CHAPITRE VI
LA DECLARATION SOUSGRITE PAR LES REDACTEURS DE L AVENIR LE loSEPTEMBRE i83 2 : SES LIMITES EXAGTES, COMMENT GREG01RE XVI S EN DIT SATISFAIT, CONTRE- COUP DES FELICITATIONS PONTIF1CALES.
Les protestations de soumission filiale avaient ete multiplies par ies redacteurs de VAvenir. Leur declaration du 27 fevrier i83i, leur profession de foi quand ils annoncerent leur pelerinage a Rome, leur memoire du 2 fevrier 1882, exprimaient Ies sentiments de la docilite la plus parfaite : Toute parole de revoke dans notre Louche serait le suicide de toutes nos paroles... O Pere, si une pensee de vos enfants, une seule, s eloigne des votres, ils la desavouent, ils I abjurent. Vous etes la regie de leurs doctrines; jamais, non jamais, ils n en connurent d autres.
Dans sa correspondance, Lamennais n avait pas une autre attitude. Pendant Fete de i83i, lorsque M sr de Pins, administrateur apostolique du diocese de Lyon, lui fit part de ses inquietudes au sujetdeshardiesses deYAvenir, le fougueux journaliste lui repondit : j ai
ecrit au cardinal Weld pour le prier de mettre aux pieds du pape mon obeissance entiere ; j ai supplie le souverain Pontife de me redresjser, si j etais involontairement tombe dans quelque erreur , protestant de toute mon ame que cc sur le premier avertissement de sa part, je m empresserais de donner a ma retractation toute la publicite possible, n ayant rien tant a coeur que de me montrer 1 enfant le plus docile, comme le plus devoue, du Pere commun . En passant a Lyon, pour aller a Rome, Lamennais fit au prelat les memes protestations. Gelui-ci pouvait ecrire au cardinal di Gregorio : Je Fai vu a son passage le 26 novembre. II me parla de nouveau de sa profonde soumission pour le souverain Pontife et docilite a sa decision, quelle qu elle fut 2 .
Au premier avertissement secret mais official de Gregoire XVI, I liomme se trouva au-dessous de Tepreuve. Non seulement il ne confessa point qu il s etait trompe; mais il se tut sur le blame exprime au nom du pape, estimant faire assez en protestant de sa defe rence future aux jugements que le Saint-Siege
1 Forgues, II, p. 2i5. Lettre du i5 aout i83i. Meme pro testation dans une autre lettre du 18 octobre i83i (Inedite).
2 Lettre du 9 decembre i83i. Ms r de Pins avait deja communique au meme cardinal la correspondance echangee avec Lamennais, le 8 et le i5 aout.
LA DECLARATION DU K) SEPTEMBRE 2l5
pourrait porter sur sa cause. Ge fut une deception pour Rome. Malgre tout, on espera que Lamennais obeirait. En lui notifiant confidentiellement quelles idees de VAvenir se trouvaient visees par I encyclique Mirari vos, Pacca ajoutait : Sa Saintete se rappelle avec une vive satisfaction la belle et solennelle promesse faite par vous, a la tete de vos collaborateurs, et publiee par la presse, de vouloir imiter selon le precepte du Sauveur 1 humble docilite des petits enfants, par une soumission sans reserve an Vicaire de Jesus- Christ. Ge souvenir soulage son cceur. Je suis sur que votre promesse ne manquera pas. De cette maniere vous consolerez Tame affligee denotre Tres Saint-Pere, vous rendrez la tranquillite et la paix au clerge de France... et vous ne ferez que travailler a votre solide celebrite selon Dieu...
Lamennais attend! t d etre retourne a Paris, pour ecrire au cardinal. Le 1 1 septembre, il lui mandait :
En reponse a la lettre que Votre Emi nence m a fait 1 honneur de m ecrire le 1 6 aout dernier, je m empresse de lui envoyer copie de la declaration que moi et mes amis nous venons de rendre publique.
Je remercie Votre Eminence des choses obligeantes qu ellea personnellement la bonte de me dire et la prie d agreer les sentiments
respectueux avec lesquels j ai 1 honneur d etre etc. 1 .
Cette brievete marque un peude contrainte.
Les effusions eloquentes, par lesquelles les redacteurs de VAwnir protestaient par avance de leur soumission, avaient une autre spontaneite et une autre allure. La declaration publique dont Lamennais envoyait le texte a Pacca etait ainsi concue :
<L Les soussignes... convaincus, d apres la lettre encyclique du souverain Pontife Gregoire XVI, en date du i5 aout 1882, qu ils ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre en opposition avec la volonte formelle de celui que Dieua charge degouverner son Eglise, croient de leur devoir, comme catholiques, de declarer que, respectueusement scum is a la supreme autorite du Vicaire de Jesus-Christ, ils sortent de la lice ou ils ont loyalement combattu depuis deux annees. Ils engagenlinstamment tous leurs amis a donner le meme example de soumission chretienne.
En consequence \Avenir etait supprime, \ Age nee gene rale dissoute.
Gette resolution dut couter beaucoup aux homines qui la prirent : une vie publique on le courage fut grand et que la gloire couronnait, s effrondrait tout a coup. Nul sacrifice
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Les Affaires de Rome ne donncnt pas celte lettre.
nest comparable a celui-la. Geux qui le firent se seraient montres hero iques dans leur abne gation, si leur amour-propre, par un secret detour, n avait conserve un culte intime et fideleaux idees qu ils paraissaient desavouer publiquement par docilite au Pontife romain.
Mais, bien qu imparfaite, leur obeissance n en avait pas moins son merite et ses heureux effets. Et c est ainsi qu opina Gari baldi, des le premier instant. En envoy ant a Rome les journaux ou etait publiee la decla ration du 10 septembre, 1 internonce mandait au cardinal secretaire d Etat : la piece (( pourrait etre concue en termes plus entierement approtivables ; telle quelle, elle n en aura pas moins pour resultat de mettre fin aux divisions funestes que VAvenirsem&it, parmi le clerge de France et d ailleurs ; elle (( montrera aussi quelle force garde, dans 1 Eglise catholique, la parole de son chef supreme 1 . En trois mots, on ne pouvait mieux marquer la portee de Facte souscrit paries pelerins de Dieu et de la liberte.
Lamennais a ecrit dans les Affaires de Rome :
1 Arch, de la None, de Paris. Depeche du 12 seplembre i83a.
2l8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
(( Ce fut pour moi un jour heureux et doax que celui ou je pus, Fame tranquille, rentrer dans une vie moins agitee. Certes aucune pensee de nquvelle action ne se presenta meme vaguement a mon esprit. CTetait bien assez de combats, assez de fatigues. Rome me rendait le repos; et j en embrassais Fesperance avec une joie que je me serais presque reprochee, s il ne s etait offert a moi sous la forme d un devoir. Retire loin de Paris, a la campagne, y vivant au sein de la nature, dont Pattrait toujours si puissant le devient davantage encore quand on a vu de pres les passions des hommeset les bruyantes miseres de la societe, nul regret, nul desir, nul ennui n y vint un seul instant troubler la paix de mes solitaires heures d etude. Cette paix cependant ne devait pas etre de longue duree. Gertaines ames malheureuses recelent dans leurs tristes profondeurs des animosites que rien ne calme, de secretes haines honteuses d elles-memes qui eclatent des qu elles peuvent se couvrir d un pretexte de zele. A peine notre declaration avait-elle paru, que deja Ton murmurait a voix basse des paroles de defiance et de mecontentement. Elle n etait pas assez complete, assez explicite; elle rappelait trop le silence respectueux des jansenistes. Des intrigues s ourdirent, on sema la calomnie, on inquieta les ames
timorees par des cbaritables impostures dites sur le ton de la douleur... Puis vinrent les provocations directes, les insultes, les outra ges publics.
Gette page accusatrice, fiere et poetique, laisse dans Tame une emotion contre laquelle on a peine a se defendre. En entendant cette plainte d une victime, on se demande si vraiment Lamennais n aurait pas ete poursuivi, a ce moment decisif de son existence, par une implacable injustice. Mais Tetude atten tive des faits tempere ces craintes.
Quel est le sens precis que dcmnaient, a Tacte de soumission du 10 septembre, ceux qui le souscrivirent ? Dans les Affaires de Rome et ailleurs, Lamennais a explique qu il avait bien pu fa ire au pape le sacrifice de sa propaganda, mais non celui de ses opinions.
Gette distinction entre Faction et la doctrine si elle n est pas anterieure date du jour meme ou Fencyclique arriva a Munich. De cette ville, le 3i aout 1882, Lamennais ecrivait a un pretre florentin de ses amis : Nous devons abandonner toutes les ceuvres dont notisavions jete les fondements, et demeurer dans Tinaction aussi longtemps qu il plaira a la divine Providence, qui conduit selon des vues bien superieures aux notres 1 .
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre a 1 abbe Rambaldi.
Sous la plume d un ecrivain aussi averti que Lamennais, ces expressions laissent suffisamment entrevoir la pensee cachee. Plus clairement, il ecrivait a Vitrolles un peu plus tard 1 : (( Notre ami de Coriolis a eu tres fort raison de vous dire que je n etais pas le moins du monde ebranle dans mes opinions, que je n en abandonnerais aucune et qu au contraire j y tenais plus que jamais. La lettre du pape, qui n a aucun caractere dogmatique, qui n est aux yeux de tous ceux qui entendent ces choses qu un acte de gouvernement, pouvait bien m imposer momentanement Finaction, mais non pas une croyance; et ma declara tion... n implique non plus que la cessation des travaux que j avais commences pour Faffranchissement des catholiques en France.
Avec plus de fougue, comme il convenait a son age, Montalembert expliquait dans le meme sens, aucomteRzemowski, Tetat d ame ou Fencyclique Mirari cos avail mis les pelerins de Dieu et de la liberte. La lettre est datee de Munich : Sans adopter aucune cles opinions exprimees dans cet acte, le plus funeste des annales de TEglise, nous rentrons dans le silence, reconnaissant que ce n est pas a nous qu il appartient de sauver
1 Corr. ined. entre Lamennais et Vitrolle, p. 228. Lettre du i5 novembre i83a. Dans le merne sens, voir la lettre ecrite par Lamenuais a Gueranger (Mois litteraire, avril 1911).
ce que le pape et les eveques veulent perdre.
... II faut que tousles cceurs catholiques, tous les cceursgenereux, se serrent 1 un centre Tautre dans ce cruel moment, a fin d eprouver quelque consolation dans une mutuelle attente de jours plus beaux, meme pour cette pauvre terre. Nous avons le droit d esperer que Ton ne verra pas toujours Fepouse du Christ briser entre les mains de ses fils les armes cfui lui assuraient la victoire, ni tendre une main reconnaissante a leurs bourreaux 1 .
Tels etaient les sentiments qui bouillonnaient dans ces ames troublees. La revolte grondait sous la protestation de leur obeissance. Et comme s il n avait pas suffi de leur orgueil personnel, pour amasser au fond de leur cceur une reserve secrete de mepris pour 1 encyclique, des amis leur ecrivaient de Rome :
Je puis vous assurer que cette lettre a ete accueillie ici avec un profond degout.
Plusieurs en ont blame Ta-propos, d autres la doctrine, les plus clairvoyants ont ete choques des contradictions et des meprises quiy fourmillent. Tous en ont censure le style tout-a-fait indigne du chef de 1 Eglise. A present personne n en parle, elle est morte presque dans sa naissance et elle passera inapercue... Le cardinal Micara a blame haute-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i er septembre 1882.
ment 1 encyclique, ainsi que tout ce qu il y a dans Rome cThommes sages. Lesjesuites en triomphent. 1
Ges confidences d amis se disant bien in formes, Lamennais les croyait au pied de la lettre, il les repetait mot pour mot a ses disciples inquiets. Dans cette atmosphere factice, creee par Fimagination etTamitie, Tillusion des desirs et la sympathie des confi dences, les textes de la lettre pontificate s attenuaient jusqu a disparaitre. En face d un acte discute, a Rome meme, par les gens les plus eminents, quelle attitude prendre, sinon de se taire, par respect et par discipline, et d attendre le triomphe certain des idees etouffees un moment par un pape mal ins
pire :
Au milieu d une bataille d idees qui durait depuis deux ans sans rien perdre de son ardeur, il eut ete heroique de garder dans le secret des cceurs la conscience d une orthodoxie irreprochable. Plus celle-ci avait ete contestee, plus elleTetait depuis Fencyclique, et par les feuilles de toute nuance, plus le besoin etaitvif derepeter partout que les doc trines de \Avenir etaient hors de cause. Eton en donnait plusieurs raisons estimees peremptoires. Les propos, qui alimentaient d abord
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 4 sept. 1882.
les discussions privees, au hasard des ren contres, fmirent par s etalerdans les journaux.
A mesure que le temps s ecoule dans les reveries solitaires de la Chenaie, par le contraste meme avec la vie devorante de journaliste qu il a menee pendant plus d une annee, Lamennais s aigrit et s exalte chaque jour davantage.
Le catholicisme etait ma vie, parce qu il est celle de riiumanite, ecrit-il a la comtesse de Senfft; je voulais le defendre, je voulais le soulever de Tabime ou il va s enfoncant chaque jour ; rien n etait plus facile. Les eveques ont trouve que cela ne leur convenait pas. Restait Rome; j y suis alle et j ai vu la le plus infame cloaque qui ait jamais souille les regards humains. L egout gigantesque de Tarquin serait trop etroit pour donner passage a taut d immondices. La, nul autre Dieu que Finteret ; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois Personnes de la Sainte Trinite Tune apres Tautre ou toutes ensemble pour un coin de terre, ou pour quelques piastres 1 .
L encyclique de Gregoire XVI ressemble au son des cloches qui disent tout ce qu on veut . Mais pour qui sait entendre, le
1 Forgues, II, p. a5i. Lettre du i er novembre i83a.
bourdon de Saint-Pierre vient de sonner afln de convoquer les peuples a 1 office solennel du despotisme gallican, protestant et grec . Et precisement paree que cela est horrible, Dreu a ses desseins l . L Europe va voir une belle procession de souverains qui s en iront, leur trone perdu ; Andate, dunque, e buon viaggio* . Adieu le passe, adieu pour jamais ; il n en subsistera rien. Le jour de la justice est venu, jour terrible ou il sera rendu a chacun selon ses ceuvres ; mais jour de gloire pour Dieu qui reprendra les renes du monde, et jour d esperance pour le genre liumain, qui, sous 1 empire du seul vrai Roi, recommencera de nouvelles et plus belles destinees 3 . En attendant, prendre patience, laisser s accomplir les destructions necessaires, et demeurer persuade que les idees du journal disparu, loin de perir, resteront comme le germe d un meilleur avenir 4 .
Done, un indicible mepris pour ses juges de la Ville eternelle, un appel convaincu aux evenements qui vont lui donner raison, la resolution d attendre dans le repos Theure
1 Forgues, II, p. 253. Lettre du i3 novembre i83a.
2 Ibid., p. 248. Lettre du 9 octobre i832.
3 Ibid., p. 252. Lettre du i er novembre i832.
4 Ibid., p. 253. Lettre du i3 novembre 1802.
vengeresse : c est a quoi se reduit la soumission du principal signataire de la declaration du 10 septembre. Et c est ce qui explique comment Lacordaire, apres quelques mois ({ hesitation, finit par quitter la Chenaie (n decembre 1882). A vrai dire, le plus ardent des redacteurs de YAvenir demelait assez mal la portee de Fencyclique ; mais, comme en temoigne sa lettre d adieu, ses
pensees sur FEglise et sur la societe divergeaient chaque jour davantage de celles du rnaitre l . La rupture s imposa comme un devoir de conscience et dlionneur.
Lamennais la considera comme un mystere qu il valait mieux ne pas sender, une consequence de Fesprit inquiet et de la secheresse d ame de son ancien disciple - ; Tidee ne lui vint pas de chercher la une lecon. N avait-il pas, pour se rassurer luimeme sur le chemin qu il tenait, la fidelite de ses compagnons de route, Montalembert, de Coux, Rohrbacher et Gerbet ?
Un journaliste ultramontain cle Fribourg etait plus difficile dans ses exigences. Ayant 1 occasion d enregistrer des desaveuxd erreur, tres explicites et tres complets, signes par
Lamennais a Montalembert, p. 29. Lettre du a decem bre i83a. Lamennais envoya a Montalembert une copie de la lettre de Lacordaire.
Ibid., p. 3o, 34. Lettres du 12 et du 26 decembre i83s.
d humbles pretres, anciens partisans de YAvenir, il n en trouvait que plus insuffisante la declaration souscrite par Lamennaisle 10 septembre. Etiloedait a la tentation de rappeler au traducteur de \ Imitation^ ses eloquents commentaires sur 1 obeissance *.
Assurement, les polemiques passionnees n etaient du gout ni de Rome ni meme des eveques. En envoyant a ses collegues la censure de Toulouse (17 juillet) M sr d Astros n avait pas manque de temoigner de Tesprit le plus pacifique. Mais vu les circonstances, il etait impossible de Her les plumes et les langues. Et Lamennais etait dupe de sa propre passion, quand il voyait le jeu des mobiles les moins avouables, dans laconduite des adversaires trouves sur son chemin. Une telle interpretation manque de vraisemblance comme d esprit chretien. En raison meme de Teclat de sa gloire, le grand ecrivain a pu avoir des envieux, dontFame meprisable aura pense triompher en essayant de lui nuire.
Mais il est absolument impossible de ramener
1 Voir Li Invariable de Fribourg (io e et n e livraisons, p. 3 i4-334) ; art. d O Mahony sur les Premiers effets de I ency clique. V Ami de La religion, a cette date, est moins defiant a 1 egard de Lamennais ; mais il argumente centre des menaissiens dont la reserve a 1 egard de 1 encyclique lui parait signi ficative (voir, par exemple i5, 2$ septembre, 3o octobre, 17 novembre i83a) ; son argumentation, d ailleurs, part de textes et de faits precis.
LA DECLARATION DU if) SEPTEMBRE 227
a cette basse categoric tons les esprits que Facte du 10 septembre laissait dans Finquietude. En fait, cette declaration ne contenait mot sur la portee doctrinale de Fencyclique.
Cela sautait aux yeux, a premiere lecture. Et puis les bavardages bruyants des menaisiens donnaient la triste explication de cette dis cretion voulue dans Fobeissance 1 . Comment ces calculs n auraient-ils pas rappele le silence respectueux desjansenistes aFegard de la bulle Unigenitus? Quand on s emparait de cette formule celebre pour 1 appliquer aux condamnes de Fencyclique Mir art vos, on ne les ealomniait pas; on articulait un fait public et malheureusement incontestable.
Parti le 1 1 septembre de Paris, Facte de soumission de VAvenir rejoignit Pacca a Naples. Le cardinal s empressa de le transmettre a la secretairerie d Etat. Quand elle parvint a Bernetti, deja celui-ci connaissait la piece par les journaux et il avait donne ordre a Finternonce de temoigner a Lamennais le contentement du pape.
Malheureusement Lamennais etait alors absent de Paris. Garibaldi ne put voir que
On verra plus has un exemple et une preuve dans une lettre de Ms r de Lesquen.
de Goux. Celui-ci assura le prelat des dispo sitions sinceres ou etaient les redacteurs de rAvenir d obeir a Rome et il promit de faire part aii maitre de 1 entrevue. Sur la fin de la visite, le diplomate repeta les termes de sa commission, demandant a son interlocuteur de vouloir bien les redire textuellement a Lamennais. DeGoux ecrivit a la Chenaie :
M. Garibaldi m a dit qu il etait charge par le souverain Pontife de vous exprimer toute la satisfaction que lui avait cause votre declaration et celle de vos collaborateurs; qu il etait pleinement satisfait de votre soumission et que si vous jugiez a propos de lui ecrire, au pape, soit d ecrire au cardinal Pacca, vous recevriez une reponse qui vous ferait a la fois honneur et plaisir 1 .
On connait la reponse faite par Lamen nais :
Le Saint-Pere a desapprouve notre action, nous nous sommes arretes. G etait notre devoir, et autant je me rejouis de la satisfac tion que le Saint-Pere eprouve de cet acte d obeissance, autant jesuis loin de m en faire un merite. Nous avons agi en catholiques, voila tout.
1 Lettre du i5 octobre i832. Forgues, II, p. -249. - - J aurais voulu controler sur la minute meme de Bernetti les termes de le commission donnee a Garibaldi. Malheureusement, je n ai pu trouver cette minute.
(( Or a present que le danger parait devenir plus pressant et plus alarmant, de jour en jour et d heure en lieure, a present que la haine du catholicisme et la haine de Rome s accroissent incessamment avec une rapidite sans exemple ; a present que les ames sont partout penetrees des previsions les plus desolantes et des plus sinistres pressentiments; que dirai-je au Saint-Pere et quelles paroles lui adresser du fond de mon inconso lable douleur? La sienne, je n en doute pas, est encore plus vive, et mon silence doit la respecter. Aux approches des maux qui se preparent, de la tempete qui ebranlera la societe jusqu en ses fon dements, je ne desire qu une chose, etre oublie dans une obscure retraite ; je ne goutequ une consolation, celle de prier au pied de la Croix. Tels sont mes sentiments, mon cher ami, et je me trompe fort, si ce ne sont pas aussi les votres 1 .
(Test dans le meme sens que Lamennais avait deja ecrit au P. Orioli. Celui-ci, ayant eu 1 occasion de voir le Saint-Pere, Gregoire XVI lui avait parle de la soumission des condamnes et du bien qu il en esperait pour TEglise. Heureux de ce langage pomson ami, le moine s etait hate d envoyer a la Chenaie le recit de sa conversation avec
1 Ibid., p. 249. Lettre du 20 octobre i832.
le pape. Le solitaire lui repondit : Je me rejouis sincerement, mon respectable ami, que la resolution que j ai prise avec mes amis de nous retirer du combat ou nous nous etions engages pour la defense de FEglise, ait dissipe les inquietudes, quelles qu elles fussent, que vous aviez concues a mon egard. Desque le chef de TEglise desapprouvait nos efforts, nous devions sur-lechamp nous arreter; et c est ce que nous avonsfait, ravis, quoi qu il arrive, quele Saint- Pere ait trouve au milieu de tant d amertume quelque motif de consolation dans notre demarche. Gette pensee adoucit pour moi la douleur que je ressens des maux actuels de la religion et de ceux plus grands encore que je prevois 1 .
Ilfautoser ledire, toutesceslettres pieuses, melancoliques, humbles, sont par dessus tout pleines de reticences. Lamennais ne veut pas s avancer plus loin que la declaration du 10 septembre. Mais en meme temps il entend se donner Tattituded nn homme soumisselonson devoir.
II juge que Gregoire XVI lui-meme n attribue aTencyclique cc aucun caractere dogmatique .
Mais en meme temps, il refuse de lui ecrire, a de peur que la reponse [de Rome] ne fut con-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i5 octobre 1882. Montalembert TOillait publier la lettre d Orioli. Lamennais s y refusa (Lamennais a Montalembert, p. 22).
LA DECLARATION DU IO SEPTEMBRE i3l
cue en des termes qui impliquassent une soumission plus etendue que celle ou il se borne. II pensc que la lettre de Pacca est loin d etre en tout d accord avec Fencyclique . Mais en meme temps, il assure qu il faut laisser aux adversaires le soin de la publier et il en derobe le texte, meme a ses religieux de Saint-Pierre. Ces contradictions et ces calculs miserables seraient croyables a peine, si Lamennais ne nous en livrait lui-meme le secret dans sa correspondance 1 . Cette nature loyale est engagee, sous Finspiration de Forgueil, dans une voie d equivoques d ou elle ne sortira plus.
Gregoire XVI n ignorait pas cet etat d ame.
Les pensees secretes de ces egares qui se revoltaient en se soumettant lui etaient connues depuis des semaines, quand ses ministres lui remirent le texte des lettres de Lamennais a Orioli et a de Goux. II n est pas jusqu a cer tain plaidoyer venu d un eveche de France qui ne Feut eclaire, s il en cut eu besoin, sur le sens vrai de Facte du 10 septembre. Parmi les rares prelats devoues a VAvenir, Feveque de Pamiers etait demeure fidele j usque dans le malheur. Dans une lettre chaleureuse au souverain Pontife, il observait que la declaration signee par les redacteurs du journal disparu
Blaizc, II, p. ia5. Lettre du 19 octobre i83a. Lam. a Montalembert, 12 fevrier i833.
etait la preuve de leur soumission entiere a la chaire eternelle etun monument imperissable de leur devouement complet a la su preme autorite du Vicaire de Jesus-Christ . II osait esperer que ceux qui avaient poursuivi avec amertume ces genereux defenseurs des droits du Saint-Siege, avaient quelque regret d avoir pu clever des doutes sur la soumission catholique de ses enfants les plus devoues .
Pour son propre compte, M sr de Latour-Landorte mettait sa profession de foi, aux pieds du pape : cc Pleinement soumis a tons les decrets, a toutes les bulles, a tous les actes du successeur de saint Pierre, Feveque de Pamiers declare adherer a tout ce qui est contenu dans Tencyclique de V. S., il desapprouve tout ce qu elle desapprouve, selon le sens propre et nature! des expressions qu elle renferrne et selon la pensee du Vicaire de Jesus-Christ 1 . En employant une formule aussi nette, Feveque faisait toucher du doigt, pour ainsi dire, ce qui manquait a la declaration de Lamennais. Dans la difference des textes se trahissait la difference des ames. Et ce constraste devait d autant plus frapper le regard du pape, que les deux pieces lui parvenaient en
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 14 septembre i832. Voir dans Blaize (II, p. 1-27) la lettre ecrite a Lamennais par le meme prelat pour le feliciter de sa decla ration si promptc, si simple, si Tranche, si respectucuse .
meme temps, et venaient toutes deux dumeme bord.
Et puis, comme nous Tavons rappele plus haut, Finternonce a Paris n avait-il pas, des le premier moment, marque que Tobeissance des a pelerins laissait a desirer? N etait-ce pas evident a la simple lecture de leur acte de soumission ?
Malgre tout, la suppression de \ A^venir et dcYAgence etait unactehautement meritoire, un hommage rendu a Tautorite pontificate.
Gregoire XVI en fut d autant plus heureux qu il y comptait pen i . Ajouter a cela la detestation des erreurs propagees et la ferme profession des verites contraires, c eut ete parfait. Mais pourquoi ne pas attendre de la reflexion, de Tapaisement des passions, et de la benediction du Ciel, une perfection qui maintenant coutait trop a Tamour propre et rebutait la faiblesse humaine ? Quelque marque de bonte haterait peut-etre ce jour de grace. Peut-etre, en gagnant le cceur de 1 errant, aiderait-on son esprit a se courber docilement sous le joug de la verite. Des eveques amis pourraient collaborer a cette ceuvre de salut 2 . On Tesperait a Rome, ou toujours Ton
Arch. AfF. etr. Rome, 972, f ao3. Dep. de Sainte-Aulaire, 27 sept. i83^.
- Le cardinal di Gregorio mandait a Ms r de Pins (18 oct. i83a) que le pape, joyeux des fruits salutaires du premier moment
compta beaucoup sur Faction pacifiante du temps et des bons precedes, pour guerir les tetes et les cceurs malades. Et voila pourquoi Garibaldi et Pacca furent charges de dire a Lamennais la- satisfaction du pape.
Gontrairement aux vues de Gregoire XVI, cette marque de condescendance confirma les menaisiens dans leur resistance et jeta le desarroi parmi les defenseurs de Tencyclique. C est particulierement dans le diocese de Rennes que ce phenomene inquietant se produisit avec plus d eclat. M gr de Lesquen, pour liberer sa conscience et avoir un mot d ordre, crut devoir en ecrire au souverain Pontife.
(( On dit que la lettre de Votre Saintete ne designant point le journal ou M. de la Mennais avait expose et soutenu son systeme, on pent, sans manquer de soumission a Votre Sain tete, et jusqu a ce qu elle ait fait connaitre sa pensee, douter qu elle ait eu en vue les opi nions de ce journal; que ce doute pourrait paraitre d autant mieux fonde que celles-ci n ont ete presentees que comme devant avoir pour fondement les verites de la foi et les
en esperait de plus abondants dans la suite ; et il ajoutait que les sages conseils de 1 administrateur de Lyon a Lamennais, son ami, y contriburaient saris doute.
decisions de FEglise; ce qui etablit une diffe rence essentielle entre ces opinions ainsi soutenues et les sentiments des impies qui meconnaissent dans la religion le seul fondement solide de toute societe; que par conse quent les sentiments de ceux-ci ont pu etre justement condamnes par Votre Saintete, sans que cette condamnation retombe sur les sentiments de M. de la Mennais et de ceux qui ont concouru avec lui a les publier dans \Avenir ; de sorte que tout ce qu on peut conclure, c est que dans les circonstances actuelles il serait inopportun tie soutenir encore publiquement ces sentiments, de peur qu on ne les confonde avec les doc trines perverses cThonimes irreligieux ; et que M. de la Mennais et ses collaborateurs, a la publication de Votre encyclique, n ont eu rien de plus a faire que dc se retirer de la lice ou ils avaient combattu ainsi qu ils se sont exprimes dans leur declaration publique, laquelle ne saurait etre consideree comme une retractation de leurs opinions et dont cependant Votre Saintete a fait temoigner qu elle etait satisfaite .
Apres cet expose, Feveque poursuivait :
Quelle que soit la purete d intention de ceux qui les tiennent , ces discours n ont d autre resultat que celui d affaiblir la force de Fenseignement catholique expose dans Tencyclique de
Votre Saintete. Plein de confiance en votre bonte paternelle pour nous et pour le diocese qui nous est confie, nous vous conjurons de nous faire connaitre ce que nous devons dire, et quelle conduite il nous convient de tenir, afin. d assurer dans le clerge eminemment attache aux decisions du Saint-Siege la preeieuse unite, sans nous exposer au danger de vouloir do miner sur la foi des ecclesiastiques et des la iques, en leur prescrivant de croire on de rejeter autre chose que ce que le successeur de saint Pierre recommande luimeme de croire ou de rejeter 1 .
Le jour meme ou cette lettre partait de Rennes, d Agen un vicaire general priait lui aussi le pape cTeclaircir ses doutes. Parmi les idees visees par Tencyclique il fallait certainement ranger les theories silr la liberte de conscience, la liberte de la presse, la liberte dissociation, la separation du sacerdoce et de Tempire. Mais on pouvait donner un sens fort different a ces theories. Entendues dans un esprit anti-catholique, elles etaient condamnees par le pape. Entendues comme on 1 avait fait a VAvenir, elles paraissaient au vicaire general d Agen une question reservee : (( i parce que la cause du journal s instruit en ce moment; 2 parce que, ce fait admis,
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 24 novembre 1882.
une condamnation oumeme une improbation, avant Texamen complet de la cause, serait une sentence preventive, contraire aux regies qonstamment suivies 1 .
De telles incertitudes etaient rarespeut-etre dans Fepiscopat. Mais ceux cles prelats M sr d Astros par exemple qui etaient les plus convaincus des erreurs de 1 Actf/wr, de leur condamnation par Fencyclique, de Tinsuffisance calculee de la declaration du loseptembre, n en etaient pas moins emus d apprendre que Rome avait donne un satisfecit.
Us demandaient une explication. II leur semblait evident que le clerge menaisien perdait pied dans cettesorte de maquis theologiqueou il essayait de s embusquer. Mais plus 1 attitude des condamnes apparaissait miserable, moins on comprenait que le pape parut Tignorer ou 1 approuver .
La question d ailleurs franchissait Tenceinte speciale des eveches, des seminaires et des presbyteres. Par les periodiques, elle envahissait Topinion pour la deconcerter. Dans la Hevue europeenrie parut une longue etude, concluant que Fencyclique Mirari vos laissait pendante la cause de YAvenir. La sincerite de Texpose, la penetration des analyses, la mo deration du langage, la piete, les connais-
1 Ibid. Lettre de 1 abbe Chambret, du 24 n ov. i832.
- Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 3 novembre.
sances, la profession de foi ultramontaine de Tauteur, tout semblait reuni pour gagner la confiance et communiquer la persuasion. II protestait contre le mepris que faisaient de la lettrepontificale des publicistes liberaux, et il 1 appelait sans hesiter 1 un des grands evenements du siecle . Loin de pousser a la revolte, il disait que Tencyclique etait un (( acte de gouvernement auquel tous les catholiques devaient obeissance ; il conseillait aux fils de 1 Eglise opprimee d imiter les premiers chretiens laissant a Dieu et au temps de pourvoir au triomphe de la justice. Assurement le pape avait desapprouve la ligne politique de YAvenir ; mais il n en avait pas condamne les doctrines dans le sens rigou-
reux du mot . Aussi les redacteurs avaientils rempli, par leur declaration de septembre, tout leur devoir d ecrivains, donnant un exemple d obeissance fait pour edilier tous les catholiques sinceres et dont le Saint-Pere a dit que c etait la plus grande consolation qu il ait recue depuis son pontifical l .
1/argument revenait toujours le meme. On en appelait du pape afflige par les idees de VAvenir au pape console par sa soumission.
Pour justifier cet appel devant Topinion, il n y avait plus qu a imprimer selon sa teneur
i Revue europeenne, i5 nov. 1882. L article n etait pas signe ; il etait de Gazales.
la lettre de Pacca, temoignant la satisfac tion de Gregoire XVI. La lettre parut dans la Tribune catholique du 2 decembre.
Le cardinal disait : Pendant mon sejour a Naples, j ai recu la lettre que vous avez bien voulu m ecrire avec la declaration que vous avez publiee. Je me suis fait un devoir de soumettre a Sa Saintete Tune et 1 autre, et avec un vrai plaisir je puis vous annoncer que le Saint-Pere en a pris connaissance et m a autorise a vous faire connaitre sa satis faction... i
A la verite, ce document a lui seul ne suffisait pas a trancher la question de savoir si Rome attendait de V Avenir une soumission plus complete. A considerer la portee de 1 encyclique, il etaitmanifeste que 1 acte du 10 septembre n^etaitpas celuid une obeissance sans reserve. Mais Popinion ne raffinait pas de la sorte. Le mot de satisfaction avait ete prononce. II suffisait que Techo en retentit en France, pour donner aux menaisiens un argument qui paraissait sans replique. Yoila pourquoi la Tribune publia la lettre de Pacca. C etait comme si, faisant face aux esprits
La lettre de Pacca, ecrite de Benevent, le 27 octobre, fut envoy ee a la secretairerie d Etat, qui la transmit a la nonciature de Paris. Garibaldi la confia a de Coux, et celui-ci la fit parvenir a la Chenaie ; d ou elle arriva a la Tribune catho lique. Ce journal avait deja raconte la demarche de Gari baldi aupres de Lamennais, dont nous avons parle plus haut.
trop exigeants ou encore incertains, Lamennais leur eut soudain crie : Rome est contente; en voila Tindeniable preuve; que me voulez-vous?
Ainsi etaient mis en echec les desseins paternels du souverain Pontife. Pour eviter d irriter un homme celebre qui pourrait faire beaucoup de bien selon Fexpression du cardinal di Gregorio 1 le pape n avait nomme dans Fencyclique ni Lamennais, ni YAvenir; etd aucuns en concluaient que ceuxci rTy etaient point vises. Par une lettre tres claire, mais confidentielle, il avait fait avertir Lamennais des points sur lesquels ses idees etaient contraires a Tenseignement de 1 Eglise ; et 1 interesse disait avec ses amis que ses doctrines n avaient pas ete jugees parle Saint- Siege. A la nouvelle que VAfrenir et VAgence etaient supprimes par leurs fondateurs, il s etait empresse de montrer qu il savait gre de cette resolution; et voila que ce temoignage devenait une arme de polemique, brandie par les menaisiens comme un signe irrecusable de leur parfaite obeissance et de leur orthodoxie sans reproche.
De telles deconvenues remplissaient sans nul doute d amertume Tame de Gregoire XVI.
Mais les lettres venues de toutes parts pour
1 Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i7aout i83a, a Me r de Pins.
lui exprimer une adhesion filiale et joyeuse aux lecons du docteur supreme, prouvaient que sa voix ne s etait pas perdue dans le vide. Et quant au retour de Lamennais aux vrais principes, le Pontife comptait sur la grace de Dieu, le temps, et la continuation de sa propre indulgence. Loin de regretter, a cause de Tabus qui s en etait suivi, les precedes de sa patience evangelique a Tegard d un fils errant, il y perseverera, a rencontre meme des desirs de tout Tepiscopat francais.
GHAPITRE VII
LA CENSURE DE TOULOUSE : LES INSTANCES DE M- D AS- TROS A ROME, GONDUITE ET DIRES DE LAMENNAIS, LE BREF DU 8 MAI i833 A L ARCHEVEQUE DE TOULOUSE.
En meme temps qu il avail envoye a Rome son catalogue des principales erreurs menaisiennes (i5 juillet), Farcheveque de Toulouse en avail fail part a tous ses collegues (17 juil let). 11 voulait que, dans celle circonslance importante, Fepiscopat donnat le spectacle dune precieuse et sainle unanimite . En prianl les eveques de Iransmellre au Saint Pere, dans le plus bref delai, leur adhesion a la censure on le jugement qu ils en auraient porle, M gr d Aslros ajoulait : Les ecrivains dont nous censurons la doclrine se monlranl disposes a se soumellre au jugement du Saint-Siege, vous trouverez peut-etre convenable d empecher, autanl qu il est en vous, qu on ne public, soil dans les journaux, soil de toute aulre maniere, les pieces que j ai rhonneur de vous adresser. Peul-etre meme sera-t-il a propos qu on ne se livre a aucune
contro verse publique sur ces matieres, jusqu a ce que Sa Saintete ait porte un jugement. On ne ferait que blesser I amour-propre des personnes interessees et Ton nuirait a laparfaite reunion des esprits.
Le jour meme ou parutl encyclique Mirari, vingt et une adhesions etaient parvenues a Farcheveque de Toulouse 1 . Pen a pen elles se multiplierent. A mesure qu elles se produisaient, M 81 d Astros en donnait a Rome la nouvelle, marquant avec exactitude les nuances des reponses recues, dressant ses statistiques 2 . Quand il vit que le nombre des adherents devenait imposant, il proposa d envoyer a Rome un theologien pour soutenir la censure devant la Congregation competente. Mais Tapparition de Tencyclique modifiait la situation. Le cardinal di Gregorio manda a Farcheveque qu v il convenait d attendre Feffet de la parole pontificale. Si Lamennais retractait ses erreurs, tout serait lini ; dans le cas contraire, le souverain Pontife aviserait aux mesures a prendre ; pour le moment il ne jugeait pas a propos de soumettre la censure a une commission cardinalice. Afin de ramener la brebis errante , il preferait le silence a une procedure qui
1 Lettre d Astros a ses collegues, i5 aout 1882.
2 Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettres au cardinal di Gregorio, 4> ^? 1 ^ aout
risquait d irriter. Prions le bon Dieu, concluait le cardinal, que lespromesses, publiees avec tant d eclat, et repetees de vive voix aux pieds de Sa Saintete, soient accomplies, et qu ungrand talent se persuade qu en retractant ses erreurs, il ne s humiliera pas, mais an contraire se remplira de gloire 1 .
Helas! ni Lamennais ni les siens ne songeaient a faire amende honorable. On se rappelle la teneur de leur declaration du icseptembre : YAvenir supprime, et YAgence dissoute, ils pensaient avoir rempli tous leurs devoirs de catholiques. Cependant, Farcheveque de Toulouse cessa de faire des ins tances a Rome. Ilattenditjusqu au3 novembre pour reprendre sa correspond an ce avec le cardinal di Gregorio. Voici comment il expliquait son long silence.
En premier lieu, la crainte de fatiguer Votre Eminence par des lettres multiplies sans necessite.
a D ailleurs, je ne doutais pas qu on ne jugeat tres bien a Rome que la declaration etait captieuse et insuffisante.
De plus, je pensais que M. de la Mennais pouvait avoir envoye a Rome une retracta tion formelle de ses erreurs, et n avait publie la declaration inseree dans les journaux
1 Ibid., Lettre du 17 aout i83a.
que pour ne pas avouer publiquement qu il s etait trompe.
Geci dit, le prelat en vient a exposer la situation presente.
(( De Rome, on m ecrit que la declaration de M. de la Mennais a ete jugee bonne et que le R. P. Orioli aurait ete charge cTecrire a 1 auteur que le Saint-Pere en etait satisfait.
c( En France, si on excepte un bien petit nombre d ecclesiastiques de bonne foi qui se sont empresses de publier leur bien sincere soumission aux doctrines de 1 encyclique, les menaisiens en general pretendent que Tencyclique ne condamne pas leurs doctrines, puisque M. de la Mennais ivy est point nomme, qu il y est moins question de dogmes que de politique, et qu en consequence rien ne pent les empecher de continuer a soutenir leurs principes.
L archeveque etait d autant plus autorise a tenir ce langage que, dans Toulouse meme, circulait sous le manteau une lettre de Montalembert ou se iisaient ces lignes : Nous n avons rien a retracter, puisque le Saint- Pere en nous envoyant Fencyclique nous fit savoirpar le cardinal Pacca que nos doctrines n etaient pas encore examinees \ On ne retracte point ce qui n est pas condamne ; et
1 La lettre de Pacca ne dit rien de tel ; il suffit de la lire pour s eu convaincre.
on ne condamne point ce qui n est pas encore examine. Nous n avons pu et du voir dans rencyclique qu une chose, c est que le pape place 1 Eglise dans un camp, dans une posi tion toute differentedecelleou nous desirions la placer. Et comme c est lui (et non pas nous) qui est oblige de gouverner TEglise, nous nous sommes respectueusement soumis a sa volonte, sans pour cela renoncer a aucune de nos opinions, a aucun de nos principes.
D autre part, il ne pouvaitetre douteux que la formule du 10 septembre ne fut calculee en vue d eviter une retractation. Leprelat le demontrait en discutant letextesouscritpar les redacteurs de VAvcnir. Le prospectus d un nouveau recueil intitule Des etudes religieuses
lui donnait lieu de craindre que le menaisianisme ne fut pret a une nouvelle propagande. II concluait done, afm de remedier au mal :
i Que le moyen le plus sur serait que le Saint-Pere confirmat par son autorite apostolique, en y apportant toutes les modifications qu elle jugera necessaires, la censure des eveques...
cc 2 Que cependant, comme cette confirma tion pourrait exiger un temps assez long, il serait singulierement a clesirer que le Saint- Pere donnat, des a present, a la censure des
eveques toute Tautorite que Sa Saintete peut y donner sans porter un jugement proprement dit ; Sa Saintete accomplira facilement cette fin, par la maniere dont Elle pourra s expnmer dans le bref qu elle parait avoir 1 in tent ion de nous adresser, en reponse a notre lettre du 28 avril.
3 Je ferai une derniere observation. S il est vrai que le Saint-Pere ait fait ecrire aux signataires de la declaration qu elle en etait satisfaite, il faut au moms entendre cette declaration dans le sens le plus conforme aux intentions du Saint-Pere; et par conse quent supposer que, quand les signataires disentqu ils sortent de la lice ou ils out loyalement combattu, ils se sont engages par la a ne plus soutenir leurs funestes doctrines.
Pour donner a Texpression de ces desirs une autorite plus grande, M er d Astros terminait sa lettre en donnant les noms des prelats qui avaient souscrit a la censure, depuis Tencyclique, ou s etaient prononces d une maniere quelconque contre les erreurs menaisiennes ; le chiffre total des eveques non favorables a Lamennais s elevait a 63 *.
1 Avaient adhere a la censure : Coutances, Seez, Valence, Saiiit-Brieuc, Viviers, Soissons, Saint-Claude, Blois, Moulins, Belley, Amiens, Frejus, Lucon, Clermont. Saint-Flour, Nancy.
S etaient prononces contre les doctrines riouvelles les archeveques de Paris, Bourges, Auch, les eveques de Nantes,
Le cardinal di Gregorio communiqua cette lettre importante au pape qui la garda pour la mediter a loisir. En repondant a M sr d* Astros, il loua son zele et son attachement au Saint- Siege et soumit a ses reflexions des conside rations temporisatrices. La declaration clu 10 septembre avait cela de bon que Lamennais, comme on pouvait le craindre, ne s etait pas entete a defendre publiquement ses erreurs. Se taire est le commencement d une soumission plus complete. Par des attaques personnelles, ne risque-t-on pas d irriter Lamennais et de le pousser, sans le vouloir, a la revoke? II y a quelques eveques, parmi ceux qui ont adhere a la censure, qui ont ete frappes de cette crainte. Et meme un prelat observe qu en quelques dioceses on a com mence, avant d admettre dans les ordres les jeunes ecclesiastiques, a exiger d eux le sernient de reprouver les doctrines de M. de la Mennais et de se conform er a la censure des eveques . Sans prononcer que de telles mesures sont imprudentes, le cardinal le laisse entendre; il prefere au bruit des pole-
Vannes, Tulle, lesvicaires capitulaires de Beauvais, Verdun, Dijon, Langres.
D apres les statistiques dressees par 1 archeveque, sur 78 prelats t rancais, 5i adheraient a la censure de Toulouse purcment et simplement, 6 avaient donne une reponsc equivalant a une adhesion pure et simple, 5 sans enoncer leur sen timent avaient declare s en rapporter au jugement de Rome, 3 avaient garde le silence.
l5o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
miques Tattention a menager Famourpropre du chef et cles disciples 1 .
C etait renvoyer a un avenir mal defini Fexamen de la censure. L archeveque de Toulouse le comprit et s inclina. Apres avoir expose au Saint-Pere mes reflexions et les faits dont j avais connaissance, je n ai autre chose a faire qu a respecter la sagesse de ses conseils. Nous sentons tous ici combien il importe de ne pas aigrir le mal par des mesures qui humilieraient ceux qui sont tombes dans certaines erreurs. S ils renoncent a les professer, nous aurons atteint le but desire. Si au contraire ils renouvelaient leurs efforts pour les repandre, le Saint-Pere dans sa sagesse examinerait de quelle maniere elle devraitremedier au mal, etchaque eveque dans son diocese y pourvoirait autant qu il est en son pouvoir 2 . Dans une circulaire envoyee a tout Fepiscopat, le prelat rapporta a ses collegues ou en etaient les choses (18 Janvier i833).
Par tous ces details, il est facile de voir comment Lamennais, dans ses Affaires de Rome a defigure sa propre histoire. A Fen croire, le cardinal di Gregorio aurait depense dans cette affaire un zele qu il tenait du sang
1 Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre de decembre 1882. La date du jour manque a la minute.
- Ibid., Lettre du i er Janvier i833.
et la chaleur (Tun partisan de 1 absolutisme *. Quelles Icttres plus calmes et plus mesurees que celles ecrites par le grand penitencier a M b r d Astros.
Les pensees de Lamennais sur la conduite
a tenir, a regard de la censure de Toulouse, ne se fixerent pas en un moment. CTcst a Munich et probablement par Lacordaire arrivant de Paris qu il apprit 1 acte des eveques francais. Son premier mouvement fut de le prendre fort au serieux et de demander a Ventura un conseil; il etait pret, d ailleurs, a ce qu il disait, a remplir son devoir quel qu il fut 2 .
Le general des Theatins demeure muet. A cinq on six reprises, nouvelles instances de la Ghenaie. Toujours le silence. Trouble d une attitude dont il ignore les causes et croyant a une infidelite de la poste, Lamennais ecrit de nouveau a Ventura, sous le convert de la comtesse Riccini, une longue lettre. II y explique comment il entend plaider a Rome, si on vent y juger la censure de Toulouse.
Les eveques out denature sa pensee. Un avocat la retablira dans sa verite. Et Ventura
Affaires de Rome, p. n.
! Lettre du 29 aout i83a. publiee dans Etudes, 5 juin 1910.
est prie de tenir ce role ou de le coniier a un ami. En exigeant cette procedure, on ne fait du reste que se conformer aux exemples des saints, comme il appert de Fepitre 7 5 de saint Basile 1 .
Une lettre, ecrite par Ventura le 6 octobre, finit, apres de longs circuits, par arriver a la Chenaie. Nous ignorons sa teneur. Mais elle semble avoir eu pour effet de faire oublier a Finteresse la censure de Toulouse. Dans sa reponse a son ami italien, Lamennais est absorbe tout entier par le souci de faire Fanatornie de la societe contemporaine, particulierement en France. A ses yeux, il y a quatre classes d hommes : les incredules qui veulent detruire jusqu au germe de toute pense religieuse ; les indifferents dont Fame grossiere ne se remue que pour Finteret ; les routiniers qui retiennent la pratique et les croyances du passe sans trop savoir pourquoi ; et enfin la phalange chaque jour grossissante des esprits qui tournent le dos au catholicisme vieilli, pour s avancer a la rencontre d une religion nouvelle, issue du catholicisme, mais differente de lui, et seule capable de ramener les ames a Funite de culte et de procurer aux peupleslebonheur social. D autre part, cc chretiens on non chretiens tous ont
1 Forgues, II, p. 234. Lettre du i5 nov.
eu une egale horreur des execrables systemes politiques qui ecrasent partout les peuples et creent de jour en jour une misere sans exemple, une servitude morale et physique eontre laquelle se revoltent et la raison et la conscience et tous les sentiments les plus profonds et les plus invincibles du cceur humain. Et comme partout 1 Eglise adopte et defend ces systemes, se fait, se declare Falliee de ceux qui les ont etablis a leur profit, il s ensuit qu elle aliene d elle, et par consequent tend a separer du christianisme, des populations encore croyantes ; de sorte qu il (aut prevoir, si rien ne change, une defec tion universelle... La societe europeenne, si longtemps impregnee, saturee de christianisme, ressemble a une eponge que serrerait une forte main pour en exprimer jusqu a la derniere goutte de Teau qu elle renferme.
Nous retrouvons la Tidee que Lamennais a oxprime cent fois. Dans la solitude de la Ghenaie, ses meditations vont et viennent dans cet eternel sujet. Et la conclusion de ses tristes pensees est toujours la meme : pen dant que la foi est menacee de disparaitre de i Europe, ons occupe, oubliant tout lereste, de quelques interets materiels, de questions d amour-propre, d^plucher les phrases d un journal et de disputer sur des mots avec la
gravite des Grecs du Bas-Empire. mon Dieu, ou en sommes-nous 1 ?
Malgre cette incurie de la verite dont il accusait Rome, Lamennais revint au projet de s y deferldre. II enverrait au pape une Justification en reponse a la censure des eveques ; ce seraient comme les elements du plaidoyer a faire valoir, dans une sorte de debat contradictoire sans lequel toute sen tence equitable paraissait impossible ; et on aurait, en publiant ce plaidoyer, un moyen d agir sur l^opinion. Apres avoir ainsi dresse ses plans, sur Favis de ses disciples Lamen nais y renonca, aux premiers jours de Jan vier 1 83 3.
A partir de ce moment il semble bien que son parti fut pris. Aucune correspondance a entamer avec Rome; cela n aboutirait a rien qu a se Her un pen plus et rien ne serait pire 2 . Pas un mot sur 1 encyclique en publiant le dernier compte rendu de YAgence 3 . Inutile d envoyer un memoire pour repliquer a la cen sure; les gens de science et cle conscience savent a quoi s en tenir sur le fond et il n y a rien a dire aux autres... il s agit bien de discuter avec 1 Autriche, la Prusse, avec les Lambruschini, les Bernetti, les Rozaven. Laissons
1 Forgues, II, p. 258. Leltre du 3o novembre 1882.
2 Lam. a Montalembert, p. 44> 21 Janvier i833.
3 Ibid., p. 70, 12 fevrier i833.
aller les choses et n entamons ni controverses ni negociations, avec les homines dont la perversite abuserait de notre bonne foi et envenimerait nos paroles les plus innocentes.
Jesus-Christ ne se justifia point devant les princes des pretres, il se tut. Le Verbe divin s enveloppa dans un silence non moins divin.
II savait que ce qu on cherchait n etait pas la verite, mais le pretexte d une condamnation, prononcee d avance. Sa conduite nous trace la notre 1 .
Ge cri d orgueil meprisant nous fait deviner avec quels sentiments Lamennais s explique sur la solution donnee par Rome a r affaire de la censure de Toulouse :
a Des homines, a-t-il ecrit, tels qu il s en trouve toujours, de bonne foi peut-etre, de petit esprit et a petites passions, furent pousses a se rendre pres du pape Techo de mille bruits vagues, inventes par la mechancete hypocrite et propages par la crcdulite devotement maligne. Osa-t-on alleguer des faits necessairement controuves ? ou se fit-on ecouter sans en alleguer ? Comment admettre, sans rougir en soi, une de ces suppositions ? Quel moyen de les rejeter toutes deux? Quoi qu il
1 Ibid., p. 98, 29 mars i833.
ti56 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
en soit, bientot apres les demarches faites a Rome, les journaux publierent un bref de Gregoire XVI a M sr Farcheveque de Toulouse, dans lequel on avail [ intention evidente de nous designer.
L origine du bref Litteras n a point la bassesse qu il plait a Lamennais cle dire. Le dilemme passionne par lequel il veut etablir ou que sesennemis ont trompeRome ou queRome a precede avec une legerete coupable, conclut uniquement contre lui. La verite est beaucoup moins tenebreuse et elle fait plus d honneur au Saint-Siege.
Au commencement de i833, la Congrega tion des affaires ecclesiastiques extraordinaires fut priee de donner son avis sur la conduite a tenir au sujet de la censure de Toulouse. Le rapport preparatoire est un modele d analysepenetranteet calme. Toutela carriere de Lamennais y est rapportee, ses merites d apologiste, ses combats pour la liberte de 1 Eglise et les droits du Saint-Siege, ses exces de polemiste que Ton attribue a un manque de culture sacree et a la meconnaissance de Fesprit dont s inspire FEglise dans les questions delicates. Au point de vue philosophique, politique, religieux, le grand
1 Lamennais assigne la meme origine au bref Litteras, dans une lettre a Emm. d Alzon, 10 aout i833 (Mois litteraire, jiiillet 1901, p. 17).
ecrivain a hasarde des principes discutables. Le Saint-Siege, Tepiscopat francais, les gouvernements eux-memes s en sont emus. D autantque Tinfluencede riiomme etait profonde, aussi bien hors de France qu en France. Malheureusement aucun moyen n a valu pour le contenir dans les bornes de la sagesse; il s est offense des remontrances de ses amis, comme des mesures prises par les eveques contre YAvenir; les avertissements tres nets clu souverain Pontife n ont pas eu plus de succes. Jusqu ici 1 encycliqtte n a abouti qu a faire dissoudre VAgence et supprimerl Avenir. Et si cet acte marque un point d arret dans la propagande menaisienne, il ne laisse pas sans inquietude Tepiscopat qui se plaint que les idees condamnees demeurent en faveur.
Dans ces conjonctures, que reste-t-il a faire? La lettre ecrite par Pacca a Lamennais est trop nette, pour que les menaisiens puissent se vanter d avoir un laissez passer du pape.
D autre part, 1 examen de la censure de Tou louse n est pas sans inconvenients : elle porte quelque trace d esprit de parti et de gallicanisme ; tout 1 episcopal n y a pas adhere purement et simplement; entrer dans cette proce dure serait se departir du systeme d egards auquel on s est decide pour Lamennais; et au surplus 1 encyclique a cleja touche les points qui tiennent peut*etre plus a coeur aux
L\MENNAIS ET LE SAINT-SIEd K
eveques. Des lors, il faut un mezzo termine.
L archevequede Toulouse reclame une reponse a la lettre du 28 avril. Les raisons qu il invoque, la politesse, Hionneur a rendre a un groupe considerable d eveques, et 1 importance de la question, demandent quele Saint- Siege ne garde pas le silence. On pourrait ecrire un bref a M si d Atros. Et le secretaire de la congregation en trace une esquisse.
Les archives n ont garde qu un seul voto de consulteur sur la posizione qui vient d etre resumee. II y est conforme, sauf quelques observations concernant la redaction du bref.
A la congregation qui se tint en presence du pape, pour decider finalement si les con clusions du rapporteur devaient etre acceptees ou modifiees, etaient presents Pacca, di Gregorio, Odescalchi, Zurla, Micara, Lambruschini, Sala et Bernetti. Les avis furent unanimes : pour le moment, il ne fallait ni examiner la censure ni qualifier par propo sitions les erreurs menaisiennes ; par lettre privee, le Saint-Siege pourrait d^ailleurs rappeler d une maniere generale son jugement; mieux valait ne pas adresser le bref a tout Pepiscopat, cet eclat pouvant blesser Lamennais; Tarcheveque de Toulouse ayant ete le promoteur de la censure, c est a lui qu ii convenait d ecrire; il serait charge de com-
muniquer a ses collegues la lettre du pape 1 . Micara, comme les autres cardinaux, vota une par une ces decisions; son amitie meme pour Lamennais devait lui faire particulierement apprecier la moderation dans laquelle le Saint-Siege entendait se tenir a Tegard d un ecrivain ombrageux et jadis bien m6ritant.
Une fois lamesure arretee, 1 execution tarda encore quelque temps. On eut ditque le pape hesitait a reprendre, avec les eveques de France, meme une conversation confidentielle ou le nom de Lamennais viendrait se meler; comme si, au moindre echo qui en vien drait a ses oreilles, Texaltation de 1 orgueil et de la colere risquaient de Jeter dans la revolte le malheureux pretre. Aux premiers jours de mai (8 mai i833), Gregoire XVI ecrivit a M sr d 1 Astros la lettre dont parlent tous les historiens. Telles sont les origines de cette piece que Lamennais rattache a d obscures intrigues dont le Saint-Siege aurait ete vietime et complice.
Dans sa lettre, le pape disait au prelat :
Notre encyclique \Mirari\ a ete recue par-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lamennais connut le resultat de cette deliberation et sa date. II s en explique dans une lettre a Vuarin. 8 mai i833 (Rev. des Deux Mondes, i er nov. igoS, p.
tout avec joie, empressement et religion, comme nous Font temoigne les eveques et des la iques recommandables dans tous les rangs de la societe. Bien mieux, les auteurs euxmemes des projets qui faisaient surtout 1 objet de nos plaintes ont declare publiquement qu ils se desistaient de leurs entreprises pour ne point faire opposition a nos volontes. Gette declaration nous inspira d abord la confiance qu ils avaient accepte nos jugements d une facon sincere pleine et absolue, sans equivoque d aucune sorte, et que dans la suite ils en donneraient les preuves les plus convaicantes, en vertu meme de cette foi dont ils ont si souvent proteste qu ils etaient animes envers le Vicaire de Jesus-Christ. Get espoir si doux avait releve notre ame, au milieu des difficultes extremes qui nous tiennent inquiets sur le sort des interets de la religion. Mais ce qu on repand aujourd hui dans le public nous jette de nouveau dans la douleur. Et c est pourquoi, avoc d humbles prieres, nous levons les yeux et les mains vers Fauteur et le consommateur de la foi, afin que, tous recevant de lui la docilite du cceur, nous puissions nous feliciter, selon les paroles du pape saint Gelestin, de ce que le tumulte souleve dans TEglise est enfin calme dans la tranquillite la plus parfaite.
Ge bref, si impatiemment attendu qu i)
fut par rarcheveque de Toulouse, ne pouvait remplacer a ses yeux une approbation de la censure. Mais enfm, il temoignait de la confiance du pape dans les sentiments des eveques envers le Saint-Siege, il marquait rinsuffisance de la declaration du 10 septembre, il blamait discretement les manifes tations recentes par lesquelles les redacteurs avaient viole leur promesse formelle de ne plus propager leurs idees. Tout cela mettait Tepiscopat en bonne posture et rendait la situation plus claire. M gl " d 1 Astros exprima sa satisfaction, marqua les points acquis, et termina sa lettre de remerciements an cardinal de Gregorio par ses simples paroles : Le bref du Saint-Pere produira en France, je Tespere, un tres bon effet. II confirmera dans Jeurs bons sentiments les ecclesiastiques qui s etaientdeja soumis et il rendra inexcusables ceux qui renouvelleraient les erreurs condamnees. Je vais 1 adresser a tous les eveques de France. Je ne pense pas aller contre les intentions de Sa Saintete en le laissant publier dans divers journaux 1 . Le 20 juillet le bref parut dans F Ami de la religion.
Get eclat etait regrettable, mais necessaire. Par leurs efforts incessants pour diminuer 1 autorite de 1 ency clique et tirer a eux la
Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lctlre du 2 juillet i833.
lettredePacca, les menaisiens avaient reussi a mettre le pape dans une situation equivoque et son enseignement en echec. Une lettre de Lamennais a de Potter publiee par les journaux, Favant-propos et F epilogue mis par Montalembert a une traduction du Livre des Pelerins polonais de Mickiewicz montraient trop clairement quelles bornes souples et fragiles les signataires de la declaration de septembre clonnaient a leur soumission. Apres ce manquement public a une promesse solennellernent donnee et dont la sincerite etait defendue avec une jalousie si fiere, la confu sion d idees qui regnait partout, contraignit le pape a sortir de la reserve qu il gardait depuis plus d un an; et la parole pontificale etait une lumiere utile a trop de consciences troublees, pour que Farcheveque de Toulouse eut le droit de la mettre sous le boisseau.
Les journaux s emparerent du document nouveau avec leur fievre habituelle. G etait un malheur. Mais quel moyen de Fempecher?
Et si Lamennais se trouva mis en derneure de s expliquer a fond sur son obeissance au pape, a qui done en revenait la responsabilite premiere, sinon a lui-meme ? A Fheure decisive, il avait biaise, calcule, equivoqu6. Au bout de quelques mois, ses artifices ne resistaient plus au choc des evenements. Le chatiment avait fini par rejoindre la faute.
Helas ! il etait bien a craindre que cette logique des choses fut entrevue par le malheureux ecrivain, comme une abominable conspiration des homines. Que Gueranger et Combalot aient le malheur d adherer publiquement a Fencyclique, il raille ou crie a la platitude *. Le premier a pourtant pris la precaution de ne point nommer \ Avenir et le second a declare que le pape ne touche pas a la philosophie du sens commun. Qu importe a Lamennais ? On se separe de lui pour demeurer avec le pape : c est une trahison.
1 Lam. a Montalembert, p. 162, 178, 182. Lettres du24aoiit, 11, 13 sept. i833.