EPILOGUE
tout etait rompu, entre eux. En 18^7, a Toccasion de Toraison funebre d O Connell qu il venait de prononcer, Ventura eut Tidee d offrir, a son ami d autrefois, cet eloge d un soldat heureux de la liberte, le portrait de Pie IX, et une lettre, toute vibrante de tendresse, qui expliquait le sens de ces souve nirs. Lamennais remercia de ces attentions et en accepta Toffre aimable; mais il eut soin de maintenir tres hautes les barrieres qui le separaient de la foi catholique : jamais il n avait ete si heureux que depuis son apostasie.
Quand les evenements fixerent Ventura en France et a Paris, le desir de le revoir s eveilla dans le vi ux cceur de Lamennais.
L entrevue eut lieu chez Tabbe Deguerry :
Tabbe Martin de Noiiiieu etait present, avec quelques autres ecclesiastiques, a cette singuliere rencontre. Ge ne fut qu apres le repas qu eclata la controverse. Une fois au salon, Lamennais se mit a entasser objections sur objections contre la creation, le peche originel, Teternite des peines et autres verites importantes denotrefoi. Pendant trois quarts d heure, ildisserta, finissant par exalter cette religion de Tbumanite qui etait maintenant la sienne.
Si Lamennais parlait comme un livre, Ven tura ne lui cedait en rien pour Tabondance
et la surete de la parole. Point par point, il se mit a refuter le renegat, le ramenant avec vigueur aux demonstrations eloquentes de YEssai sur r indifference. La replique aurait dure deux heures. Et Lamennais, ecrase par ce discours d une logique implacable, aurait pris en hate la porte, en priant le discoureur d etre a son egard moins severe 1 . Les deux amis ne devaient plus serevoir; la tentative que lit Ventura pour arriver jusqu au lit d agonie de Lamennais demeura vaine.
Ges quatre temoignages, d un religieux, d undiplomate, d une femme du monde et d un eveque, ont leur garantie de verite dans les ecrits ou Lamennais lui-meme a tenu a con signer les etapes des chemins par lesquels il est sorti de TEglise catholique. Pendant les heures douloureuses qui precederent cetexode lamentable, il avait Thabitude de Jeter sur le papier, comme elles se presentaient, ses difficultes de croire. En 1841, ilreunit ces feuilles eparses et les publia sous le titre de Discus sions critiques. D apres ces confessions d un incroyant, plus rien, a la fin, ne demeurait en
1 Cultrera. Delia vita e delle opere del JR. P. D. Gioachino Ventura. Palermo 1877, in-8, p. 63, 167-170. Le P. Cul- Irora a recu de Ventura, son oncle, le recit de cette rencontre.