ES ŒUVRES ASCETIQUES DE LAMENNAIS
Souitna re. — Sur le suir de la vie. — • Approbation du Maitre du Sacré-Palais. — Les pamphlets. — Opposition des Jésuites. — La critique du P. de Rozaven jugée par Mgr de Ladoue. — Oh ! que je serai bien là ! — Lamennais fut un prêtre pieux. — V.r qui manquait à sa piété. — Dispen.se du Bréviaire. — Récits de (>harles Sainte-Foi. — Il y a du damné chez ce prêtre ! — Réponse de l'abbé de Salinis. — Récit de La Harpe. — Le mot de Fontenelle. — L'Iinilatiun de Jésiis-Clirist. — Gomment il faut la lire — Les Réflexions de Lamennais. — C'est mon meilleur ouvrage. — Témoignage de M. de Sacy. — Le pain des derniers jours. — Le Guide du premier àrje. — Répulsion de Lamennais pour la direction des femmes. — La bibliothèque das dames chrétiennes. — La Journée du chrétien. — Aulres œuvres ascétiques. — L'Hymne à la Pologne.
C'est un des plus ardents admirateurs de Lamennais, son propre neveu, l'ami des derniers jours, qui u dit de lui :
« Sa vie a été un lon^- combat, une lutte h ou- V trance. Absolu dans ses idées, il raisonnait « avec une logique aussi savamment merabréc « qu'une charpente de fer, a dit M. de Lanuir- « tine. Or, la logique . au service d'un esprit «ir-
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« dent, le conduit quelquefois au-delà de la vérité. « Dans l'étude de la société, il faut se garder de « se laisser entraîner à la contemplation des w idées pures, si l'on veut éviter de graves mé- (( comptes. »
Ces mé(.'omptes avaient profondément altéré le cœur ardent de Lamennais. Il le répétait, un soir, sur la lin de sa vie, alors que, comme le lion qui se sent mourir, il s'était retiré dans un isolement à peu près complet. En songeant à tant d'amères déceptions , le vieillard sortit de la réserve, dont, sur ses vieux jours, il ne se départait presque jamais : il était si las des hommes î
« Mon ami, répétait-il .à son neveu, si javais « à prendre un emblème de ma vie, ce ne serait (( pas le roseau qui plie au vent, mais le chêne « brisé par l'orage. Je romps et ne plie pas. »
Il disait vrai.
Sans doute, Lamennais avait erré. Il s'était trompé, en posant comme principe de la certitude, un fondement erroné. Je n'ai point dissimulé la fâcheuse caducité du principe qu'il avait cherché
à introduire dans lu démonstration de la vérité catholique.
Je n'ignore pas non plus que les conséquences d'un principe faux mènent très loin dans les voies de l'erreur, surtout avec un logicien impitoyable, comme l'était Lamennais.
Mais, dans l'Eglise de Dieu, il y a un tribunal auquel tous peuvent faire appel. Lamennais luimême suppliait quon examinât ses doctrines à Rome et qu'on mit fin, par un acte souverain, aux clabauderies dont d soufTrait.
Rome répondit, par l'orgaqe du Maître du Sacré-Palais, en permettant, avec une approbation très-élogieuse, de publier une tratluction en italien de la Défense de l'Essai sur rindi/férence.
Il n'est pas difficile de comprendre le but de cette mesure.
Elle réservait la (]uestion de fond, et elle donnait satisfaction aux légitimes exigences du nouvel apologiste.
Cela ne faisait pas Ta Qa ire des enneinis jurés de l'homme et de son Ecole.
Ils se livrèrent à une véritable débauche d'esprit grossier, sottisier, dont les pointes perdaient, comme un dard venimeux, cette âme trop sensible.
Si j'écrivais un mémoire, je ferais passer sous
les yeux du lecteur quelques échantillons des pamphlets publiés contre Lamennais.
Il y en a plus de 350 (l).
On lui refuse tout, on lui dénie tout, même le talent.
« Tout ce qu'il y a de vrai dans ['Essai, dit un de ces critiques, a été mille fois dit avant .M. de a: Lamennais et mieux que lui, même par ses (( contemporains. «
Pour un autre, ce n'est qu'un pla<^iaire et un ignorant !
Poui" (!elui-ci, ce n'est (juun hypocrite et ujî mouchard !... etc.
Eh ! ne croyez pas qu'il s'agisse d'hommes vulgaires, de pamphlétaires de bas étage, qui aboient, comme des roquets, contre un ennemi trop gi'and pour eux.
Non, ce sont des noms parfois considérables, qui signent ces œuvres de la haine et de l'envie.
« Jetant de parti-pi'is et sans aucun ménage-
ai) Une de ces critiques de VEssai se termine ainsi : « A la saille vue du plan de l'Essai de l'indifférence, il faul dire que l'écrivain n'entendait rien à son sujet: il n'a pas uiT^tne fait un E.^sai. Il voulait élever un monument; et il n'a pas su poser la première pierre! Il a f;
nument; et il n'a pas su |)Oser la première pierre! Il n fait comme je ne sais quel |)liilosoplie indien, qui supl)osait le monde sur une tortue, et la tortue sur le vide.. » Autant dir.i que cet rcrivain, si acclauié, n'est au fond qu'un sot et uu imbécile.
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f( ment l'analhème et l'outrage à l'écriNain )\ ils semblaient prendre plaisir à envenimer de plu> en plus la blessure qu'ils avaient faite.
Ils entraînèrent plus d'un grand personnage et plus dun prélat français dans cette voie, et n'oublièrent rien jusqu'à ce qu'ils eussent décidé ime Compagnie célèbre à se déclarer pour eu.\.
Lamennais avait écrit de cette Compagnie :
a L'ordre tour entier des Jésuites ne fut qu'un « grand dévouement à l'Humanité et à la Reli- « gion Qui pourrait compter tous leurs bienfaits? <( Qui les a remplacés dans nos chaires? Qui les '.( remplacera dans nos collèges ? » et douze pages sur ce ton.
Tout à coup, il apprend la détermination prise par un des théologiens les plus distingués de Rome, le P. de Koz-iven , assistant , pour la France, du général de la Compagnie, de faire une réfutation de son système philosophique.
C'est Mgrde Ladoue, mort récemment évoque de Nevers, qui l'a dit : « Le ton général de la (' discussion (du Père de Uozavon) affecte, à " l'insu probablement du véiiérable auteur, un V ton de supériorité, qui va quehjuefois, dans « l'expression, jusqu'à la sulïisance et au mé- <i pris. Pi'esque à chaque instant, il dit ou sous-
entend que son adversiiire n'a pas compris les
« théologiens, qu'il n'a pas lu, qu'il n'a pas « étudié... »
Ce coup fut plus sensible à Lamennais que tous les autres. Sa correspondance en fait foi, dans des termes amers, où l'on sent l'âme blessée jusqu'à ses plus intimes profondeurs.
Maurice le raconte à sa sœur :
« Eugène Doré m'est arrivé, tout ému, la « larme à l'œil. — Qu'avez-vous ? — M. Féli ,( m'a eiïrayé. — Comment? — Il était assis (( derrière la chapelle, sous les deux pins « d'Ecosse; il a pris son bâton, a dessiné une u tombe sur le gazon et m'a dit : « C'est là que « je veux reposer; mais point de pierre tumu- ■( laire, un simple banc c'e ga/on. Oh ! que je « serai bien là ! » J'ai cru qu'il se sentait malade, « qu'il prévoyait sa lin prochaine. Au reste, ce u n'est pas la première fois qu'il est agité de (c pressentiments; il nous dit, en partant pour -c Rome : « Je ne compte pas vous revoir, faites le « bien que je n'ai pu faire. » Il est impatient de « mourir. Ce monde est si misérable pour toute « âme chrétienne, et surtout pour une âme « chrétienne comme celle-là ! »
Lamennais avait eircctivement une àme chrétienne.
Etudions-le un moment à ce point de vue, si négligé par se> adversaires, et même par ses admirateurs. Nul, que je sache, parmi les disciples qui prirent la défense du Maître honni, bafoué, moqué et insulté, n'ayant songé à tirer de l'ombre ce côté du caractère de l'homme qu'ils défendaient.
Si, au lieu dun chapitre forcément concis, et où il faut se contenter d'effleurer le sujet, sans citer les pièces justificatives, si je pouvais ici traiter plus en détail de cet important point de vue, sa correspondance me fournirait une ample moisson de m itériaux pf)ur élever à s.i mémoire un monument sur lequel, avec l'abbé Carron, avec Gerbet, avec Maurice de Guérin, il y aurait lieu d'éci'ire : Lamennais fut une àme religieuse, c'était un prêtre pieux !...
Ah ! je sais bien ce cpji man(|ua à cette piété, pour être la piété qui garile la vertu sacerdotale, et les adversaires ne m'appi'cndront rien, quand
ils insisteront sur une objection, dont je tiens à chVolayer mon terrain, en l'exposant dans sa crudité brutale.
C'est à M. de Pontmartin que j'en emprunterai l'expression, d'autant que, comme on va le voir, il ne l'a pas ménagée :
« Il s'était fait dispenser par le Pape Léon XII, (( de réciter le Bréviaire, sous prétexte qu'il em- « ployait mieux son temps à écrii'e d'éloquents « ouvrages pour la défense du Christinnisme. Au (( premier abord, cette pieuse servitude du Bré- « viaire paraît indigne d'une haute intelligence. « En l'imposant, comme compagne, au sacer- « doce, l'Eglise a fait preuve, comme en toutes « choses, d'une profonde connaissance du ca-ur (( humain et de la vie intérieure Elle mairitient « l'àme d'im prêtre dans un contact journalier « avec les livres saints, tout en le protégeant « contre ses propres pensées par ce paisible re- « cueillement et cette douce quiétude quassuru (( le retour régulier des mêmes exercices. En « outre, Laîiennais disait raiement la niesse et « profitait, à la Chesnaie des libertés de la cam- « pagne pour remplacer la soutane et le tricorne « par une redingote grise et un chapeau de (( paille. On le voit, ce soldat de l'Evangile s'ad- *( jugeait sans façon les privilèges d'un chef de
« compagnies franches. Il se plaçait au-dessus « ou à côté des devoirs imposés ou conseillés |)ar « la religion qui avait béni sa cuirasse et son a épée. Lorsqfu'il lui plut de déserter, il n'eut, (( ni à quitter sa guérite, ni à oublier sa consigne, « ni à jeter son uniforme. »
Je ne dissimule pas robjectiou.
J'y insiste même.
Les ecclésiastiques, qui me font l'honneur de lire ces pages, peuvent s'en souvenir. Il y a (fuclques années, l'un des plus éloquents prédicateurs du clergé, mort ces temps derniers à Toulouse, le Père Caussette, disait, dans l'un de ses plus beaux discours de retraite pastorale, en parlant de la chute de l'auteur de Y Essai sur l'indifférence :
« Un jour, je causais avec uu prêtre grave et « bien informé de cette ruine ellVayante ; il me « disait : Dc\ine/-en la cause? — Je lui répon- « dis : Le prétexte du second Tertullien, comme (' du premier, serait-il les traitements qu'il a ^f rcrus des clercs de Rome? — Je ne le crois u pas. — Sci'ait-cc la corruption du cœur? — Je (' ne le crois pas. — Serait-ce, enfin, ce (]ue tout u le monde a pensé, entêtement d'orgueil ? — « Oui et non : l'entêtement de lorgueil ne fut que « l'elfet : la cause. la voici : le bi'illant controver-
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(' siste ne récitait pas sou Bréviaire. Les disci- (' pies de la Chesiiair) s'en étant aperçus, lui on (' firent l'observation ; il répondit que, vu l'ini- « portance de ses travaux, Léon XII lui aviiit <( donné dispense. Cette dispense était-elle un (' mensonge? Je ne sais pas; mais, ce que je <' sais bien, c'est qu'un prêtre, assez cuirassé (' conti'e le remords pour supprimer son Bié- « viaii'e sans étouffer dans ce silence douloureux. <• un prêtre, assez confiant en lui-même pour <' croii'e (ju'il peut se passer d'un tel appui saiTs « défaillir, celui-là porte dans son âme le germe « de tous les scandales et de toutes les apo^ta- « si es. »
En eiret, il y a tout dans le Bréviaire, tout pour l'âme et pour le cœur, et si, dui-ant ses heures ti'istes, un prêli'c n'a pas senti le honbeui- de faire bercer sa/douleur par la douce mélodie des Psaumes, c'est une preu\e qu'il connaît peu les dons de Dieu.
Q)ue Lamennais ait eu tort, mille fois tort, de renoncer à ces e\(>i"cices pieux qui, sans être la piété elle-même, en sont l'aide, le soutien et l'indispensable conditnent, je le confesse.
Mais que, pt)ur cela, il faille conclure que jamais ce prêtre n a été sincère tlans son dévouement à Dieu et à l'Eglise : que jamais il n'ait
pratique avec conviction les vertus de son état : voilà ce que je ne peux pas laisser dire sans protester, et pourtant cela a Hé dit, et dans des termes autrement durs que ceux que je viens d'employer.
Charles Sainte-Foi raconte, de la piété de son maître, une foule de traits charmants, qui l'autorisent à conclure à l'enconlre des détracteurs systématiques :
« Il était pieux, il aimait Dieu, il le priait avec ferveur, le servait avec fidélité. Il suffisait pour s'en convaincre d'assister à sa messe et d'être témoin du recueillement avec lequel il la disait. »
Cette piété, douce, simple, se manifestait à pi'opos des moindres détails.
« Les chants de l'Eglise et les \ieux canti- (|ues le touchaient quelquefois jusqu'aux larmes. Jamais je n'oublierai les extases de cet homme, lorsqu'il faisait chanter à l'abbé Gerbet une mé'odie. que Choron avait découverte et qu'il avait adaptée à l'hymne de la Toussaint. Mais, il fallait qu'elle fût chantée par l'abbé Gerbet, car lui seul savait donner à sa voix ces indexions (|ui sont comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, et qui sont aux notes invisibles ce que l'esprit est au corps. Vous auriez vu alors sa figure longue et sévère .s'épanouir et
{'omiDC se dissoudre diins un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous U!i nuage humide,
« Cet air, njoule Sainte-Foi, je ne l'oublierai plus jamais ; il est pour moi un son mélodieux et une image délicieuse. Il flatte et mon oreille et mes yeux, car jamais je ne le chante, sans voir devant mc/i les visages émus et recueillis de tous ces hommes avec qui j'ai vécu, et que la main du temps a dispei'sés loin de moi.
Quand il revint de son premier voyage à Rome, où le Pape l'avait si tendrement pressé sur son cœur, et lui avait montré quoi ornement son souxcniret son image faisaient à son cabinet (!c tra\aiL pondant (pietoutela presse catholiiim; l'etentissait des témoignages d'estime et d'alVection que le vicaii'e de Jésus-Christ s'était complu à prodiguer au futur cardinal, un duc et paii\ de ses ennemis acharnés, faisait circuler, à Paris et on pi'ovince , copie d'une lettre qu'il assui'ait avoir re(;ue de Rome , et où l'on attribuait à f.oon XI [ des sentiments bien dilTôrents : « Il y «' a, aurait dit le Pape, il y a du damné, de u l'apostat chez ce prêtre, et il faut s'épouvanter « en le regardant, sans ti'ahir aucun de nos « pressentiments. »
C'est l'abbé de Salmis qui ré])ondit à la po;(i;le
lactique de l'cttc lettre. Il en appela à la lecture d'un ouvrage, « œuvre à part, disait-il, qui ho- « nore l'âme autant que le génie de l'illustre « écrivain. On éprouve, en la lisant, une onction « touchante, qui ne peut venir que du cœur ; la (( piété, l'amour divin y parlent une langue qui « n'a pu être apprise que dans la méditation, et « aux pieds de Jésus-Christ. »
Quelle est don^ cette œuvre?
Je demande au lecteur la permission d'v insister un peu, clic me semble capitale dans la vie littéraire et dans la cari'ière apostolique du neuve 1 apologiste.
Un incrédule ce lèbi'e du siècle dernier nous servira d'introducteur.
C'est La Harpe.
« J'étais, dit La Harpe, dans ma prison, seul, <' dans une petite chambre , et profondément « ti'iste. Depuis quelques jours, j'avais lu les « psaumes, l'Evangile et quelques bons livres. (( Leur effet avait été rapide, quoique gradué.
Déjà j'étais rendu à la foi : je voyais une lu-
a raière roavelle; mais elle m'épouvantait et me " consternait, en me montrant un abîme, celui « (le quarante années d'égarement. Je voyais « tout le mal et aucun remède : rien autour de (( moi (jui m'offrît les secours de la religion. « D'un autre côté, ma vie était devant mes yeux « telle que je la voyais au flambeau de la vérité « céleste : et de l'autre, la mort, la mort que « j'attendais tous les jours, telle qu'on la rece- « vait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur a l'échafaud poui' consoler celui qui allait mou- (( rir; il n'y montait plus que pour mourir lui- (( même. Plein de ces désolantes idées, mon « cœur était abattu, et s'adressait tout bas à « Dieu, que je venais de retrouver, et qu'à peine « connaissais-je encore. Je lui disais : Que dois- « je faire ? Que vais-je devenir? J'avais sur une u table un livre, et l on m'avait dit que, dans « cet excellent livre, je trouverais souvent la « réponse à mes pensée?. Je l'ouvre au hasard, « et je tombe, en l'ouvrant, sur ces paroles : a Me voici^ mon fils, je viens à vous^ parce que i( vous m'avez invoqué. Je n'en lus pas davan- « tage : l'impression subite que j'éprouvai est « au-dessus de toute expression, et il ne m'est « pas plus possible de la rendre que de l'oublier. « Je tombai la face contre terre, baigné de lar-
t« mes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des <» paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur « soulagé et dilaté, mais en même temps comme « prêt à se fendre, .\ssailli d'une foule d'idées et « de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans « qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de « cette situation, si ce n'est que c'est, sans au- « cune comparaison, ce que mon cœur a jamais « senti de plus violent et de plu> délicieux ; et a que ces mots : Mevoici^ )non fils ! ne cessaient « de retentir dans mon àme, et d'en ébranler « puissamment toutes les facultés ! »
Que de grâces cachées renferme un livre, dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie par l'orgueil philosophique !
Quel est donc ce livre, si puissant et si fécond que non-seulement il renferme des pensées propres à toucher une âme, mais qu'il est encore tellement rempli d'admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie, que, en quelque position qu'on se trouve, on ne le lit jamais sans fruit.
Encore une fois, quel est ce livre ? Est-il sorti d'une main d'homme ?
Oui, « c'est le plus beau qui soit sorti de la
« main des hommes, puisque l'Evangile non « vient pas ! »
C'est Fontenelle qui répond ainsi.
Ce beau livre fut écrit dans une solitude, et, tout d'un coup, comme le Nil, il épancha se;? ondes fertilisantes sur tous les déserts du monde ; mais, comme le Nil aussi, il cacha sa source et ne manifesta point son origine.
On a fait des recherches immenses pour d»'couvrir le nom d'un pauvre solitaire du XTII'" siècle. Qu'est-il résulté de tant de travaux ? Le solitaire est demeuré inconnu, et l'heureuse obscurité où s'écoula sa vie a protégé son humiliti' contre notre vaine science.
Ainsi, les splendides cathédrales du même siècle jetaient, dans les airs, leurs ogives hardies , et s'élançaient , comme un hymne de pierre, vers l'Eternel, sans que l'ouvi'ier sublime consentit à signer de son nom les bases où son cœur l'avait assise.
Ce livre, que toutes les âmes, meurtries aux pierres du chemin, que toutes les vies, déchirées sur leur route, ont pris, lu, relu et baisé, vous l'avez déjà nommé, car, il n'y en a qu'un seul de qui on puisse parler ainsi, en réveillant tous les é chos de l'humanité. . .
C'est {' Imitation de Jésus-Christ.
Les quatre livres qui la composent ne pouvaient manquer d'attirer Lamennais.
Nul peut-être, mieux et plus que ce grand souffrant, n'a recherché, goûté, senti et fiiit partager, comme lui, ce calme ravissant, cette paix inexprimable, qu'on éprouve, en les lisant avec une foi docile et un humbie amour.
« Il semble, disait-il, que les bruits de la terre « s'éteignent autour de nous. Alors, au milieu « d'un grand silence, on n'entend plus qu'une « seule voix qui parle du Sauveur Jésus, et « nous attire à Lui comme par un charme irré- « sistible. L'âme transportée aspire au moment « où se consommera son union avec le céleste « Epoux. Et l'fsprit et l'époux disent : Venez ! « Et que celui (jui écoute dise : Venez ! Oui, je « viens, je me hâte de venir. Ain:>i soii-il. Ve- « nez. Seigneur Jésus î »
Mais, ce livre mystérieux exige — qu'on ne s'y ti'ompe pas ! — il exige, comme autrefois les profondeurs sacrées où la Divinité abritait ses oracles, il exige, comme le l)uisson ardent l'exigea de Moïse, qu'on secoue, avant de l'approcher, la poussière du clicmin.
C'est Lamennais encore qui nous l'apprend. Ecoutons-le, et qu'on me pardonne d'insister sur ces choses de la vie mystique, sans lesquelles nous
n'aurions point pénétré l'intime du grand homme. Ecoutons-le, et songeons, en l'écoutant, que celui qui parie, était accusé, à ce moment-là même, de n'avoir rien de ce qui fait l'homme vertueux.
« J.'Imitation, dit-il, demande un cœur pré- (( paré. On peut, jusqu'à un certain point, en <( sentir le charme, on peut l'admirer sans qu'il « résulte de cette siérile admiration aucun chnn- « gement dans la volonté, ni dans la conduite. « Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose « sur l'humilité. Si vous n'êtes pas liumbie, ou, '( si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la (( parole tombera sur votre âme comme la rosée « sur un sable aride. Ne croire que soi et n'ai- '( mer que soi, est le caractère de l'orgueil. Or, <ï privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme (( est-il capable ? A quoi lui peuvent servir les (c instructions les plus solides, les plus pressan- « tes exhortations ? Tout se perd dans le vide de « son àme, ou se brise contre sa dureté. Humi- « lions-nous , et la foi et l'amour nous seront « donnés ; humilions-nous, et le salut sera le (( prix de la victoire que nous remporterons sur (( l'orgueil. Quand le Seigneur voulut montrer, a pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples, la « voie du ciel, que fit-il? Jésus, appelant un « petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit :
« En vérité, je vous le dis, si vous ne vous con- « vcrtissez, et ne devenez comme de petits en- « fants, vous n'entrerez point dans le royaume « des cieux. »
L'Imitation de Jcsus-Ch)'ist attira Lamennais.
Il la lut, la relut, la médita, et, un jour, irrité par l'infidélité et l'insuffisance de tous ceux qui, depuis Sacy jusqu'à Gonnelieu , avaient eu la prétention de l'aire passer, dans, notre langue, ce style si pénétrant et si plein d'onction que l'original lui présentait, il prit son cœur à deux mains, et, de ce cœur pénétré par une longue étude du sublime chef-d'œuvre, il le traduisit en français.
Quelle merveilleuse traduction !
C'est d'une perfection achevée.
En veut-on une preuve ? Lorsque Lamennais fû tombé, l'anathème, porté sur ses œuvres philosophit|ues et sociales, sembla devoir envelopper tout l'ensemble de ses écrits. Seule, sa traduction de ses livres de V Imitation imposa silence à la poursuite acharnée de ceux qui s'applaudissaient de la chute du Tertullien tombé.
Nul n'osa tirer des mains des fidèles cette Imitation de Lamennais, dont on a pu dire :
« Ce livre, admiré par les plus beaux génies, « attendait encore pour le traduire. M. de La- « mcnnais a fait disparaître la différence qui
t( existait entre l'original et les traductions anté- « rieures. Il a joint à chaque chapitre des ré- « flexions qui semblent des posl-scriptum de « l'auteur. »
Il me serait infiniment doux, non-seulement pour le besoin de ma thèse, mais pour le charme intrinsèque qu'elles renferment, de citer ici quelques-unes de ces Réflexions , ^pii semblent des chapitres, oubliés par l'auteur et retrouvés par e traducteur.
Je no m'en console que par l'assurance que ce livre, vulgarisé par centaines de mille exemplaires, se trouve entre toutes les mains.
Au soir de sa vie, le malheureux auteur de ces Réflexions, que je n'hésite pas à placer sur le môme |)ied (jue les E lé cations de Bossuet, sortait volontiers de cette réserve habituelle dont j'ai parlé, pour répondre , quand on lui demandait quel était son meilleur ouvrage? — C'est mon Imitation !
C'est M. Sylvcbtre de Sacy qui l'a dit, avec l'autorité de son expérience en ces matières :
«Le temps a déjà terni le reste des Œuvres de Lamennais, malgré le talent de l'écrivain. Ce qui est écrit pour la circonstance passe avec la circonstance Le temps emporte ce que le temps seul a fait naître. M. de Lamennais n'a peut-être
imprimé son génie d'une manière durable que sur ces modestes réflexions qu'on lira toujours, parce que le cœur y parle au cœur. Le talent même de l'auteur y a je ne sais quoi de plus parfait et de plus attrayant. C'est le chef-d'œuvre de l'écrivain, non moins que le clief-d'œuvre du prêtre. »
Dieu le récompensa d'avoir versé là toute son à me.
Ruiné par des spéculateurs malhonnêtes, délaissé par les amis de la veille et peu assisté par les amis du lendemain, Lametmais, sur la fin de sa vie, était pauvre. Ses ouvrag^^s en librairie ne se vendaient plus, et ses journaux perdaient plus qu'ils ne rapportaient. Un seul livre se vendait toujours, et, par les produits de cette vente ininterrompue, donnait le pain matériel à cet homme, qui avait nourii du pain de l'esprit trois uénérations humaines.
Mairitenant, il me faudi'a me hâter, car ce qui me reste à dire des œuvres ascétiques de Lamennais aurait dematidé une étude spéciale.
C'est LiQ de ses plus jeunes disciples qui l'a raconté, au lendemain de son arrivée à la Chesnaie :
(c J'ai vu M. Féli au petit parloir. Ce petit « parloir est comme celui de M. Bories : une « chaise et une commode. M. Féli vous laisse « défiler votre chapelet sans mot dire ; puis, (( quand on dit : c'est tout, il prend la parole, « une parole grave, profonde, lumineuse, pleine « d'onction. Sa parole, comme ses livres de piété, (c est pleine d'Ecriture-Sainte, merveilleusement (( fondue dans son discours. Elle lui donne une « grande douceur, il nous aime comme un père, (C nous cippelant toujours mon fils. Hier, quand « le dernier venu d'entre nous arriva, il était « dans la joie de son âme : « Notre petite fa- « mille augmente, » me dit-il, et il m'embrassa « de tendresse et de joie. »
Comme toutes les grandes âmes sacerdotales, Lamennais a beaucoup aimé la jeunesse et l'enfance.
L'enfant, c'est l'humanité dans sa fleur.
Le jeune homme, c'est l'humanité dans son beau.
Pour l'enfance et la jeunesse, il a écrit un livre ravissant qui, sous sa forme et son titre définitif de Guide du premier dge^ faisait l'admiration
de l'évèque dOrléans, un bon juge en ces matières.
On aime encore à lire ce petit ouvrage, où le grand écrivain descend des hautes sphèi'es de l'intelligence pour se faire petit avec les petits, pour prendre le ton de la plus ravissante simplicité, et reproduire, dans toute leur vérité naïve et forte, les entretiens dune âme d'enfant avec le Dieu qui l'a créé.
Mais comment aimer l'enfant sans aimer les mères ?
On ne l'ignore pas, et on l'a souvent répété : Ni Lamennais, ni Lacordaire, n'aimaient à s'occuper de la (lii'ection des femmes. — Lamennais surtout avait, pour ce ministère délicat et périlleux, une sorte de répulsion. Dans toute sa <'orrespondance, il est pour les femmes dune sévérité inouïe : il déclare — je supplie mes lectrices (le ine pardonner de répéter cette hérésie, la pire peut-être de celles que s'est permises notre héros — il déclare n'en avoir pas rencontré une seule qui fût capable de suivre un rai-
sonnemerit, pendant un demi-quart d'heure ; il croît les expliquer suffisamment pai' la vanité et la légèreté. Sa manière scholastique de prendre les choses ne lui laissa point apercevoir comment les femmes, par des voies à elles connues, arrivent, comme on l'a finement observé, à tout comprendre, non selon les principes, mais selon un tact fin et sûr.
Mais, pour l'amour des enfants, il pardonna aux mères, et il composa, à leur intention, une bibliot/iéfjue des dames chrétiennes^ qui n'a point été surpassée, malgré bien des tentatives.
Lésâmes pieuses lui doivent encore un recueil précieux où il a réuni les prières les plus touchantes que la piété chrétienne ait formulées. Il l'intitula Journée du Chrétien^ et ce livre, depuis devenu si vulgaire, renferme bon nombre d'inspirations où respirent le génie et la piété de l'auteur.
Une traduction des Evauyiles et la réédition de plusieurs ouvrages ascétiques antérieurs, mais accommodés aux besoins du temps présent, complétèrent, à de rapides mtervalles, la bibUothèque pieuse de Lamennais. H s'interrompait volontiers de ses œuvres de polémiques et de philosophie, sachant bien, comme nous l'avons dit, que le cœur est le meilleur des repos pour l'esprit.
Les âmes se groupaient ainsi de toute part autour de cette parole. Les enfants et les mères , les jeunes hommes et les cœurs désenchantes, les incei-taiilS de leur voie et les parfaits, les hommes du monde et les voix du cloître, demandaient à ce prèlre vénéré la direction et 1 aliment de leur vie.
Bien plus, un jour, on vit se renouveler pour lui le mii'acle de l'Epiphanie. Ce ne furent plus des individualités ou des catégories d'hommes, qui réclamèrent sa parole directrice et lumineuse. On vit se lever les nations, et un peuple vint, qui frappa à la porte de la Chesnaie.
Un jour, les messagers de ce peuple, malheureux et fidèle, se présentèrent à Lamennais.
Il jes pressa longuement sur son cœur, il ouvrit toutes larges les portes de son âme, pour qu'ils vissent que ce cœur de prêtre, semblable au cœur des hommes vraiment apostoliques , était grand comme le monde. Puis, de ses lèvres harmonieuses, tomba, pour endormir cette douleur qu'il avait sondée, un hymne magnifique,
que l'admiration reconnaissante d'un peuple persécute a inscrit à la meilleure page de ses actes
de martyre.
Hymne a la Pologne.
« Dors, ô ma Pologne, dors en paix, dans ce " qu'ils appellent ta tomi)e : moi, je sais que c'est (( ton berceau.
« Lorsque, délaissée, trahie, rendue de fati- « gue, épuisée de combats, ton front pâlit, tCiS u genoux chancelèrent, ils tressaillirent d'une c( joie féroce et poussèrent un long (;ri, un cri « sauvage, aigu, comme le cri de l'hyène qui, la « nuit, fait frissonner le voyageur sous sa « tente. »
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Tel que ces chevaliers qui sommeillent, re- « vêtus de leur armure, sur les vieux tombeaux, « le géant était là, couché sur la terre : ils jetè- « rent sur lui un peu de cette terre trempée de « sang et dirent : Il ne se réveillera plus !
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Tes fils dispersés ont porté dans le monde « les récits merveilleux de ta gloire. Ils ont « raconté comment, tout-à-coup brisant le joug (( de tes oppreeseurs, tu te levas semblable à a l'ange que Dieu envoie, armé de son glaive,
— iOI —
« pour punir ceux qui se rient de la justice ; et le « cœur des tyrans s'est troublé.
« Dors, 6 ma Pologne, etc.
« Puis, quand ils ont dit tout ce que virent tes « yeux, avant de se fermer : l'indomptable courage des hommes, l'héroïque fermeté des plus « faibles femmes, l'ardeur sainte des jeunes « vierges, le dévouement religieux des prêtres, (( les petits enfants même se dégageant des bras (( de leurs mères afin d'aller mourir pour toi, les « peuples émus ont baissé la tête, et se sont mis (( à pleurer.
« Dors, ô ma Pologne, etc.
(( Tant de sacrifices, tant de travaux devaient- « ils être stériles ? Ces martyrs sacrés n'auraient- '< ils semé dans les champs de la patrie qu'un
esclavage éternel ? En serait ce fait à jamais de u cette patrie, vers laquelle encore se tournent (( de loin les regards des pauvres exilés ? N'en « resterait-il (ju'unc fosse couverte d'un peu « d'herbe ? Oh ! dites-le, dites-le moi !
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Le lâche a égorgé en tremblant les guer- « riers sans armes ; il a seri'é dans de vils fers (( leurs fortes mains ; il a eu peur des femmes, « peur des enfants mêmes, et le désert a dévoré (( ceux qu'avait épai'gnés le glaive. Pendant
« qu'ils s'enfonçaient dans la solitude, ou que (( pêle-mêle on les jetait dans les abîmes de la « terre, les murs des temples s'écroulaient sur « les autels ensanglantés.
(( Dors, 6 ma Pologne, etc.
« Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le mur- « mure triste des vents. — Que voyez-vous pas- (( ser sur ces plaines ? L'oiseau voyageur, (]ui « cherche un lieu pour se reposer. — Est-ce là « tout ? — Non. — Je vois une croix ! — Tource née vers l'Orient, elle marque le point où le « soleil se lève : et sur le soir soupirent auprès Q des voix douces et mystérieuses.
« Dors, 6 ma Pologne, etc.
« Rcgai'dez !... sur son fi'ont pâle, mais calme, « est une confiance impérissable, sur ses lèvres uu sourire léger Qu'a-t-elle aperçu dans son sommeil ? Serait-ce un vain rêve, qui la trompe en fuyant ? Non ; la Vierge divine, qu'elle proclame sa l'cine, est descendue d'en haut : elle a posé une main sur son cœur, et de l'autre, écartant le voile de l'avenir, la Foi, debout derrière ce voile, lui a montré... la Liberté. (( Dors, ô ma Pologne, dors en paix, dans ce quils appellent ta tombe : moi, je sais que c'est ton berceau !... »
Quel souffle, quelle poésie, quels accents ! Ah !
cet homme est grand d'une incomparable grandeur, et quand il va déployer son étendard, tous les peuples accourront, enivrés, fanatiques, enthousiasmés. Sur l'étendard, il a inscrit un mot plein d'audace et de fierté. Il le livre à tous les vents du monde, et le monde applaudit à ce mot que e grand agitateur lui a jeté : ['Avenir ! Nous allons raconter cette histoire.