était renseigné, de la façon la plus rassurante, sur le caractère du nouvel ambassadeur du pape. Dès l'automne de 1826, le consul de France à Gènes écrivait au baron de Damas, ministre des Affaires étrangères, le récit d'une longue conversation qu'il avait eue avec l'archevêque ) sur les difficultés de la situation religieuse en France. Au sujet de Lamennais le prélat aurait dit : <l Je connais beaucoup et j'ai des relations intimes avec M. l'abbé de la Mennais ; mais je connais de même l'exagération de ses principes ; je suis sûr qiie, si j^eusse été à Paris, j'aurais empêché la publication de son ouvrage ; car sans doute il ne voudra pas être plus romain que moi. Je le reverrai avec plaisir*, comme je verrai avec le plus grand plaisir M*' de Frayssinous, et sans aucune distinction. Je recevrai avec tous les égards possibles le clergé français, quelles que soient les différentes nuances de ses opinions. Certes je dois être le soutien du pouvoir du Saint-Siège, et c'est pour cela que Sa Sainteté a daigné jeter les yeux sur moi ; mais, je le répète, je n'oublierai jamais la modération, l'esprit de conciliation, la charité que notre sainte Eglise nous prescrit de suivre*. »

^ A roccasion de son voyage à Rome, en i8a4, Lamennais s^était arrête à Gênes, pour voir Lambruschini.

^ Arch. AfT. ctr., Borne, 961, f* 237. Lettre du 19 octobre 1836.

NONCIATURE DE H^ LAMBRU8GHINI Sg

Ces déclarations intéressantes étaient pleinement conformes à ce qu'on savait déjà au ministère des Affaires étrangères. A la fin de janvier 1826, l'ambassadeur de France à Rome avait fait pressentir à son gouvernement sur qui porterait, disait-on, le choix du Saint-Siège pour la nonciature de Paris, et il s'exprimait en ces termes :

a Ce serait M»' Lambruschini, religieux barnabite, et aujourd'hui archevêque de Gênes. Il est sans contredit un des hommes les plus distingués de l'Italie, pour l'esprit, le savoir et les talents qu'il a déployés dans des circonstances très difficiles. Il était le bras droit du célèbre cardinal Fontana. Le cardinal Consalvi l'a employé dans les négociations relatives aux concordats de Naples et de Toscane La confiance du cardinal Consalvi semble garantir la modération de ses doctrines. M»' Lambruschini serait donc un homme complet, puisqu'on ajoute que son extérieur est distingué, qu'il s'exprime avec beaucoup de noblesse et qu'il parle parfaitement le français \ »

Les renseignements qui suivirent ces premières indications, ne firent que les confirmer : on aurait à Paris un homme de modération.

Dès le i*' mars x8a6, le consul Schiaffîno avait commencé à renseigner le gouvernement sur Lambruschini {Ibid,, Rome^ 960, f^iig).

^ lhid.<t Rome, 960, ^ 3o. Lettre du uu janvier i8a6.

6o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

Le gouvernement, préoccupé de Tinfluence de Lamennais en deçà et au delà des monts, dut s'applaudir d'avoir agréé, parmi les candidats à la nonciature proposés par Léon XII, un prélat prêt au rôle de conciliateur.

Lamennais rêvait pour son ami Génois un rôle bien différent. Instruit de bonne heure par les Senfft des desseins du pape sur Tarchevèque de Gènes, il en avait t.émoîgné une grande joie*, et il les avait tout de suite chargés d'endoctriner le futur nonce : « Il est bien essentiel de lui faire sentir la nécessité d'une décision finale que toute la France attend [contre le gallicanisme]... Je voudrais que ce fut la déclaration même [de 1682] dans sa forme et teneur qu'on jugeât. Veuillez communiquer ces réflexions, en les commentant, à M^' L[ambruschini]. Dieu veuille qu'on ne se laisse pas gagner par le temps ^ 7>

Au milieu des ennuis et des luttes qui rem-

^ Les négociations à ce sujet commencèrent dès le mois de décembre i8a5 ; en mars i8a6, la ierna proposée au choix du gouvernement français portait le nom de Lambruschini en tête, suivi de ceux de Barbarini et Fieschi ; en mai, la nomination de Lambruschini était arrêtée ; en octobre, le prélat fit un long séjour à Rome ; il arriva à Paris le 8 février 1827 .

^ Forgues, I, p. a34. Lettre du a6 février i8a6. ^ Ibid., p. 240. Lettre du 18 mars 1826.

NONCIATURE DE U^' LAMBRUSCHINl 6l

plissent pour lui rannée 1826, Lamennais perd de vue le personnage dont il espère tant. Mais dès son arrivée à Paris, il le saisit, il l'exhorte, il le presse, il lui expose ses vues sur Tétat de la société ; de là dépend a le plan quMI faudra bientôt ou tard adopter pour sauver les débris de Tordre du naufrage universel* ».

Pour être plus sûr d'opérer ce sauvetage, Lamennais fit mieux encore que de prêcher à Lambruschini ; il adressa un mémoire confidentiel à Léon XII '.

Dans ce mémoire, il ne manque pas de guerroyer contre le gallicanisme. Les controverses qui venaient de le mettre aux prises avec AfiFre, Boyer et les trois Clausel étaient trop récentes et trop vives, les doctrines exposées dans son livre De la religion lui tenaient trop à cœur, pour qu'une pièce, écrite afin de représenter au pape les maux de l'Église de France, ne fit point mention des quatre articles. Mais le regard de l'observateur porte plus loin. A ses yeux, le phénomène du gallicanisme ecclésiastique qui sévit en France est lié au phénomène du philosophisme politique et social professé par les rédacteurs

* Ihid.j p. 298. Lettre du 14 février 1827.

3 Blaize (II, p. 3ii-34o) a publié une partie de ce mémoire d'après un manuscrit de son oncle; j^en ai fiié la date; j'en ai publié les deux derniers chapitres inédits, d'après l'autographe de Lamennais conservé aux archives du Vatican (Voir Recherches de science religieuse y septembre^octobre igio)^

du Globe; Tun et l'autre s^enracinent dans les principes individualistes et révolutionnaires du protestantisme. Et Lamennais en conclut que le souci de conserver dans la société les vérités nécessaires, doit amener le souverain Pontife à condamner une double série d'erreurs qui se tiennent et compromettent tout ensemble TÉglise et l'État. D'autre part, le spectacle de TEurope contemporaine est singulièrement suggestif; partout les peuples aspirent à échapper au despotisme; partout rÉglise est privée comme eux de la liberté qui lui est due ; et les choses en sont venues à un point où désormais, selon toutes les vraisemblances, une longue paix ne saurait subsister entre les deux puissances non plus qu'entre les souverains et les sujets. Dès lors, pourquoi ne pas se préparer à des changements inévitables? N'est-ce pas Tunique moy^i de rendre moins périlleuse dans l'avenir une situation que tout annonce et que tout prépare ?

ce Doit-on accepter comme un ordre stable et compatible avec l'existence même de l'Eglise, Tétat de dépendance et de servitude où elle se trouve maintenant à l'égard des puissances temporelles ?

(L Convient-il que les peuples qui cherchent une liberté raisonnable en elle-même, mais qui égarés par des guides pervers, la cherchent

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