POLEMIQUES, LUTTES ET PROCES
Sommaire. — La vision d'Isaie. — La mission des prophètes. — Bruits d'orage. — Les ennemis du dedans. — Lacordaire. — Les .seize premiers numéros de V Avenir. — Charles de Montalembert. — M. de Coux. — Les passes d'armes. — A propos d'un refus de sépulture. — Appels au jeune clergé. — Aux Evêques. — Ils se partagent la France. — L'Agence générale pour la défense de la Uberlé religie^ise. — Nous sommes les ministres de Dieu. — En cour d'assises. — Le procès de l'Ecole libre. — Le premier discours de Montalembert. — Sous les charmilles de la Chesnaie.
Connaissez-vous la vision d'Isaïe ?
« Va, lai dit le Seigneur, va, et place une « sentinelle : et elle te dii'a ce qu'elle aura vu. »
Le voyant d'Israël obéit, et, quand il eut placé la sentinelle pour vciilcr, celle-ci lui dit, des hauteurs où elle gardait la place.
« On crie à moi de Séir : Sentinelle , qu'y a-i- « il dans la nuit ? Ciistos, rjuid de noctc? »
Les Prophètes, comme Isaïe. ont joué un
grand rôle dans le Testament ancien. A côté de l'Eglise enseignante des Juifs, près de la Synagogue, de temps à autre, à des intervalles inégaux, apparaissait quelqu'un de ces hommes extraordinaires, suscites de Dieu pour remplir une mission auprès de son peuple, à qui ce peuple donnait le nom de « voyants. »
Sous la Loi nouvelle, quel(^ue chose d'analogue se produit, au sein de l'Eglise. A côté du siège de Pierre, près de la hiérarchie enseignante. Dieu suscite des envoyés, à qui incombe une onction spéciale et transitoire. Souvent même, cène sont que de simples prêtres, ou, s'ils sont Evoques, ils restent dans une sorte d'infériorité relative, qui semble destinée à rehausser leur mssion.
Ainsi en fut-il de saint Augustin , de saint Jérôme, de saint Bernard, de Bossuet, et, je l'ose dire, parmi les contemporains, de Lamennais.
Dieu le suscita pour une grande mission, et, conçime dans la vision d'Isaïe, il lui fut crié de Séir : « Sentinelle, qu'y a-t-il dans la nuit ? »
Pendant que, de toutes parts, on interrogeait ainsi ce grand voyant, lui se promenait dans sa solitude, comme autrefois enfant, sur les remparts de Saint-Malo.
La nuit était sombre, et des vents d'orage apportaient à son oreille anxieuse des bruits menaçants. Il écoutait.
Les cris de mort arrivaient à lui. Des voix confuses mais irritées maudissaient l'Eglise et son Christ. A Paris, la populace ameutée reaversait le palais de l'Archevêque et n'y laissait plus pierre sur pierre. Des bandes avinées pénétraient dans les églises, et Saint-Germain l'cVuxerrois était saccagé. Dans les départements, on renversait la croix de mission, et la soutane du prêtre était insultée, jusque dans les moindres bourgs de France.
Puis, au-dessus de ce tumulte populaire, et le dominant, des voix plus aiguës, qui donnaient le frisson, prophétisaient la ruine prochaine du catholicisme !
Quelle heure, et quelle nuit !
Tout ce qu'on avait tenté depuis trois siècles pour lutter contre l'envahissement des doctrines anticatholiques et même antichrétiennes avait échoué.
Le génie, le talent , la vertu n'avaient pu triompher de l'irréligion.
Bossuet avait combattu le protestantisme avec une puissance de raisonnement, d'érudition, d'éloquence, qu'on ne pouvait songer à surpasser...
et le protestantisme était vivant comnrie avant Bossuet.
Le Voltairianisme et l'Encyclopédie avaient triomphé de tous les anathèmes de l'Eglise et de tous les efforts du clergé.
L'alliance du trône et de l'autel, durant ces quinze dernières années, n'avait servi qu'à produire un redoublement de colère contre le clergé.
Ah ! comme il est facile, du fond de son cabinet, de lancer l'anathème ou de prodiguer l'ironie à ceux qui se battent là-bas, pour défendre les abords de la place, au sein de laquelle les heureux reclus se réservent le droit de rire à leur aise des coups, maladroitement portés par ceux qui se font tuer pour leur l'aire un rempart !
Pour moi, arrivé au point où je vais avoii' à noter les manœuvres fausses et à compter les coups malheureux, je le déclare loyalement, je reste avec ceux qui vont mourir, et, s'il me faut indiquer un blâme, ce ne sera qu'en m'agenouillant devant les soldats frappés à mort pour notre cause et en leur demandant pardon d'oser paraître oublier un instant qu'ils ont versé leur sang pour nous !
Eh quoi! La nuit était noire, les clameurs sanguinaires montaient de partout, l'Eglise de
Dieu était frappée, l'Eglise de France agonisait, et vous voudriez que ces fiers soldats se fussent battus de sang froid, sans rien perdre de leur calme réfléchi au sein de la mêlée ! Ah ! ceux qui l'ont dit, ceux qui l'allèrent redire là où ils espéraient être écoutés, en parlant à voix basse, comme font les délateurs, ceux qui applaudirent à la chute de TertuUien, ceux-là, je sais leurs noms, ce sont les ennemis du dedans, les pires de tous î
Custos, quid de nocte? Sentinelle, qu'y a-t-il dans la nuit ?
De son œil perçant, le Maître vit dans les ténèbres.
A ses côtés, un jeune et ardent soldat avait réclamé l'honneur et le péril de la veillée d'armes sur les remparts d'Israël.
11 avait vingt-huit ans. Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le poit déjà souverain de sa tète, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa per-
sonne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder, non-seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime.
La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir.
Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de l'âme et du talent.
11 apparaissait charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité.
A ce portrait, tracé par un ami, on a reconnu le premier compagnon d'armes de Lamennais, celui qui avait frappé en 1830 aux portes de la Chesnaie, le principal rédacteur deV Avenir.
Lacordaire !
Lacordaire et Lamennais ! Beau sujet d'étude que je traiterai un jour, et qui nous promet de vraies découvertes.
Et cependant, le Maître n'exerçait sur ie bril-
lant disciple qu'une seule séduction, celle du génie, et, comme Lacordaire lui-même l'a confessé, de la supériorité de 1 intelligence.
Sous le feu de l'ennemi, son regard cherchait à l'horizon la recrue que l'instinct de son cœur lui annonçait, avant qu'il l'eut vue venir !
« Mon âme, disait-jl, comme Iphigénie, attend « son frère au pied des autels, » pour lesquels je combats, prêt à mourir, s'il le faut, dans la lutte.
L'A venir produisait une sensation sans exemple.
Cinq articles de Lamennais, deux de Gerbet, sept de Lacordaire, avaient donné aux seize premiers numéros du journal un retentissement et un éclat incomparable.
« Nous nous en allions partout, » me disait un vénérable prêtre, rappelant ses souvenirs de cinquante ans, » nous nous [en allions partout, « l'Avenir à la main, et disant tout haut qu'il (( faudrait l'imprimer en lettres d'or ! »
Un vent d'Irlande apporta à Lacordaire la première brise de cette amitié incomparable, dont il dira lui-même plus tard : « Je l'aime, (( comme si c'était un plébéien ! » Les préventions du temps étant données, il ne pouvait rien dire de plus expressif.
D'Irlande, Lamennais reçut, le seizième jour delà fondation du journal, une lettre où le futur ami de Lacordaire sollicitait l'honneur de combattre sous ses ordres.
« J'accours, disait-il, avec l'ardeur de mes (( vingt ans, de l'autre côté de la mer, où je (( viens de voir O'Connell, à la tête d'un peuple, a dont l'émancipation religieuse a été conquise, « par la libre parole et par la presse libre. »
Il accourut, en effet, et ne trouva, auprès de rO'Connell français, que trois prêtres et cinq laïques. La foi du fils des croisés n'en fut pomt troublée : il était à l'âge où l'on ne compte ni ses compagnons d'armes ni ses adversaires.
Le nouveau venu s'appelait Charles de Montalembert.
Voilà donc tout l'état-major de l'Avenir.
M. de Lamennais commme généralissime ; Henri Lacordaire et Charles de Montalerabert, comme aides de camp. Mais cet état-major était sans soldats.
Le grand nom du général, les prodiges de valeur et d'activité de ses deux jeunes lieutenants eurent bientôt fait sortir de terre une armée.
A proprement parler, ils furent à eux seuls l'Avenir.
Lamennais, toujours souffrant, n'écrivait que des articles capitaux, des articles-ministre, comme on disait alors.
Gerbet, souffrant aussi, l'abbé Rohrbacher, peu propre au métier de journaliste, ne donnaient signe de vie que de loin en loin.
Lacordaire et Montalembert faisaient à eux deux, chaque jour, le numéro : ils ne désemparaient pas de la brèche.
Mentionnons cependant — et c'est justice — à côté d'eux, M. de Coux, qui apportait dans les bureaux du journal l'expérience d'une vie aventureuse, et des notions d'économie sociale alors neuves dans la presse cathohque (1).
Chaque matin, sous l'inlkicnce de ce principe tout lamennaisien, que « la liberté ne se donne pas, mais se prend, » chaque matin, on sonnait la charge, chaque matin, on enregistrait les faits
(\) Voir, pour plus de détails, le beau récit de M. Foissct.
d'armes de la veille et on lisait l'ordre de la journée.
On parlait au clergé comme à une armée rangée en bataille ; on lançait en éclaireurs les plus ardents ; on stimulait le zèle des retardataires ; on attachait au pilori les déserteurs.
Les chefs étaient harangués, les plans de campagne indiqués d'avance sans rien craindre des espions, car l'ennemi était loyalement prévenu, mais en même teiips signalé et poursuivi à outrance.
Oh ! la grande lutte ! « Qu'ils sont beaux tes « pavillons , ô Israël , que tes tentes sont « belles ! »
Comme autrefois Balaam bénissant malgré lui le peuple élu, les ennemis passaient devant le camp des vaillants de l'Eglise, et, forcés d'admirer, ils inclinaient leur drapeau et saluaient de l'épée.
Et pourtant, encore une fois, on ne les ménageait pas.
Philosophes , briseurs de croix , ministres , ombres do proconsuls, doctrinaires, bourgeois, gallicans, tous étaient attaqués à la fois.
Les résistances irritaient la fougue des combattants ; il semblait que le soleil se coucherait toujours trop tôt sur leur belliqueuse ardeur.
La patience et les ménagements étaient peu en faveur dans cette stratégie. On voulait, non pas demain, mais tout de suite ; on arracherait de vive force et à la pointe de l'épée ce qu'on refuserait d'accorder de bonne grâce.
Ici, je vais prendre en mains la collection de l'Avenir.
Mes lecteurs seront juges, comme l'étaient, au temps de la chevalerie, les spectateurs et les spectatrices des tribunes , qui comptaient les coups et veillaient à ce que tout se passât selon les lois de l'honneur.
Les coups sont nombreux, ils frappent d'estoc et de taille, ils se succèdent comme une grêle. Mais, par exemple, dans ces passes d'armes, si fières, si insolites, je vous l'accorde, entre les mains sacerdotales, je vous permets d'être troublés et, comme on le fut à Rome, pleins d'effroi, mais, je défie bien le plus prévenu de relever une infraction à l'honneur, un seul manque de loyauté.
Ces deux volumes, qui forment encore aujourd'hui une lecture fiévreuse , haletante , comme le spectacle d'un tournoi, sont pleins de prodiges de vaillance, d'audace, d'indépendances généreuses, de catilinaires éloquentes, je le dis sans hésiter, de magnifiques erreurs.
On va en juger, et on aura une idée du diapason auquel les voix 'des combattants étaient montées.
Il s'agissait d'un refus de sépulture qui avait eu lieu à Aubusson, et à Ja suite duquel le souspréfet avait fait introduire dans l'église, par la force armée, la dépouille d'un homme, mort après avoir refusé les secours de la religion. L'Avenir en prend occasion de s'adresser aux autres prêtres de France :
« Un de vos frères a refusé à un homme, mort « hors de votre communion, les paroles et les « prières de l'adieu des chrétiens... Votre frère a « bien fait : il s'est conduit en homme libre, en « prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres « pures de bénédictions serviles. Malheur à qui « bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu a avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui « murmure des mensonges au bord d'un cer- « cueil ! qui conduit les âmes au jugement de « Dieu par crainte des vivants ou pour une vile M monnaie! Votre frère a bien fait. Sommes- <( nous les fossoyeurs du genre humain ?... Votre « frère a bien fait : mais une ombre de proconsul « a cru que tant d'indépendance ne convenait « pas à un citoyen aussi vil qu'un prêtre catho- « tique. Il a ordonné que le cadavre serait pré-
« sente devant les autels , fallût-il , pour l'y « conduire , crocheter les portes de l'asile où a repose, sous la protection des lois de la patrie, « sous la i?arde de la liberté, le Dieu de tous les ■( hommes et du plus grand nombre des Frant rais... Un simple sous-préfet , un salarié « amovible, du sein de sa demeure, gardée « contre l'arbitraire par trente raillions d'hom- « mes, a envoyé dans la maison de Dieu un u cadavre. Il a fait cela, tandis que vous dor- « miez tranquilles sur la foi jurée dans la Charte « du 7 août, tandis que l'on exigeait de vous " des prières pour bénir, dans le roi, le chef de la « liberté d'une grande nation. Il a fait cela dece vant la loi qui déclare que tous les cultes sont « libres ; et qu'est-ce qu'un culte libre si son « temple ne l'est pas, si l'on peut y apporter de c( la boue, les armes à la main ? Il a fait cela à la « moitié des Français, lui, ce sous-préfet !... Or, c( cet homme, il est au coin de son feu, tranquille « et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir, si, « prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la « main et le chapeau sur la tète, vous l'eussiez M porté dans quelque hutte faite avec des plance ches de sapin, jurant de ne pas l'exposer une « seconde fois aux insultes des temples de « l'Etat... »
On imagine l'effet produit sur le jeune clergé de 1830, issu de la Révolution, aspirant à la liberté, par des philippiques semblables ! C'était une traînée de poudre. Chaque matin, du plus loin qu'ils le voyaient venir, le facteur, qui apportait les numéros de l'Avenir dans le dernier presbytère des campagnes, était accueilli comme un messager de délivrance prochaine !
a Vous frémissez, leur disait Lamennais, eh ! <( qui vous empêche donc d'être hommes une « fois, et de jeter au milieu de la France ce cri « unanime : Nous ne voulons pas !... Prêtres de <( Jésus-Christ, que fait-on de vous? Des fonc- « tionnaires publics, payés à raison de leurs seru vices, soumis à quiconque daigne leur com- « mander, emprisonnés en de certaines limites « qu'on leur interdit de franchir, obligés de <( revêtir ou de déposer les vêtements distinctifs « de leur état, selon les caprices du premier (( agent de police : voilà ce que vous êtes !... « L'autorité civile vous suit jusqu'à l'autel, et là, « près de vous, debout, elle surveille le sacrifice « et préside aux sacrés mystères. Reconnaissez- « vous, dans l'avilissement, dans l'opprobre in- (( dicible de cet odieux esclavage, le sacerdoce « du Fils de Dieu ? et, vous étonnerez-vous -que « les peuples, ébranlés, inquiets, éperdus, de-
€ mandent ce qu'il y a là du ciel ?... Regardez le « Christ et sachez être pauvres, pour être libres « et respectés, pour être forts. Ce n'est point « avec un mandat sur les payeurs de César, que (( Jésus envoya ses apôtres à la conquête du a monde !... Après tout, que faut-il au prêtre « pour accomplir sa mission divine ? Des lèvres « indépendantes et un morceau de pain... »
Un autre jour, V Avenir leur disait encore :
« Nous sommes payés par nos ennemis, par « ceux qui nous regardent comme des hypocrift tes ou des imbéciles, qui sont persuadés que a notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débite teurs, sans doute, et c'est le pire, qu'étant nos « débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils « nous font une aumône... Figurez-vous un dé- « biteur qui, rencontrant son créancier, lui jette- ((. rait dans la boue un peu de monnaie, en lui « disant : « Travaille, fainéant, travaille ! » Voilà « comme nous traitent nos ennemis, et il y a au- « jourd'hui trente ans et quatre mois que nous « Jious baissons pour ramasser. »
Ce langage, si haut, si dédaigneux, troublait la paix des presbytères, il jetait l'épouvante dans les Evêchés.
Les premiers pasteurs des diocèses s'agitaient, n'osant pas encore commander ouvertement et
dire ouvertement à leurs prêtres : Ne lisez plus ce jourucil ! Renvoyez-le à la Chesnaie ! Lamennais comprit qu'ils ne tarderaient pas à le faire. (( C'est à vous surtout que nous nous adresa sons, Evêques de France, leur dit-il, à vous « qui êtes, tout à la fois, et nos chefs, et nos (( pères, à vous sur qui reposent nos espérances, « et près de qui, en ces jours mauvais, nous « sentons plus vivement le besoin de nous ser- « rer avec amour. Qui aurez-vous pour succes- « seurs ? A mesure que la mort vous moisson- « nera, à qui vos troupeaux seront-ils confiés? « Est-il une âme chrétienne, qui ne frissonne à la « seule pensée que les évoques pourront être « choisis par les a batteurs de croix, par les per- « sécuteurs de l'enseignement ecclésiastique , « par les ennemis de la foi ? La ruine de cette (( foi, la mort du catholicisme parmi nous, ne « serait-elle pas la conséquence certaine, inévi- « table, d'un état de choses qui rend le gou verce nement maître des nominations épiscopales, « Comptez après combien de temps il ne reste- « rait plus en France qu'une Eglise entièrement « asservie, un simulacre de ministère pastoral, «un vil mannequin de sacerdoce aveugle, sourd, {( sans autre mouvement que celui qu'en se a jouant lui imprimeraient les derniers commis
¥. (le radministration. Evéques de France, ne « l'oubliez pas... c'est à vous, à vous seuls qu'il « appartient de se saisir de cette grande ques- * tion, pour assurer la conservation du sacré « dépôt qui vous est confié. Les destinées de la « foi, le salut ou la perte des générations futures, « sont entre vos mains... Décidez ! »
Puis, le lendemain, des évêques, revenant aux prêtres, le grand tribun s'écriait : a Ministres de « celui qui naquit dans une crèche et mourut sur « une croix, remontez à votre origine ; retrem- « pez-vous volontairement dans la pauvreté, (( dans la souffrance, et la parole du Dieu souf- « frant et pauvre reprendra sur vos lèvres son « efficace première. Sans aucun autre appui (( que cette divine parole, descendez, comme les '( douze pécheurs, au milieu des peuples, et « recommencez la conquête du monde. Voyez à u l'horizon... les signes précurseurs du lever de « l'astre... Messagers de l'espérance, entonnez, ^< sur les ruines des empires, sur les débris de « tout ce qui passe, le cantique de vie... »
IG
Je me suis bien attardé à ces citations. En aije dit as^ez pour faire entendre, avec le ton de la polémique, les périls de cette prise d'armes ?
Mais, voici bien une autre entreprise.
Le 18 décembre 18.)0, le bataillon sacré, qui composait le rédaction de ÏAveni7\ imagina de faire quelque chose d'analogue à la dispersion des apôtres.
Ils se partagèrent la France. Lacordaire eut les diocèses du Nord et de l'Est ; Montaiembert ceux du Midi, M. de Coux ceux de l'Ouest et du Centre.
Lacordaire correspondait- en outre avec la Suisse et l'Italie ; son ami, avec l'Irlande et 1 Allemagne, et le dernier avec la Belgique.
Ils fondèrent dès lors une sorte d'association mutuelle contre tous les actes qui attenteraient à la liberté sur un point quelconque, spécialement en France.
Cela s'appela V Agence générale jtour la défense de la liberté religieuse.
Ils organisèrent un mouvement général de pétitions en faveur de la liberté d'enseignement.
Ils firent plus. Posant en principe que la liberté se prend, quand les pouvoirs publics ne la donnent pas, ils ouvrirent en personne, à Paris, à leurs périls et risques, une écolo libre.
Ils donnaient en môme temps une forte impulsion à la presse catholique en province, ils créaient partout des foyers de résistance à l'arbitraire administratif, non point en se cachant sous des noms plus ou moins déguisés, mais ouvertement, au grand jour. Ils contenaient le gouvernement lui-même dans la nomination des évoques, et le forçaient à se désister du choix qu'il venait de faire pour le siège épiscopal de Beauvais.
Ainsi, la glace était rompue, et les catholiques, depuis si longtemps déshabitués en France de la vie publique, s'aguerrissaient peu à peu et se formaient aux mœurs militantes des pays libres.
S'il eut voulu être logique, le gouvernement de Juillet, de (]ui Lafayette avait dit que c'était la meilleure des Républiques, aurait dû s'en réjouir et favoriser loyalement cette adhésion des catholiques aux principes sur lesquels on avait assis le trône de Louis-Philippe.
Le gouvernement de Juillet, sûr d'ailleurs de plaire à une portion du clergé, celle qui restait obstinément en dehors du mouvement généreux créé par Y Avenir, intenta une série de procès à Lamennais et à son Ecole.
Je ne referai pas cette histoire, où une avocasserie tracassière fournit des textes pour punir des gens condamnés d'avance. C'est l'histoire de qui est le plus fort, au moins en fait de gendarmes et de police.
Certains détails méritent cependant au moins une mention.
Il s'agissait, dans le premier procès, de savoir si les aumôniers des collèges doivent être considérés comme des fonctionnaires publics.
L'avocat du roi soutenait que les aumôniers avaient un caractère public, et, parmi ses motifs, il alléguait que ce sont les ministres d'un souverain éti'anger.
En entendant cette énormité, Lacordaire bondit. Use leva, et, de sa voix étincelante, il interrompit le magistrat : « Non, Monsieur, dit-il, « cela n'est pas ! Nous sommes les ministres de « quelqu'un, qui n'est étranger nulle part, de « Dieu ! »
La salle faillit crouler sous les applaudissements, et l'on vit un ouvrier, passant par-dessus
les bancs et les têtes, s'approcher de l'interrupteur, lui prendre la main, et crier : « Monsieur le (( curé, je suis là-bas avec des camarades, qui « m'envoient savoir votre nom... » Ils l'attendirent, pour le porter en triomphe. C'étaient des insurgés de Juillet
Dans le second procès devant la cour d'assises de la Seine, le succès d'audience fut aussi complet, surtout devant l'opinion publique. L'arrêt ne fut rendu qu'à minuit, après une magnifique défense de Lacordaire, que le jeune prêtre commença, en saluant profondément son illustre maître, assis à ses côtés, « cet homme grand et « simple, dit-il, qui m'a permis de l'aimer! »
Mais rien n'est beau comme le procès dit de ['Ecole libre.
Ce fut le premier acte de ce grand débat, qui durera vingt années, et qui aboutira à la chute de Louis-Philippe et à la proclamation de la liberté de l'Enseignement par la République française.
Les curés de Lyon avaient été sommés de renvoyer les enfants de chœur auxquels ils donnaient gratuitement des leçons. Ah ! dirent les hommes de ri4iT?u';', « vous poursuivez la liberté « de l'enseignement jusque dans les enfants de
« chœur, eh bien! nous la mettrons aux prises « avec des hommes î »
Le 7 mai 18.31, ils se firent maîtres d'école, et on les vit faire la classe à une vingtaine de pauvres enfants. La poli;c survint. « Au nom de la « Loi, dit le commissaire aux enfants, je vous « somme de sortir ! — Et moi, dit le chef de (( l'Ecole libre, au nom de vos parents, je vous « ordonne de rester! » Les enfants criaient : « Nous resterons ! » Alors, les sergents de ville les enlevèrent, les scellés furent posés et une instruction commença.
Le père de Charles de Montalembert étant venu à mourir, il devenait pair de France, les maîtres d'école devinrent justiciables de la Cour des Pairs.
Ils parurent tous à la barre de cette cour le 20 septembre.
Je voudrais pouvoir faire revivre sous les yeux du lecteur cette scène, dont les journaux de l'époque sont pleins.
Le jeune Montalembert — il avait vingt-un ans — était là, debout, portant le deuil de son père mort la veille, promenant ses regards sur cette réunion de vieillards, ses pairs et ses juges. Tout le Palais-Médicis ému, immobile, respirant à peine, écoutait cette parole si mâle et si
jeune, si fière et si humble, où l'accusé se faisait l'accusateur. A cinquante ans de distance, quand on relit ce discours, le premier d'une carrière qui en a produit de si beaux, on retrouve les émotions de cette chaude journée, et on comprend le mot heuF-eux de son successeur à l'Académie française, nous montrant la noble Chambre. « souriant à l'éloquence pleine de ver- « deur d'un des complices, comme un aïeul à la « vivacité généreuse et mutine du dernier en- « fant de sa race. »
« Si notre foi doit mourir, s'écriait le noble enfant , souffrez au moins que nous lui choi- « sissions un tombeau, et que ce tombeau soit c( la liberté du monde ! C'est notre foi qui, la « première, a levé la noble baimière sous la- « (]uelle le genre humain aujourd'hui est en « bataille. C'est bien la moindre chose qu'elle « puisse s'en servir comme d'un linceul ! *
Après Montalembert, ce fut le tour de Lacordaire. L'organe du ministère public avait soutenu la prévention comme un légiste vulgaire. Il parla comme s'il eut plaidé un procès de mur mitoyen. La réplique fut sanglante.
Représentons-nous un jeune homme de 29 ans, un prêtre, debout à la barre de la cour des Pairs, et débutant ainsi :
« Nobles pairs. — Je regarde et je m'étonne. « — Je m'étonne de me voir au banc des préve- « nus , tandis que M. le Procureur général « est au banc du ministère public. — Je « m'cionne que M. le Procureur général ait « osé se porter mon accusateur, lui qui est cou- « pabledu même délit que moi, et qui l'a commis « dans l'enceinte même où il m'accuse, devant « vous, il y a si peu de temps. Car, de quoi « m'accuse-t-il ? — D'avoir usé dun droit écrit « dans la Charte, mais non encore réglé par une <( loi. Et lu: vous demandait naguère la tête de (( quatre ministres, en vertu d'un droit écrit « dans la Charte et non réglé par une loi ! S'il a (( pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec la diffé- <( rence qu'il demandait du sang et que je vou- « lais donner une instruction gratuite aux enfants « du peuple. Tous deux, nous avons agi au nom (( de l'article G9 de la Charte. Si M. le Procu- (( reur général est coupable, comment m'accuse- « t-il ? et, s'il est innocent, comment m'accuse-t- « il encore? »
L'organe du ministère public s'était retranché derrière un décret de 1811, par lequel l'Empereur avait établi une peine sans le concours du Corps législatif. L'impitoyable avocat lui répond :
t Ah ! nobles Pairs ! quelle dérision ! Et c'était « avec complaisance que M. le Procureur géné- « rai vous suppliait de remarquer que le décret « avait été exécuté sous l'Empire. Puis donc « qu'il a bien voulu prendre mon rôle, il faut que <c je rae résigne à répéter après lui : C'était sous « l'Empire, c'était du temps où la France ne « consentait à rien, parce qu'on ne lui soumetc( tait rien ; c'était du temps où les restes de la « République, descendus de l'échafaud, adoraient « à genoux la fortune impériale ; c'était du temps « où il n'y avait en France que la gloire et le « silence... Le décret de 1811 a eu force de loi (( sous l'Empire : c'est vous qui l'avez dit, mon- « sieur le Procureur général, c'est vous qui avez « mis là toute la cause... et qui faisiez remarquer « tout à l'heure, avec une sorte d'orgueil, que « personne n'avait été si hardi sous l'Empire que « de s'opposer à la volonté de Napoléon. Je « place volontiers la cause où vous la placez « vous-même, et je suis curieux de répéter la « preuve par laquelle vous établissez que le « décret de 1811 a eu force de loi sous le sceptre « impérial. C'est, dites-vous, qu'il a été exé- * cuté... Mais, tout s'exécute par l'épée, et si « nulle autre condition n'est nécessaire pour <( qu'une volonté d'homme devienne une loi, la
« violence est la suprême législatrice du genre « humain : un fait est un droit ; le silence de la « peur est la voix de Dieu... Non, si la doctrine « du ministère public était vraie, il faudrait fuir « notre patrie, et aller demander aux civilisa- « tions les plus abjectes un peu de cette liberté « qui ne se perd jamais tout entière, si ce n'est « chez les peuples où l'on parle de violence « comme d'une chose sacrée, et où l'ordre du « maître s'appelle une loi, pourvu que l'esclave « ait répondu : J'obéis ! »
Après ce her langage, tenu devant tant d'anciens serviteurs du pouvoir impérial, le jeune orateur termine, en rappelant, dans une prosopopée magnifique, l'exemple de Socrate succombant, lui aussi, dans la première cause de la liberté d'en>eignement, et en montrant que la. postérité, dans cette cause célèbre, n'a absous que le coupable et le bourreau : le coupable, parce qu'il avait manqué aux lois d'Athènes, pour obéir à des lois plus grandes ; le bourreau, parce qu'il n'avait présenté la coupe qu'en pleurant.
« Et moi, nobles Pairs, » conclut le jeune prêtre, ft si le temps ne me manquait pas, je vous « aurais prouvé qu'en foulant aux pieds ce décret « de l'Empire, j'avais bien mérité des lois de ma « patrie, bien servi sa liberté, bien servi la cause
(c et l'avenir de tous les peuples chrétiens. Mais « le temps ravit ma pensée, je lui pardonne ff puisqu'il me laisse votre justice. C'est donc (( assez. — Quand Socrate, dans cette première (( et fameuse cause de la liberté d'enseignement, « était prêt à quitter ses juges , il leur dit : Nous « allons sortir, vous pour vivre, moi pour mou- « rir. •» Ce n'est pas ainsi, nobles juges, que nous « vous quitterons . Quel que soit votre arrêt, « nous sortirons d'ici pour vivre : car la liberté « et la religion sont immortelles... »
L'heureuse audace de cette improvisation avait réveillé l'attention des moins sympathiques. Les prévenus furent condamnés au minimum de la peine : à cent francs d'amende !
Perdu ainsi, mais perdu avec honneur, devant la haute cour, le procès fut gagné devant une cour plus haute et plus souveraine, celle de l'opinion, et les vaincus purent se dire la parole de Montaigne : a II y a des défaites triomphantes « à l'égal des victoires. »
Cela même ne pouvait apaiser la haine des prétendus amis de la Religion ! Le bruit de ses applaudissements leur faisait mal, et il leur fallait se venger de ces triomphes. L'orage va gronder, nous allons en suivre le déchaînement et nous en entendrons bientôt le fracas.
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En ce moment, pénétrons sous les charmilles de la Chesnaie. Le Maître a tendu l'oreille , et les avant-coureurs de la tempête l'ont profondément ému. Il parlait aux siens, et les siens l'entendant parler une langue nouvelle, tout imprégnée de colère, se serraient de peur les uns contre les autres. Il disait :
^ « Des siècles et des siècles avaient passé ; « c'était sur le soir d'un de ces longs jours qui « sont les Jours de Dieu ; le soleil, enveloppé « d'un linceul de nuages blafards, était descendu « sous l'honzon, la nuit se faisait, une atmosphère « lourde, étouffante, pesait sur la terre ; trouve peaux fatigués, les peuples gisaient dans ces « vastes parcs, qu'on appelle empires, royaumes, V et de temps en tqmps soulevaient avec effort « leur col meurtri du joug, pour trouver un peu « dair et rafraîchir leur poitrine brûlantes : et « ces parcs étaient gardés par des gens armés ; « et, toutes les fois qu'il s'y faisait le moindre
« mouvement, on entendait un cliquetis de chai- « nés. — Et je regardais cela, et mon àme ab- « sorbée dans une profonde stupeur se troublait « en elle-même, lorsqu'une voix : Fils d'Adam, (( que vois-tu ? et comme je ne répondais point : « Tu vois, dit-elle, les nations rachetées par le « Christ !... »
Lamennais continua un long récit de sa vision apocalyptique. L'effroi gagnait de plus en plus ceux qui l'aimaient. Il ne s'en aperçut point, ou plutôt ne voulut pas le voir, et il reprit :
« Je pénétrai plus avant dans le temple, je « parcourus de longues nefs désertes ; les voûtes « se perdaient dans l'obscurité ; une horreur « silencieuse m'environnait, et le frisson courait « dans mes veines. Au fond du sanctuaire, sur « un autel éclairé d'une lampe mourante, j'aperce eus comme une grande ombre, je ne sais quoi « d'inexprimable, une forme divine qui semblait « plier sous des chaînes. Et je regardais cela, et « ma chair tremblait, et mon front se mouillait « d'une sueur froide , lorsqu'une voix : Fils « d'Adam, que vois-tu ? et comme je ne répon- « dais point : Tu vois, dit-elle, le Christ, rédemp- « teur du monde !...
* Alors, je tombai la face (!ontre terre ; ma vie « du temps fut comme suspendue, et ce qui se
« passa en moi n'a point de nom dans les langues « humaines. — Revenu à moi-même, je me a retrouvai au milieu de la foule, et c'était un « mélange inouï de pleurs et de joies insensées, « de prières et de blasphèmes, des danses dans « un tombeau, une orgie dans un lieu samt.
« Tout à coup, une sorte de tonnerre lointain, « une rumeur sourde, confuse, horrible, ébranla « les airs : d'instant en instant, elle croissait : « les peuples effrayés demandèrent : Qu'est-«"e « que ce bruit ? Et il leur fut dit : C'est le vent w du Seigneur qui passe! et les forêts s'incli- « naient comme l'herbe, et les colonnes des tem- « pies fracassés se heurtaient comme les genoux « d'un homme pris de vin ; et les combles des (( palais, emportés tels que des brins de paille, « disparaissaient dans la poussière, et les murs « croulaient, et les trônes craquaient comme un « morceau de bois sec sur le genou d'un enfant. « Repoussés par la tempête, les fleuves débor- « daient, la mer surmontait ses rivages, et toutes « ses eaux, se mêlant, s'agitant, poussaient et « repoussaient les débris, et on les voyait, roulés « par les tourbillons, s'entasser, monter peu à « peu du sein de l'abime, et puis, dans le flux et ù le reflux des ondes, cette énorme montagne de « ruines élevait au-dessus des flots sa tête fan-
« geuse et ceinte de cadavres flottants comme « d'une couronne. »
L'entendant parler ainsi, les jeunes hommes de la Chesnaie se disaient l'un à l'autre, à voix basse : « Que veut-il dire ? Est-ce une prophétie ? »
Je ne sais pas si le lecteur n'aura pas reconnu là une prophétie de ce qui a passé depuis sous nos yeux. Mais, ce que je sais bien, c'est que, dans la vision de Lamennais, il nous faudra reconnaître un symptôme nouveau, et celui-là, nous le verrons, attristera bientôt nos cœurs amis, pendant qu'il mettra le comble à la joie haineuse de ses contradicteurs.