‹ Lamennais et le Saint - SiegeChapitre 16 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L ENCYCL1QUE MIRARI F0SCOMDAMNE-T-ELLE LAMENNAIS EST-ELLE UN AGTE DOCTRINAL OU UN AGTE DE COM PLAISANCE POLITIQUE ?

Quand on parle de Tencyclique Mirarivos* on a coutume d en citer quelques passages pour ainsi dire classiques sur le liberalisme et rindifferentisme, comme si Gregoire XVI, par son acte, n avait pas eu autre chose en vue que d attirer sur ces deux points 1 attention des catholiques. II faut faire a la parole pontificate 1 honneur de la prendre comme elle est, avec sa largeur et sa complexite.

CTetait la premiere fois, depuis son avenement, que le pontife s adressait a I univers catholique. Or il avait un sentiment profondement douloureux des conditions miserables

ou se trouvait TEglise en beaucoup de pays.

II temoignait trop sa peine aux ambassadeurs accredites aupres de sa personne, pour ne pas la crier urbi et orbi, selon le devoir de sa charge apostolique. Sans paradoxe, on peut observer que toutes les grandes et justes plaintes dont Lamennais avait saisi Topinion

par ses livres eloquents, ont un echo discret dans Fencylique Mirarivos.

Nous pouvons dire avec verite que c est 1 heure de la puissance des tenebres... C estle triomphe dumal enhardi, d\me science impudente, d une licence sans retenue. Les choses saintes sont meprisees, et la majeste du culte divin, qui est aussi puissante que necessaire, est blamee, profanee, tournee en derision par des homines pervers. Aussi la saine doctrine se corrompt et les erreurs de tout genre se propagent-elles audacieusement. Ni les lois de 1 Eglise, ni ses droits, ni ses institutions, ni les disciplines les plus saintes ne sont a Tabri des insultes des langues d iniquite. On attaque avec acharnement cette chaire romaine du bienheureux Pierre qui est le fondement donne par Jesus-Christ a TEglise, et les liens de Funite se relachent et se rompent de jour en jour. La divine autorite de 1 Eglise est contestee, plus un de ses droits n est debout, elle est pietinee par la politique humaine, livree par une souveraine injustice a la haine des peuples, reduite a une honteuse servitude. L obeissance due aux eveques est enfreinte et leurs droits sont foules aux pieds. On entend retentir dans les academies et les gymnases des doctrines nouvelles, monstrueuses et qui font horreur ; la foi catholique y est attaquee, non plus sournoisement et

avec detour, mais publiquement, ouvertement, par une guerre criminelle qui epouvante; car lorsque la jeunesse est corrompue paries lecons et les exemples des maitres, que peut-on attendre sinon de grands desastres pour la religion et une profonde perversitc des moeurs ? Et lorsqu on a secoue le frein de la religion divine, par laquelle seule les royaumes subsistent et la force du pouvoir est garantie, que peut-on voir se preparer si ce n est la ruine de Fordre public, la chute des princes, le renversement de toute puissance legitime ? Et ces catamites accumulees proviennent surtout de la conspiration de ces societes dans lesquelles tout ce qu il y a, dans les heresies etles sectes les plus criminelles, de sacrilege, de honteux et de blasphematoire, s est ecoule comme dans un cloaque, ou seraient reunies toutes les fanges.

Dans ce sombre tableau, que pouvaittrouver

(\ desirer Tauteur des Maux de EEslise ? Et de

meme, que manquait-il pour lui plaire, aux protestations du Pontife contre les theories des legistes au sujet du celibat ecclesiastique et Tindissolubilite du manage ; a 1 exhortation chaleureuse faite aux pasteurs de se rattacher etroitement a la chaire de Pierre, comme au centre necessaire de Tunite et de la verite catholique ; a la recommandation adressee aux jeunes clercs de ne pas peser

dans une balance humaine les mysteres de la foi qui surpassent toute intelligence ?

Gregoire XVI ne pouvait douter que Tadversaire leplus decide durationalisme, du gallicanisme et. du regalisme, dans notre pays, n applaudit a ces lecons opportunes. Mais le devoir de sa charge doctorale voulait aussi qu il donnat a Lamennais les avertissements que ses outrances, ses erreurs et F eclat de sa propagande avaient rendus indispensables. Le cardinal Pacca fut charge de lui indiquer quels passages de 1 encyclique reclamaient de lui une particuliere attention. Comnie le pelerin etait en route pour la France, par TAllemagne et la Belgique, le nonce de Munich et 1 internonce de Paris eurent ordre de s industrier pour lui faire tenir 1 encyclique pontificale et le commentaire qui y etait joint. Les circonstances firent que les papiers romains furent remis a Lamennais dans la capitale de la Baviere par les soins de M gr d Argenteau.

G etait le soir du 3o aout. Lacordaire etait venu rejoindre, a Munich, le maitre et Montalembert. Des amis avaient offert un banquet d honneur aux trois homines dans lesquels ils voyaient les meilleurs champions du catholicisme en France. Un concert acheva la fete.

Tandis qu un artiste chantait, Lamennais fut appele a la porte de la salle. Un horn me lui remit un pli en exigeant un recepisse. Sur un

IESCYCLIQUE

chiffon de papier gris de quelques centimetres, Lamennais traca ces lignes : J ai recu le paquet venant de Rome qu on a eu la bonte de irTenvoyer de la nonciature de Munich.

L ecriturc a la fermete et la regulurite coutumieres. La main n avait pas tremble. Mais le coeur dut battre a rompre la poitrine, quand du paquet divert s echapperent Fencyclique du pape et la lettre de Pacca. Lc convive reparut pourtant dans la salle, maitrc de lui. Ce fut seulement a la fin de la reunion, en se levant de table, qu il dit a Lacordaire, a mi-voix : II y a une encyclique du pape centre nous ; nous n avons qu a nous soumettre.

G etait bien juger et bien sentir. Au surplus Gregoire XVI, dans sa prevoyance paternelle, avait pris ses precautions pour que Lamennais fut eclaire sans etre blesse. Pacca ecrivait au fondateur de VAvenir :

(( ... Dans la lettre encyclique. .. vous verrez, Monsieur Tabbe, les doctrines queSa Saintete reprouve comme contraires a Fenseignement de FEglise et celles qu il faut suivre selon la sainte et divine tradition et les maximes constantes du Siege apostolique. Parmi les pre mieres, il y en a quelques-unes qui ont ete traiteeset developpees dans VAvenir, sur lesquelles le successeur de Pierre ne pouvait se taire.

U)/i LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

(( Le Saint-Pere, en remplissant un devoir sacre de son ministere apostolique, n a cependant pas voulu oublier les egards qu il aime a avoir pour votre personne, tant a cause de vos grands talents que de vos anciens merites envers la religion. L encyclique vous apprendra, Monsieur 1 abbe, que votre nom et les titres memes de vos ecrits d ou Ton a tire les principes reprouves, ont etc tout a fait supprimes.

a Mais comme vous aimez la verite et desirez la connaitre pour la suivre, je vais vous exposer franchement, et en peu de mots x les points principaux qui, apres 1 examen de YAvenir, ont deplu davantage a Sa Saintete.

Les voici.

D abord elle a etc beaucoup affligee de voir que les redacteurs aient pris sur eux de discuter en presence du public et de decider les questions les plus delicates, qui appartiennent au gouvernement de FEglise et a son chef supreme...

Le Saint-Pere desapprouve aussi et reprouve meme les doctrines relatives a la liberte civile et politique, lesquelles, contre votre intention sans doute, tendent de leur nature a exciter et propager partout 1 esprit de sedition et de revoke.. .

Les doctrines de YAvenir sur la liberte des cultes et la liberte de la presse, qui ont ete

traitees avec tant d exageration et poussees si loin par MM. les redacteurs, sont egalement tres reprehensibles et en opposition avec 1 enseignement, les maximes et la pratique de 1 Eglise...

(c Enfin ce qui a mis le comble a Tamertume du Saint-Pere est YActe d union propose a tous ceux qui esperent encore en la liberte du monde et veulent y travailler... Sa Saintete... reprouve un tel acte et pour le fond et pour la forme... *.

Mieux que toutes les reflexions personnelles, des declarations aussi nettes etaient faites pour fixer Lamennais sur sa situation. Le pape ne le blamait pas seulement des imprudences commises, mais des idees contraires a 1 enseignement de 1 Eglise.

Les termes sont formels. II suffit de lire.

Et il est surprenant qu aujourd hui encore des historiens ne voient pas comment le car dinal Pacca, en commentant la parole pontificale pour les redacteurs de YAvenir, mettait directement en cause leur orthodoxie. II faut ici une explication loyale et complete.

Gregoire XVI appelle absurde, erronee et

1 Lamenuais. dans les Affaires de Rome, a cite cette lettre de Pacca in extenso. Je la cite ici, d apres 1 original auquel

folle la maxime qu il faut affirmer et revendiquer pour n importe qui la liberte de cons cience ; il derive cette maxime, de Pindifferentisme d apres lequel cc toutes les croyances sont bonnes pour le salut eterne), a condition que les mceurs soient reglees selon le juste et Fhonnete ; il observe que c est preparer le chemin a la liberte de conscience la plus absolue que de proclamer utile a la religion la pleine et entiere liberte d opinion a uj our (Thai regnante, an grand dommage de la societe civile et religieuse ; il proclame que le droit de tout imprimer n est pas plus admis par 1 Eglise que celui de renverser les trones.

Sur chacun de ces cinq points Lamennais pense-t-il en antithese ? II a explique longuement, dans les Affaires de Rome et dans la preface des Troisiemes melanges, ce qu il avait en tete, au moment ou Gregoire XVI promulgua Fencyclique Mirari vos. Au reste son livre Des progres de la Revolution et de la guerre contre FEglise, aussi bien que le Memoire remis au pape en fevrier 1882 et la correspondance avec Senfft ou Ventura, nous offrent le moyen sur de controler les plaintes de 1 ecrivain condamne, par les esperances du fondateur de YAvenir. Le rapprochement de

d ailleurs le texte publie par Lamennais est pleinement conforme.

tous ces textes amene Thistorien a des con clusions assez complexes.

Avant tout, 11 convient d observer que Lamennais ne discute que pour agir. En etudiant les pheiiomenes de la vie de son temps il constate qirun mouvement vers la liberte y est dechaine et que les princes y font obs tacle. Ils se servent des lois centre les libertes politiques des citoyens, de la censure centre la liberte de la presse, du concordat et des articles organiques centre la liberte de 1 Eglise. Avec une egale ardeur, Lamennais reclame 1 abolition du Concordat, de la cen sure, des formes du pouvoir absolu. Du meme coeur satisfait, il applaudit aux sujets qui le fusil a la main arrachent aux despotes des garanties constitutionnelles, aux ecrivains qui bravent la prison plutot que de taire la parole dictee par le devoir, aux eveques qui tiennent pour non avenues les ordonnances anticanoniques des rois. Sans confondre ces nobles causes, il les tient toutes pour sacrees ; dans les blessures souffertes par chacune d elles, il voit une injure faite a Dieu meme; car de Dieu seul derivent les droits de TEglise, de la conscience et des peuples. Theoriquement il sail que le mal et Terreur n ont point de droits, que les abus de la liberte ne sont ni moms probables ni plus legitimes que ceux de Tautorite. Mais il lui parait evident que les

hommes <Tun meme pays et de n importe quel pays etant solidaires, et la vertu du bien et du vrai etant indefmie et superieure, defendre la liberte d aittrui est pour les catholiques le moyen indispensable, non imprudent, et par consequent lieite, de revendiquer leurs libertes propres. A parler rigoureusement, ce liberalisme ne distingue pas entre la these et Fhypothese. Geci est une vue de plus tard.

Le mouvement de YAvenir est un mouvement de generosite et d independance; il precede d une compassion sincere pour les opprimes et d une naturelle liorreur du frein. Si a ces sentiments on vent assigner des idees qui les dirigent et les affermissent, il faut en venir a trois theories maitresses : 1 une sur la souverainete, 1 autre sur le role his-torique de 1 Eglise, la troisieme sur les lois providentielles qui gouvernent les vicissitudes des societes humaines.

On a voulu Terreur, on a voulu le inal, et le mal et Ferreur agissent selon leur nature. Us renversent violemment ou dissolvent pen a peu ce qui forme un obstacle a Faction reparatrice du principe vital. G est la tempete qui purifie Fair, c est la fievre qui sauve le malade en expulsant ce qu il a de vicie dans son organisation. II est done conforme aux lois de la Providence que les fausses doctrines qui egarent les peuples continuent de predo-

miner, jusqifa ce qu elles aient accompli, an degre necessaire que Dieu connait, la destruc tion qui doit preceder I ceuvre de regeneration sociale 1 .

D autre part la rcstauration de la societe ne saurait etre nette et durable qu autant qu elle sera le fruit d une profonde persuasion. II s agit de changer, non Fetat materiel des choses, mais 1 etat des intelligences. Or, cette noble et pacifique conquete des intel ligences, forcees par Fascendant de la verite et de Tamour, a venir, d elles-memes, reprendrela place que leur assigna le Greateur dans la plus parfaite des cites, sous le plus parfa it des rnonarques, pour parler avec Leibnitz ; cette sublime mission proposee par la Provi dence aux catholiques, et dont Tobjet est de sauver une seconde fois le genre humain en le ramenant des extremites de Tesclava^e et

de Tanarchie a 1 unite source et perfection de Fordre et a la liber te des en f ants de Dieu, exige que la discussion soit de part et d autre degagee de toute entrave, afm que mil ne puisse dire, nul ne puisse penser n avoir pas ete entendu, et ce que la conclusion derniere, resultat general des efforts particuliers, ne semble pas etre un triomphe de quelques hommes sur d autres homines, mais une vic-

1 Des progres de la Revolution, ch. III.

toire commune. Au reste c est en vain qu on essaie d enchainer la parole puisqu on ne peut enchainer la pensee elle-meme. Malgre les obstacles qu on oppose a sa manifestation, elle se degage de tous les liens et se produit forcement an dehors... Le grand mal est qu on n a pas foi a la puissance de la verite; on croit a la violence de rhomme et Ton ne croit pas a la force de Dieu l .

Quant au po avoir civil, ses origines meme marquent la limite de ses droits. Selon 1 enseignement des theologiens les plus fameux et les plus ortliodoxes, le consentement de la communaute est la condition de 1 etablissement et de la transmission de Tautorite que Dieu donne aux souverains. Et precisement parce qu elle est divine, cette autorite, comme parle que saint Paul, n existe pour le bien, c est-a-direpourgouverner selon le decalogue, la verite et la justice; des qu il les viole, le prince perd tout droit de commander. Ainsi devouement sans borncs, soumission pleine d amour au prince fidele a Dieu. Mais si, abusant contre ce memeDieu de la puissance qu il a recue de lui, il s affranchit de ses commande-

ments, met en peril la foi des peuples, substitue la force au droit, sa volonte a la jus tice, renverse les regies et s efforce d elever

1 Des progrcs de la Revolution, ch. III.

L ENCYCLIQUE -*<>!

un pouvoir liumain sur ces mines : resistance inflexible, inebranlable resolution de tout sacrifier, repos, biens et la vie meme, plutot (jue de subir cet indigne joug, et d humilier devant un homme des fronts que le Christ a marques du sceau de la liberte. *

Dans ces conflits qui mettent aux prises Tautorite et la liberte, la verite et Terreur, quelle sera 1 attitude del Eglise? On le pressent deja. La pitie evangelique que le Christ lui a leguee doit la precipiter au secours des opprimes. Son passe lui en fait une obliga tion, aussi bien que la justice dont elle est la gardienne sur la terre; et sa recompense est assuree, car les bras robustes des peuples reconnaissants seront pour elle un appui plus solide que les sceptres vermoulus des rois.

Ni le royalisme gallican, ni le liberalisme impie ne peuvent triompher que pour un temps. L avenir ne saurait appartenir qu a la doctrine politique et sociale dont FEglise seule detient le secret. Proclamer cette doc trine, sans regarder aux partis, tel est son role. Si elle le remplit, Ferreur cachee dans le gallicanisme politique deviendra manifeste, la justice que les tendances liberates recelent sans le savoir se degagera, Topinion eclairee par la pure lumiere de la verite et les lecons

1 Des progres de la Revolution, ch. II. - - Mcmes doctrines /r, i4decembre i83o, a Janvier, i2Juin, 2 juillet i83i .

des evenements, finira par comprendre qu en dehors de 1 Eglise il n est point, pour la liberte, de garantie qui vaille. En outre, la paix intelleotuelle ne sera pas plus irremediablement compromise quela paix sociale, dans le mouvement qui emporte le monde moderne.

Outre qu il n existe aucun moyeii de refouler dans 1 ignorance ou d enchainer dans le repos la raison humaine emancipee depuis trois siecles; le dogme catholique etant imperissable et se justifiant par luimeme selon le mot de 1 Ecriture, plus la raison sera libre dans ses recherches, ses examens, ses discussions, plus s accomplira prochainement Tindissoluble union de la science et de la foi. *

Sur ce fonds d idees, comme sur une base a toute epreuve, s appuyait Faction de VAvenir. Montalembert, Lacordaire, Gerbetavaient appris de Lamennais a raisonner de la sorte.

Et Lamennais, de 1828 a i83i, etait comme obsede par ces pensees, d ou lui paraissait dependre la fortune de FEglise et du monde civilise. Or il est manifestement impossible de rajuster a ces enseignements ceux que, dans Tencyclique Mir art vos, Gregoire XVI promulgue comme Texpression de la verite catholique.

1 Des progres de la Revolution, chap. IX. Voir aussi Avenir, 18 octobre, 28 dccembre i83o, 17 Janvier i83i.

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Cc n est pas seulement Taccent qui differe, le point de vue, la maniere de poser les ques tions, maisbien les theories directrices et les regies de conduite pratique. Le pape regarde com me une faute d applaudir aux insurges, de se liguer avec n importe qui pour conquerir les libertes dites modernes, de blamer la censure legale des ecrits, etc. II n a ni la confiance absolue de Lamennais dans les heureux effets de la liberte, ni la meme concep tion du role de FEglise dans les conflits politiques, nila meme idee des limites du pouvoir civil. Penche sur la societe de son temps, il earacterise autrement que V Avenir les niaux dont elle souffre et indique d autres remedes. Avec Tauteur des Progres de la Revolution, il

entend bien que seuls le christianisme et

I Eglise offrent, aux Etats, les verites qui sauvent. Mais ce christianisme, il L enferme

dans les formules antiques; cette Eglise, il la maintient a egale distance de I 1 anarchic cles peuples et du despotisme des rois. Etsi chaotique enfin que soit 1 Europe de i83o, il n estime pas que la rupture deFunitede croyances, accomplie et perpetuee depuis des siecles, doive amener les catholiques a organiser la secularisation des gouvernements. Tolerer ce qu on ne peut empecher, revendiquer pour le bien Texecution des promesses inscntes dans les constitutions, user hardiment des libertes

auxquelles la vraie religion a droit necessairement: oui. Mais ne -point regarder Fequilibre des droits legaux pour tous et pour tout comme un ideal on, un progres ; ne point considerer comme equitable, sense et bienfaisant par lui-meme un pareil partage; ne pas poursuivre Fetablissement de chartes publiques qui consacrent la neutralite de FEtat. Car autant vaudrait dire que, pour le developpement de la civilisation, il faut que le regne social dont Funique verite pent se reclamer comme d un bien du et exclusif, appartienne egalement a toutes les philosophies et a toutes les croyances. Bvidemment cette position extreme du liberalisme n etait pas celle ou Lamennais voulait se tenir. Toutefois, quelques-unes de ses theories et certaines de ses tactiques y conduisaient logiquement. Et c est de quoi il fut justement repris par celui a qui Jesus-Christ a confie sur la terre la garde de la pure doctrine.

On a dit, pour excuser les egarements des redacteurs de I Avenir : ils ecrivaient au jour le jour; le temps leur manquait pour calculer leurs expressions et peser leurs idees. La circonstance n est pas aussi attenuante qu il pent sembler. Lorsqu on se donne la mission de faire la lecon aux princes, aux eveques et aux papes, il est elementaire de prendre le temps de la reflexion. Plus les interets et les

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personnes en cause sont considerables, moins on a le droit d en deviser an hasard. Lamennais le comprenait. Aussi n est-ce pas a la hate, et comme par de subites inspirations, qu il a arrete et developpe le programme de son journal. Son esprit avait des habitudes meditatives. Avant i83o, les theories dont YAvenir devait etre 1 ardent propagandiste, avaient trouve leur expression definitive, ou a pen pres, dans les ecrits de combat publics par Lamennais, aussi bien que dans sa correspondance avec les meilleurs de ses amis. Pour sa defense, il iVy a done qu une seule excuse a fa ire valoir, celle dont Gregoire XVI lui tenait compte : la droiture des intentions. Et il va de soi que ses collaborateurs n avaient en vue, comme lui, que le bien de leur pays et de la religion catholique.

Mais ces homines de zele et de bonne foi voulaient procurer ce bien par des moyens discutables; tellement discutables que lepape jugea necessaire de se mettre en travers. Le fait est evident. Reste a montrer qu il ne le fit point par politique.

Lamennais a dit son mot la-dessus, en des lettres intimes et en des ouvrages publics.

2o6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

L encyclique Mirari vos est a ses yeux une pure complaisance a Fegard de la diplomatic europeenne, une sorte de pacte par lequel le souverain absolu de Rome liait partie avec les souverams absolus de Vienne et Saint- Petersbourg, dont Fappui etait indispen sable au maintien des Etats pontificaux trou bles par une sedition inquietante. Sensible a la moindre meconnaissance, irrite de Finjustice la plus legere, Lamennais n a pas vu de quelles enormites il supposait capable le Pontife remain en Faccusant d avoir ecrit sa premiere lettre a Funivers catholique sous la dictee du prince de Metternich. Etant hommes, les papes sont exposes a faillir.

Mais leurs torts, comme ceux de n importe qui, demandent a etre demon tres- Au nom de la verite catholique et des maxim es de FEvangile, Gregoire XVI reprouve les theo ries menaisiennes de la liberte. G est Fexercice meme du pastorat et de sa fonction enseignante. Et le pape en aurait fait la figure et tenu le langage, par Funique souci de dire ce qui convient aux chancelleries !

Quelle prevarication plus intolerable peut-il y avoir, que de hausser une parole de pure habilete humaine jusqu a etre la parole de Dieu a qui tous les croyants doivent leur assentiment sincere ? Et si Fassistance pro mise par Jesus-Christ a son Eglise ne pre-

vient pas des abus aussi revoltants, a quoi sert-elle ?

Au leiidemain de la promulgation de Tencyclique, I ambassadeur de France a Rome, Sainte-Auiaire, ecrivait a Sebastian!, ministre des Affaires etrangeres : Votre Excellence remarquera [dans 1 encyclique] line attaque assezdirecte centre les doctrines de M. Tabbe de la Mennais, C est tout. Si le diplomate ajoute quelque reflexion, c est pour regretter rintransigeance pontificate, cc On aimerait, dit-il, a remarquer dans de tels actes quelques progres philosophiques, des dispositions a se relacher en certains points de discipline, une tendance enfin a accorder aux idees du siecle toutes les concessions compatibles avec la purete de la foi. On trouve plutot, dans la lettre de Gregoire XVI, des traces de 1 inflexibilite de son caractere, aigri encore par les difficultes de tout genre contre lesquelles il lutte depuis dix-huit mois . Un passage pourtant du document pontifical a pleine appro bation, celui qui rappelle la doctrine de saint Paul sur la soumission due au pouvoir.

Fonctionnaire d un gouvernement ne de la yeille, tres conteste dans le clerge, et oblige de comprimer rinsurrection, Sainte-Auiaire trouve opportunes les recommandations de Gregoire XVI sur 1 obeissance aux princes.

Ges paroles, dit-il, out evidemment pour

objet de deconseiller la rebellion de la Vendee et du Midi 1 .

II est infmiment probable que le gouvernement de Saint- Petersbourg faisait des reflexions analogues an sujet des Polonais.

Et pourtant a ce moment meme le pape, afflige des persecutions subies par les catholiques de ce malheureux pays, faisait adresser au ministre de Russie a Rome, une note d energique protestation centre la violation sauvage des droits de la conscience 2 .

Entre le comte de Lutzow et le prince de Metternich, 1 echange des correspondances se faisait sur un ton cle satisfaction marquee. Mais le chancelier de 1 Empire aurait voulu une condamnation plus directe de Lamennais (qu il appelait un radical politique), et une consecration authentique et formelle des principes de la legitimite : .

Par ses conversations avec les representants des puissances, Gregoire XVI put se rendre compte des nuances qui diversiflaient 1 accueil fait a son encyclique dans les grandes cours de FEurope. Heureusement que tout en parlant pour elles, ce n etait point a elles qu il avait demande ce qu il devait dire.

Les diplomates aimaient a dire quel ancien

1 Arch. AfF. etr. Rome, 972, f 126. Depeche du 16 aout i832.

2 Arch. Vat. Corr. None., 7 sept. i83a.

3 Ibid., dep. a nov. i832.

camaldule n avait pour la politique ni gout, ni aptitude ; leur ennui, quand ils venaient causer des interets terrestres avec ce singulier souverain, etait de se trouver en face d un homme d Eglise, dont la conscience etait absorbee par le souci de la religion et des ames. Lamennais avait du pape une idee toute pareille. On connait le passage des Affaires de Rome, ou il raconte sa visite aux camaldules de la campagne romaine : Nous arrivames chez eux vers le soir, a Theure de la priere commune... Ranges des deux cotes de la nef, ils demeurerent apres 1 office a genoux, immobiles, dans une meditation profonde ; on cut dit quedeja ils n etaient plusde la terre ; leur tete chauve ployait sous d autres pensees et d autres soucis ; nul mouvement d ailleurs, nul signe exterieur de vie ; enveloppes de leurs longs manteaux blancs, ils ressemblaient a ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. Avec le tour de son ima gination, nul doute qu au milieu de cette eglise et de ces moines silencieux, Lamen nais n ait evoque F image de Gregoire XVI, au bord de la fosse ou allaient disparaitre les souverainetes absolues.

Mais plus on representera le souverain Pontife, dans Tattitude d un solitaire que fatiguent les bruits de la terre, et plus on rendra invraisemblable le rolequ on lui prete. Moins

que tout autre, un pareil homme pouvait ouvrir sa bouche de pretre pour parler en diplomate. Une seule hypothese est plau sible; c est qu il ait voulu enseigner au monde de son temps la verite eternelle. Et c est ce que prouve a 1 evidence le langage qu il a tenu. Pour combattre le liberalisme, il fait appel a 1 autorite de saint Augustin, assurant que rien ne saurait donner la mort aux ames comme la liberte de Ferreur; il invoque la discipline constante de FEglise, qui a fait bruler les mauvais livres des le temps des apotres ; il cite les encycliques de Leon X et de Clement XIII, et les lois du V e concile de Latran. Meme precede dans la condamnation du droit a la revoke. Les textes de saint Paul, de saint Augustin, de Tertullien s alignent sous la plume du Pontife, et le souvenir des martyrs de la legion thebaine, est oppose aux coupables reveries des Vaudois, des Beguards et des Wiclefistes. Bref, c est le flambeau de la tradition et de Thistoire ecclesiastique a la main, que Gregoire XVI s avance sous le ciel obscurci par les nuees de i83o. Precisement parce qu elles sont divi nes, ces clartes valent pour tons les siecles. Moins il sortait de Fesprit essentiel de sa fonction, plus le pape devait etre convaincu que, pour eclairer la route du monde religieux trou ble par des revolutions nouvelles, il etait besoin

seulement des splendeurs de Fantique foi.

Dans les Affaires de Rome et dans la pre face des Troisiemes jnelanges^ Lamennais a accumule les observations grace auxquelles il lui semblait certain que, dans Fencylique Mirari vos, Gregoire XVI n avait pu parler comme docteur de la verite catholique 1 . Toutefois regardant autour de lui, pour savoir comment on prenait la parole du pape, il ne pouvait s empecher de trouver les plus con sequents ceux des fideles qui, ayant fait taire leur esprit, comprime les battements de leurs cceurs, lesyeux fermes, silencieusement, s acheminaient, statues vivantes , dans la route que leur indiquait le guide supreme 2 . Sauf que cette image donne a Fobeissance je ne sais quel aspect humilie et inhumain, Lamennais dit vrai : les plus consequents devaient accepter sans conteste le langage du souverain Pontife. Gar dansceconflit qui met aux prises un ecrivain de genie et un moine assis dans la chaire de saint Pierre, il s aoit

uniquement de savoir lequel des deux a la garde des principes de la morale chretienne. Loin de croire celle-ci compromise par une accommodation au mouvement politique qui entraine le monde moderne, Lamennais juge

vJ O

que cette precaution marque un progres neces-

- Ibid., p. 281.

saire et voulu deDieu. Gregoire XVI, au contraire, estime que s ajuster ainsi aux evenements revolutionnaires, c est trahir les maximes cle 1 Evangile; et plutot que de consentir a cet abandon du code eternel des ames baptisees, il en dresse les vieilles formules en travers des idees qui se repandent et montent dans la societe contemporaine.

Sans les evenements qui bouleversaient TEurope oecidentale, il est possible que Rome cut neglige les livres de Lamennais. Mais parce que sur ceux-ci, ceux-la attiraient singulierement Tattention publique, il a bien fallu s en occuper. C est d ailleurs sur ses ]>ropres paroles et non sur leur commentaire ecrit dans le sang des emeutes, que Fillustre journaliste a ete condamne au tribunal du pape.

Entre ces deux autorites. Tune humaine et Fautre divine, Tune du justiciable et 1 autre du jtige competent, quel catholique conse quent pouvait hesiter?

Rien done n etait plus facile que de prevoir ce qui allait advenir : ou le fondateur de YAvenir se rangerait docilement a Tavis du pape, et son example y entrainerait tons les siens ; ou il persisterait a decider contradio toirementavecRome, sur les vraies limites du pouvoir, et son isolement deviendrait le chatiment de sa presomption.

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