‹ Lamennais et son écoleChapitre 10 sur 16 · LE JOURNAL L'AVENIR · texte numérisé non relu

LE JOURNAL L'AVENIR

Sommaire. — La Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. — Traduit en police correctionnelle.

— Je leur apprendrai ce que c'est qu'un prêtre ! — Berryer. — Plaidoyer et défense de Lamennais. — Condamnation ridicule.

— Dieu sans le roi ! — Les ordonnances de 1828. — Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. — Evolution de Lamennais. — Catholicisons le libéralisme. — L'Irlande et le mouvement catholique. — Lamennais rêve du rôle d'O'Connell.

— Lacordaire va à La Chesnaie. — Ja,n Fœtet ! — La Révolution de Juillet. — La date du 20 août 1830. — Un prospectus.

— L.' Avenir. — Appréciation de Mgr de Ladoue. — Les ai-mes et l'e.Kergue du journal. — Plan et programme. — Premier numéro et premier ai-ticle. — Lamennais se retourne tout d"une pièce. — Immense faculté de mépris. — La harpe éolienne. — Mon àme, pourquoi es-tu triste ?

C'est un livre, trop peu étudié dans les œuvres de Lamennais, qui a décidé de la seconde phase de son existence, cette phase où nous allons entrer et où nous trouverons le grand agitateur constamment sur la brèche, jusqu'à ce que les rangs se dégarnissent, et que, regardant autour

de lui, il aperçoive, épouvanté, mais imraohile, la solitude se faire à ses côtés.

Ce livre, où l'on trouve en germe toutes les doctrines que l'Ecole Menaisienne va défendre avec tant d'éclat, est intitulé : La Religion considérée clans ses rapports avec l'ordre politique et

Le gouvernement de la Restauration se crut obligé de relever le gant. Il affecta de voir, dans cette œuvre du fougueux polémiste, un provoquant défi, et il y répondit, à la façon des gouvernements faibles et perdus, en traduisant l'auteur devant la police correctionnelle.

Cette maladresse produisit une sensation énorme.

Poursuivi par ceux-là même qu'il avait défendus jusqu'alors, Lamennais , à qui ne devait manquer aucune gloire, vit son nom acclamé de partout, et, au jour dit, le pays entier raccompagna à la barre du tribunal correctionnel.

Comme on l'accompagnait dans une sorte de

marche triomphale, il entendit les enthousiastes l'acclamer, et d'ardents admirateurs, lœil en feu, transportés de colère, criaient : « La France « vous regarde ! Défendez-vous ! » — Lamennais s'arrêta, une révolution soudaine transforma son être. La colère de cette foule le gagna, un éclair monta à ses yeux voilés, et, d'une voix tremblante d'émotion indignée, ne se possédant plus, il répondit :

a Je vais leur apprendre ce que c'est qu'un « prêtre. »

Mais, quand il fut assis sur le banc des accusés, il vit venir à lui un jeune homme, sur le front duquel rayonnait cette étoile, qui marqua de son sceau lumineux tant de fronts autour du Maître, je veux dire le génie de l'éloquence !

Le jeune homme s'inclina avec respect devant l'accusé. Puis, regardant avec un fier dédain les juges, il attendit que le murmure flatteur, soulevé par sa noble démarche, se fut apaisé.

C'était Berryer.

Lamennais prit la main de Berryer, la serra avec effusion, et lui céda l'honneur de le défendre.

Ce que fut ce plaidoyer, l'un des plus beaux du célèbre avocat, les annales judiciaires l'ont raconté.

La salle frémissait d'enthousiasme. Les juges, cloués à leurs sièges, baissaient la tète. Les rôles étaient changés, et, cette fois, on eut dit que les magistrats étaient les inculpés, tandis que l'inculpé apparaissait dans l'aurcole du magistrat.

Quand Berryer eut fini, Lamennais se leva.

D'un ton dédaigneux, il se borna à laisser tomber de ses lèvres une seule phrase, qui s'en alla braver, au siège du ministère public, le procureur royal, et mettre les juges au défi de le punir.

« Je dois, dit-il, à ma conscience et au carac- « tère sacre dont je suis revêtu, de déclarer au (( tribunal que je demeure inébranlablement attau ché au chef légal de l'Eglise : que sa foi est « ma foi, que sa doctrine est ma doctrme, et « que, jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai a de les professer et de les défendre... »

Ainsi provoqué, le tribunal correctionnel se retira pour délibérer. La délibération fut longue. Ils savaient bien quel accueil le pays allait leur faire, au sortir du Palais.

Quand ils revinrent, c'est d'une voix basse, et comme honteux d'eux-mêmes, que les magistrats prononcèrent que le livre serait confisqué et l'auteur condamné à... trente francs d'amende.

Un éclat de rire accueillit ce courageux verdict, et la foule, qui attendait au sortir de l'audience, fît une ovation à Berryer et à son client.

Le ressentiment de ce dernier fut implacable.

A partir de ce jour, lui, le royaliste ardent, qui avait acclamé le retour de ses princes, qui avait fui devant la colère du captif échappé à l'ile d'Elbe, il tint ses liens avec les Bourbons pour rompus, et ce fut sans retour.

« L'Etat marche à sa destruction, dit-il, les « rois chancellent ; leurs trônes vides ne tiennent « plus à rien. Eh bien ! je m'attache à ce qui « restera toujours, à ce qu'on ne vaincra jamais : « à la croix de Jésus de Nazareth. »

On le voit, il y a du tribun chez ce prêtre, et sa soutane dissimule peu la cuirasse de l'homme armé.

Ce fut le point de partage de la vie de M. de Lamennais.

Jusque là, il avait dit : « Dieu et le Roi ! » D'un seul coup, il va retrancher la moitié de sa devise ; il dira désormais : « Dieu sans le Roi ! » en attendant qu'il découvre tout le progrès de sa pensée, et que, Savonarole nouveau, il crie à la France et au monde : « Dieu et la Liberté ! »

Le vieux roi le comprit. Sentant crouler sous lui un trône mal posé sur un sol mouvant, il jeta

à la Révolution grondante des os à ronger, comme, au sein des steppes sibériennes, le mougick, tremblant de peur, jette aux loups acharnés à poursuivre son traîneau une pâture insuffisante, qui peut bien arrêter la meute sanguinaire, mais juste le temps voulu pour redonner à sa poursuite ardente une vigueur nouvelle.

Sa conscience s'alarma bien un peu. Mais, Léon XII, consulté, lui ayant déclaré que si, pour des motifs puisés dans la nécessité politique, nécessité dont le Roi demeurait juge, il croyait devoir fermer les collèges des Jésuites, le Saint- Siège n'oserait prononcer que cette mesure fût condamnable.

Les ordonnances du 16 juin 1828 furent signées. Elles enlevaient aux Pères Jésuites les huit établissements d'éducation qu'ils dirigeaient et, pour les empêcher d'y rentrer, exigeaient des supérieurs des petits séminaires la déclaration qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse.

Les Evéques réclamèrent de toutes parts. Rome leur imposa silence. Une lettre du cardinal Bernetti, secrétaire d'Etat du Pape Léon XII, engagea les Evêques à se confier à la sagesse du Roi.

Charles X respira, et son Ministère crut le débat apaisé.

— ^Ot —

Ils avaient compté sans Lamennais.

Lamennais descendit dans l'arène.

L'ouvrage qu'il lanra tout à coup, comme un brûlot au milieu du navire, s'appelait : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. Il parut au commencement de 1829.

Les ordonnances de juin 1828 étaient l'occasion. Au fond, il s'agissait de bien autre chose.

En dépit du titre de l'ouvrage, calculé, a-t-on dit, pour allécher les hommes du passé, Lamennais opérait là toute une évolution, des plus imprévues certes et des moins comprises alors, vers les tendances politiques modernes.

L'évolution mérite que nous la notions avec quelque soin. Car, Lamennais a pu se tromper sur certains points de détail. Mais, sa thèse générale dénote une profonde connaissance des besoins du moment présent. Toutes les grandes âmes épousèrent avec enthousiasme la défense du drapeau qu'il lève tout à coup, hardiment, sans

forfanterie, mais avec une fière audace, décidé à mourir plutôt que de le laisser s'incliner devant aucune compromission.

Dès la troisième page du livre, on lisait ces paroles :

« Nous demandons pour l'Eglise catholique la « liberté promise par la Charte à toutes les reli- « gions, la liberté dont jouissent les protestants, « les juifs, dont jouiraient les sectateurs de « Mahomet et de Bouddha s'il en existait en « France... Nous demandons la liberté de cons- « cience, la liberté de la presse, la liberté de « l'éducation , et c'est là ce que demandent « comme nous les Belges, opprimés par un gou- « vernement persécuteur. »

Tout le programme, que demain l'Ecole menaisienne lancera au milieu des foules frémissantes, tout ce programme est là, dans ces quelques mots.

M. de Lamennais ne va pas encore jusqu'à prêcher ouvertement l'alliance avec le libéralisme, comme il le fera bientôt, mais, dès lors, il prône, sans détour, comme on voit, les catholiques belges , qui commençaient ouvertement cette alliance.

C'est dans sa correspondance qu'il faut alors chercher toute sa pensée.

« Au moins si l'on se réveillait ! » écrit-il à une âme qui avait droit à sa confiance absolue. a Les catholiques belges sont, sous ce rapport, « beaucoup plus avancés que nous ; ils sentent « la nécessité de se guérir de cette terrible rnala- « die, appelée le royalisme. Il est temps qu'un « nouvel esprit se remue dans les peuples : sans « cela, point de salut pour eux, non plus que « pour les souverains. »

Et, le 30 janvier 1829, il dévoile toute la largeur de son plan et il s'écrie : (^ On tremble de- « vant le liuéralisrne : catholicisez-le , et la « société renaîtra ! »

Est-il besoin d'expliquer cette évolution ?

Depuis son procès, c'est-à-dire, depuis trois ans, M. de Lamennais avait cessé d'être royaliste. Néanmoins, il était resté, je l'avoue, plus pessimiste, plus alarmiste, plus anti-libéral que jamais.

Tout à coup, un horizon nouveau lui apparaît, derrière le voile violemment déchiré par deux grandes commotions toutes proches.

C'était le temps où deux peuples, nos voisins et nos amis, venaient d'assister tous deux à un de ces grands coups de la Providence, qui réveillent, de temps à autre, le long des siècles,

comme un fracas de tonnerre, les nations endormies.

Le premier de ces deux peuples a un nom que des lèvres françaises ne prononcent jamais, sans que le cœur tressaille et les fasse frémir.

Quand Lacordaire dut, pour la première fois, prononcer ce nom duns la chaire chrétienne, les témoins de cette scène nous ont raconté que le grand orateur s'arrêta. Son beau regard sembla se perdre dans la voûte du temple. Puis, d'une voix inspirée, tremblante d'émotion, il s'ccria :

« Je ne le nommerai pas, Messieurs, ce peuft pie cher et sacré, ce peuple plus fort que la « mort : nos lèvres ne sont pas assez pures et « assez ardentes pour le nommer ; mais le ciel le « connaît, la terre le bénit, tous les cœurs ara dents lui ont fait une patrie, un amour, un « asile... 0 ciel qui voyez, ô terre qui savez, ô « vous tous, meilleurs et plus dignes que moi, « nommez-le, nommez-le, dites : L'Irlande ! o

D'un seul coup, on avait enlevé à ce peuple tous ses droits politiques et civils. — On avait fait plus encore :

La loi disait à ce peuple : Vous n'êtes rien ; apostasiez, et vous serez quelque chose. Vous êtes esclaves ; apostasiez, et vous serez libres.

Vous mourez de faim : apostasiez et vous serez riches.

Quelle tentation ! et que le calcul était profond, si la conscience n'était pas plus profonde encore que l'enfer !..

Tout à coup, les lacs d'Irlande retinrent sur leurs flots les souffles qui les agitaient ; ses forêts demeurèrent tremblantes et immobiles ; ses montagnes firent comme un effort d'attention : l'Irlande entendait une parole pleine de Dieu et de la patrie, habile à soutenir le droit des faibles, demandant compte des abus de l'autorité, ayant conscience de sa force et la donnant à tout le peuple.

Certes, c'est un jour heureux que celui où une femme met au monde son premier-né ; c'est un autre jour heureux que celui où le prisonnier revoit l'ample lumière du ciel; c'est encore un jour heureux que celui où l'exilé rentre dans sa patrie : mais aucun de ces bonheurs, les plus grands de l'homme, ne produit et n'égale le tressaillement d'un peuple, qui, après de longs siècles, entend pour la première fois la parole humaine et la parole divine dans la plénitude de leur liberté, et cette inénarrable joie, l'Irlande la devait à un jeune homme de vingt-cinq ans, qui s'appelait O'Connell.

Je ne referai pas, après Lacordaire que je viens de citer, toute cette lutte digne des Actes des Martyrs, où la voix du grand tribun, forçant les portes du Parlement Britannique, enleva d'assaut, par l'appui que lui prêta le peuple irlandais, un bill, émané du ministère, accepté de la législature et signé par le roi, qui proclama Tcmancipation des catholiques dans les trois royaumes unis.

C'était le 13 avril 1829.

Or, il se trouva qu'au moment même où paraissaient en France les fameuses ordonnances de Juin, la liberté de l'éducation était violentée en Belgique par le roi calviniste des Pays-Bas.

C'en fut assez.

La protestation émue des catholiques belges, admirateurs passionnés du grand agitateur irlandais, éveilla immédiatement, dans la solitude de la Chesnaie , un écho aussi puissant qu'inattendu.

La façon de voir de M. de Lamennais en fut profondément modifiée.

Il rêva du rôle d'O'Connell. Il dit :

« Quand les catholiques aussi crieront liberté, « bien des choses changeront. »

On s'effrayait autour de lui.

« Est-ce donc, répondit-il aux timides est-ce

« donc que les catholiques de France, au nombre (( encore de vingt-cinq millions, n'en viendront « pas à se demander si, lorsqu'on a tout réduit à « une question de force, ils ne doivent pas comp- « ter pour quelque chose dans cette question? »

Il ne venait pas seulement à son esprit l'idée de se demander si cette théorie avait chance d'être acceptée...

« Qu'importe ? s'écriait-il. On doit la vérité « aux hommes ; on doit la dire jusqu'au bout, « même quand ils ne peuvent plus l'entendre. « Qui ad vitam ad vitam ; qui ad morlem ad mor- (k tem. »

L'heure était venue pour M. de Lamennais de devenir un homme pratique : il ne se bornait plus à écrire, il voulait agir.

Certes, les difficultés étaient grandes.

Poursuivi, nous l'avons vu, en police correctionnelle par le Gouvernement, Lamennais était blâmé par les Evêques de France, par les Sulpiciens, par les Jésuites.

Lacordaire disait de lui : « Il serait seul dans « le monde, que ce serait pour lui une marque « infaillible qu'il a raison. »

Cette parole de Lacordaire fut répétée à M. de Lamennais.

Pour toute réponse, il se contenta d'envoyer ses livres à son jeune contradicteur.

Lacordaire les lut, ou jilutôt, comme il le dit dit lui-même, « je les ai relus et ils m'ont ramené « vers lui. »

En mai 1830, il frappa à la porte de la Chesnaie.

Deux mois après, Charles X avait cessé de régner.

Qui ne connaît cette histoire?

La Restauration avait fatalement mis en présence et en état de lutte les victimes et les héros de la Révolution. La partie n'était pas égale. Louis XVIII l'avait compris , et sa politique consista à s'efforcer d'amortir cet antagonisme. Au contraire, Charles X n'en tint aucun compte. Il succomba.

Berryer adjura le fondateur de la Chesnaie de défendre la royauté légitime, qui venait de se réfugier dans les bras des anciens amis politiques de M. de Lamennais.

— ÎOO —

Celui-ci rcftondit, d'un ton très-haut et avec un dédain su|trcme, par la parole de Marthe sur I^azare, mort depuis quatre jours : Jam Fœtel !

Le jour suprénoe arrivé, il n'accorda pas au frère de Louis XYI , à sa fille , au dernier rejeton de Jjouis XIV, un seul instant de regret, un seul mot de pitié.

« I^es vaincus ont, de toute manière, mérité « leur défaite, et cette défaite est sans retour ! »

Telle fut sa dure et unique parole, en apprenant la Révolution de juillet 1830.

Mais, Charles X parti pour l'exil, qu'allait-il advenir, et (ju'y avait-il à faire ?

De toutes parts,, les gentilshommes brisaient leurs épées, déposaient leurs toques, rentraient sous la tente.

Mais enfin, Charles X parti, il restait la France, il restait l'Eglise.

(( Chaque position a ses devoirs, dit Lamennais, mais les devoirs de la position présente « sont, à mon avis, concentrés dans un seul : « s'unir, pour arrêter, s'il est possible, l'anarchie « qui nous menace... «

Il tenta d'obtenir, après de glorieuses luttes, lacté d'émancipation qui tout récemment avait couronné les efforts et la tète du grand Libérateur de rii'lande

Mais, O'Connell avait toute une naiiou derrière lui; M. de Lamennais n'avait à sa suite qu'un petit bataillon sacré, lentement formé par son génie.

O'Connell avait toujours été le même : enfant de l'Irlande, libéral et chrétien, L'O'Connell français avait été absolutiste, anti-libéral et en désaccord d'idées avec le clergé gallican.

Pour réussir dans son rêve, il lui fallait brûler ouvertement, en plein joui", avec une mise en scène calculée, les vaisseaux qui l'avaient porté au rivage, où sa main audacieuse brandissait une épée neuve et vierge.

L'œuvre hardie fut tentée le 20 août 1830.

Ce jour-Jà est une grande date dans la vie de Lamennais, dans les annales de l'Ecole Menaisienne, dans les actes du parti catholique qui a fait l'Eglise de France ce qu'elle est aujourd'hui, bien plus, c'est une date capitale pour l'histoire de l'Eglise catholique tout entière.

Mais, quelle est donc l'œuvre à laquelle j'attache une importance si considérable, pour que la date mérite d'en être ainsi signalée à l'attention de tous.

Oh î une œuvre bien modeste en apparence ! une œuvre que plus d'un toucha à peine d'un doigt dédaigneux, comme on écarte un de ces

mille papiers importuns dont la poste encombre chaque jour nos boites à lettres ; une œuvre, dont nul peut-être ne mesura alors les promesses, vrai grain de sénevé, qui devait devenir un grand arbre ; vrain grain de sable, où devait s'appuyer un édifice immense.

Cette œuvre, ne riez pas, cette œuvre, ce fut un prospectus !

Je vous ai demandé, cher lecteur, de contenir vos sourires, j'ai raison, car, écoutez-moi :

C'était le prospectus du journal ['Avenir.'...

lY

Hier, j'ai pris, dans mes mains, ce prospectus, aujourd'hui jauni par les ans, et qu'on me laisse le confesser, je l'ai touché avec un respect mêlé de terreur.

Que de choses en sont sorties ! Que de larmes il a lait répandre ! De combien de retours il fut l'aurore, et aussi, hélas ! quelle chute ell'royable il a présagée î

Le titre lui-même n'avait point été choisi au

hasard, ni, comme il arrive quelquefois, pour dissimuler un fret peu couru sous un pavillon trompeur.

L'Avenir ! Ce titre, à lui seul, était toute une profession de foi.

Cela disait assez que, dans la pensée du fondateur, l'avenir appartenait à la démocratie ; il conviait l'Eglise à s'allier franchement avec elle, pour la réconcilier avec la Religion dans un commun dévouement à la liberté.

Mais, voilà que je mets le pied sur le terrain brûlant.

J'ai besoin d'abriter ce qui me reste à dii-e, sous une autorité que nul ne récusera.

C'est Mgr de Ladoue, évéque de Nevers, ultramontain déclaré, anti-libéral non moins déclaré, royaliste ardent, qui va parler pour moi :

« Simple narrateur, » dit ce savant prélat, quand, dans son beau livre sur Gerbet, il est amené au point où j'en suis, « simple narrateur, « nous n'avons pas à apprécier des sentiments « qui froissent des convictions personnelles que « le temps n'a fait qu'affermir ; il ne nous con- « vient pas surtout d'épiloguer, dans le calme a du cabinet et le froid de la réflexion, sur des « expressions échappées au milieu du bruit de (( la rue sous l'impression de terreurs qui se

« changeaient en espérance. Mais, si nous ne « voulons pas blâmer, il nous sera permis d'ad- « mirer. Eh ! n'est-il pas vraiment admirable de « voir ces âmes sacerdotales, à peine la tempête « qui a menacé leur tête apaisée, se redresser <( dans leur dévouement pour courir à la défense « de l'Eglise ! Le trône, en tombant, a ébranlé « l'autel, mais il ne l'a pas renversé... Soldats (( de l'autel, ils sont là, debout, pour le soute- « nir. »

Le prospectus de V Avenir énonrait hardiment la pensée de séparer entièrement la religion de la politique, de soustraire l'Eglise à toute influence séculière et de réclamer sans relâche, pour les cathoUques, la hberté.

Cette hardiesse, alors si nouvelle, lancée sur le pavé pai'isien encore tout incandescent, fut un coup de tonnerre.

Une croix lumineuse et rayonnante dominant le livre saint et les clefs de saint Pierre, composait les armes du journal, et en exergue, on lisait, en caractères flamboyants, qui fascinèrent les uns et firent rougir les autres, ces mots : Dieu et la Liberté !

Ecoutons-les, ces néophytes un peu naïfs du hbéralisme nouveau. Ils n'ont pas'iippris l'art de déguiser leurs pensées, et ce n'est pas à l'école

de Talleyrand que s'est formée la jeune école menaisienne.

« La majorité des Français, disent-ils, veut sa « religion et sa liberté. Nul ordre stable ne se- « rait possible, si elies étaient considérées com- « me ennemies. Les deux principales forces mo- « raies, qui existent dans la société, ne sauraient « se trouver flans un état de lutte, sans qu'il en « résultat une cause permanente de divisions et (• de bouleversements. De leur union naturelle, « nécessaire, dépend le salut de l'avenir. — « Mais, il reste beaucoup de préjugés à vaincre, « de passions à calmer. D'une part, des hommes « sincèrement religieux ne sont pas encore en- « très ou n'entrent qu'avec peine dans les doc- « trines de la liberté. D'une autre part, des « amis ardents de la liberté n'envisagent qu'a- (( vec une sombre défiance la religion que pro- « fessent vingt-cinq millions de Français. — Le « moment est favorable pour faire cesser cet an- « tagonisme, car il s'est opéré déjà un change- « ment salutaire dans le libéralisme français. Il « existe deux libéralismes parmi nous, l'ancien « et le nouveau. — Héritier des doctrines des- ({ tructives de la philosophie du XVITP siècle, « et en particillier de sa haine contre le christia- « nisme, le libérahsme ancien ne respire qu'into-

« lérance et oppression. — Mais, le jeune libéra- « lisme, qui grandit et qui finira par étouffer « l'autre, se borne, en ce qui concerne la reli- « gion, à réclamer la séparation de l'Eglise et de « l'Etat, séparation nécessaire pour la liberté de « l'Eglise et que tous les catholiques éclairés « désirent également. «

Nous discuterons cette assertion et ce programme.

En ce moment, je cours au plus pressé : l'historique de la fondation du journal VAvenir.

C'était la première fois qu'un journal quotidien, exclusivement consacré à la défense des intérêts catholiques, descendait dans l'arène des discussions politiques, ardentes, passionnées.

Le plan du journal est merveilleusement conçu.

Par rapport à l'esprit humain en général, pour les questions sociales, en matière d'organisation administrative, en économie politique, dans les sciences, dans la littérature, dans les arts industriels, l'Avenir annonce un programme, que je voudrais pouvoir citer en entier, ne serait-ce que pour montrer de quelles hauteurs est descendu le journalisme contemporain.

Quel journal aujourd'hui aurait la pensée d'attirer l'abonné ou l'acheteur, en lui proposant

comme amorce l'attrait de questions aussi absti^aites î

Le premier numéro se fit attendre jusqu'au 16 octobre.

Un article magistral l'ouvrait. On y sentait la griffe du lion.

Lamennais y jetait un coup d'œil sur le passé, qu'une heure avait suffi pour efifondrer dans un effondrement misérable.

« Tout cela se passait hier, écrit-il, et aujour- « d'hui l'on chercherait en vain quelques traces « de ce qu'on disait affermi pour jamais : le « temps roule ses flots sur ces vastes ruines. »

Suivait une énumération, magnifique d'éloquence, du mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs institutions. Puis, le fougueux polémiste s'écriait : « Qu'est-ce donc qui de- (( meure?... Deux choses, seulement deux cho- (( ses : Dieu et la Liberté... »

Or, toujours d'après lui, depuis la Fronde, le clergé français, malgré les condamnations de

Rome, recevant à genoux les doctrines serviles que le despotisme lui imposait insolemment, corrompit dans son propre sein l'esprit du catholicisme, et le rendit, aux yeux des peuples, complice du pouvoir qui avait planté sa' tente sur les derniers débris delà liberté chrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel, les hommes s'effrayèrent de Dieu.

De là, le philosophisme du XVIIP siècle, de là les épouvantables persécutions de 93.

Celles-ci ont laissé dans la mémoire des catholiques des souvenirs trop sinistres, pour qu'ils ne soient pas en défiance vis-à-vis de tout ce qui se présente sous le nom de Liberté.

L'heure est venue de les réconciher avec elle.

Tout cet article, quej'etïleure à peine, était un programme.

L'indifférence en matière de dynastie s'y montrait à nu.

Les Royalistes en furent révoltés , comme d'une défection, d'autant plus poignante pour eux qu'elle était moins prévue.

Au contraire, les libéraux, sauf un groupe qui composait ce qu'on appelait l'Ecole du Globe^ se refusèrent à voir là autre chose qu'un masque.

Comme il arrive souvent en pareil cas, les déclarations libérales de ce prêtre hardi ne furent

pas prises au sérieux : on y vit, non point une profession de foi, mais une manœuvre.

Or, rien ne ressemble moins au caractère de Lamennais qn'une manœuvre.

Etre habile', disons le mot, finasser, lui répugnait d'autant plus que, pour lui, comme pour bien d'autres âmes honnêtes, fin est synonyme de fourbe.

Alors, éclata le caractère de Lamennais, et commença la seconde moitié de cette vie contradictoire, qui se consuma à maudire ce qu'avait adoré la première.

Du fanatisme du principe d'autorité, il passe au fanatisme du principe de liberté, et cela, avec l'inflexibilité de cette nature absolue, pour laquelle le relatif n'existait pas.

Quand il se retournait, cet homme se retournait tout entier, et il demeurait comme auparavant tout d'une pièce.

En même temps — chose à peine croyable, mais certaine ! — il ne restait pas dans sa mémoire l'ombre d'un souvenir qu'il eut jamais été de son opinion de la veille. Aussi, la foulait-il aux pieds avec un enivrement incroyable, car la plaie secrète de son âme, l'orgueil, se trahissait incessamment, je l'ai dit déjà, par une immense faculté de mépris.

Les royalistes étaient ses frères de lait, ses frères d'armes de tous les temps. Le jour où il se sépara d'eux, il n'en parla plus que comme d'un parti « stupide et absurde, comme il le fut tou- « jours. »

Et, ce n'était pas à des révolutionnaires, ni même à des libéraux qu'il parlait ainsi, non, c'était à ses anciens confidents de ses violences monarchistes d'autrefois.

Cette exécration du royalisme ne pouvait manquer de s'étendre à l'Eglise, le jour où l'Eglise à son tour désavouerait Lamennais.

Et voilà comment, né avec une àrae aimante, l'auteur de l'Essai, le chantre des Morts et de la Pologne, a été sans contredit l'homme de notre temps, qui a le plus méprisé, le plus haï et le plus insulté.

On le voit, je ne recule pas devant l'expression de la vérité, et, si je présente avec admiration les beaux côtés de cette vie étrange, tout en aimant Platon, le vrai m'est encore plus cher que Platon.

La pente, sur laquelle cette évolution du chef lança l'Ecole Menaisienne et son journal, était bien périlleuse.

Ce ne sera pas trop d'un chapitre tout entier, le prochain, pour raconter cette longue, palpitante et poignante histoire.

L'avouerais-je pourtant ? Je ne finirais pas ce chapitre, sans quelque remords, si je laissais le lecteur sous l'impression des sévères paroles que la vérité historique et doctrinale m'a forcé de prononcer sur le fondateur de ['Avenir.

Encore un mot de lui.

Un vif sentiment de poésie, un retour tendre et doux vers les régions sereines dont son âme portait partout le regret, revenait parfois tempérer ses âpres rigueurs.

Cette note suave est comme le son d'une harpe éolienne au milieu de l'orage. C'est le trait caractéristique de Lamennais.

Entre toutes les natures poétiques de ce temps, la sienne resta la plus sincère.

« Il ne tomba jamais, » a dit un de ceux qui l'ont connu, suivi et aimé jusqu'au bout, « il ne (( tomba jamais dans cette dérision de soi-même « où la vanité et l'adulation d'un public frivole « ont amené tant d'âmes d'abord favorisées. Il « sut éviter ce ton détestable qui porte les hom- (( mes arrivés à la renommée à ne plus se pren-

(( dre au sérieux, à se calomnier eux-mêmes et « à rabaisser leur génie aux conditions d'un « métier. Il pensa et sentit toujours pour son (( propre compte ; il fut vrai et se respecta jus- « qu'au bout ! »

C'est par ces côtés de tendre et fraîche poésie, que Lamennais exerça, sur ses intimes, une séduction, qui, aujourd'hui encore, amène des sanglots au cœur et remplit de larmes les yeux de ceux qui, l'ayant connu de près, nous parlent de lui.

Un matin, au plus fort des orages soulevés par sa polémique fougueuse, pendant que l'Ecole, il le croyait du moins, était encore plongée dans le plus profond sommeil, il s'était rendu dans la chapelle de La Chesnaie. Se croyant seul, il parlait tout haut, et, dans le silence du sanctuaire, il épanchait son âme, rêveuse et attristée.

On l'entendit, et les deux disciples, dissimulés derrière les ombres d'un pilier, écoutèrent, le cœur serré, cette harpe éolienne, dont nous parlions tantôt.

« Mon âme, disait-il, pourquoi es-tu triste? « Est-ce que le soleil n'est pas beau ? Est-ce (jue '( sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on « voit et les feuilles et les fleurs, avec leurs

« mille nuances , éclore sous ses rayons, et la (( nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? « Tout ce qui respire a une voix pour bénir cey lui qui prodigue à tout ses largesses. Le petit « oiseau chante ses louanges dans le buisson, « l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon « àme, pour(]uoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas « une seule créature qui ne se dilate dans la « joie, dans la volupté d'être, qui ne se perde <( dans l'amour ? — Le soleil est beau, sa lu- (( mière est douce ; le petit oiseau, l'insecte, la (( plante, la nature entière a retrouvé la vie, et (( s'en imprègne, et s'en abreuve ; et je soupire, (( pai'cc que cette vie n'est pas venue jus- « qu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé (( sur la région des âmes, qu'elle est demeurée « obscure et froide. Lorsque des flots de lumière a et des torrents de feu inondent un autre mon- « de, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'en- « veloppe de ses frimas, comme d'un suaire « éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point (( de pi'iatemps... »

Gei'bet et Maurice, qui l'entendaient, sentirent les larmes gagner leurs yeux, quand ils virent de grosses larmes sillonner les joues prématurément ridées de leur Maître, qui s'était tu et qui pleurait.

Etrange nature, vraiment, que cette nature, mêlée de sourires et de colères, de pleurs attendris et de rugissements terribles !

Continuons à l'étudier de près et suivons-le jusqu'à ce que le dénouement arrive et nous fasse pleurer, à notre tour, sur cet homme, sur ce génie, sur ce prêtre qui n'a point eu de printemps !

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