‹ Lamennais et son écoleChapitre 12 sur 16 · LE8 AFFAIRES DE ROME · texte numérisé non relu

LE8 AFFAIRES DE ROME

Sommaire. — A la fin de IS"!. — Ce qui sortit des luttes de V Avenir. — Beaux vers de M. Laprade. — Les fautes de r.4vemr. — Un parti imprudent mais généreux. — Souvenirs de J^acordaire. — Embarras dans lequel les rédacteurs mirent la cour de Rome. — L'Odyssée des trois pèlerins. — Passage à Marseille. — Une belle page de Lamennais. — De Pai'is à Rome ! — Désenchantement. — Réception pleine de réserve. — L'audience de Grégoire XVL — Irritation de Lamennais. — Le Mémoire au Pape. — Clhez les Théalins. — Sonnez toujours votre heure !

« Si cruel que soit le temps, il n'ôtera rien w aux délices de l'année qui vient de passer : elle u sera éternellement dans mon cœur comme une ce vierge qui vient de mourir !... w

Ainsi parlait le |)!"incipal rédacteur de l'Avenir, un mois après le fameux procès de l'Ecole Libre, à la fin de i8:U.

Elle allait en eli'et mourir, cette année, qui avait passé, comme un de ces jours sains et glorieux, dont le crépuscule est encore plein de lumière et de joie.

LWvcnir touchait a la fin de cette aventureuse cari'ière.

Ce furent, a dit Lacordaire, « des jours à la « fois heureux et tristes, jours dévorés par le « travail et l'enthousiasme , jours comme on a n'en voit qu'une fois dans la vie. »

Je ne crains pas d'avoir exagéré la valeur et ri::tensité des luttes de ï Avenir^ de ces luttes qui, pour le fond des choses en question, ont prévalu et qui décidèrent de l'attitude des catholiques en France et ailleurs, depuis la Révolution de Juillet jusqu'au second Empii-e.

Les conférences de Notre-Dame et ces autres conférences plus intimes, -qne le pauvre a appris à bénir, les conférences de Saint-Yincent de Paul, sont sorties de là.

Il en est sorti la loi de 1850 en faveur de la hberté de l'enseignemeut.

Bien d'autres choses en sont sorties : le réveil de l'esprit et du prosélytisme catholique , le retour de l'Eglise de France à l'unité romaine, l'aguerrissement des enfants de l'Eglise contre les arbiti'uires, de quel(]ue côté qu'ils viennent.

Il en sortit surtout une merveilleuse commotion, électricité morale, qui, devant le^ ruines et sur les débris entassés, loin de les décourager, donna au jeune clergé et à la jeunesse d'alors la sainte audace d'entonner un cantique de vie.

Pour savoir ce qu'il éclata alors d'enthousiasme pur et désintéressé dans les presbytères du clergé français, il faut avoir \écu dans ces temps, lu dans ces yeux, écouté ces confidences, serré ces mains frémissantes, senti battre ces cœurs, comme on le voit et comme on le sent dans les lettres intimes et dans les sou\ enirs de la génération sacerdotiile , d'où la nôivc est sortie.

La jeunesse française secouait, elle aussi, les hontes et les sommeils du passé. Un de no3 meilleurs poètes, Victor de Laprade, a dit, en de beaux vers, ce que valait alors cette jeunesse dont il était.

\h î j'ai connu des jours, et je lésai vécu. Ou les droits désarmés, où l'idéal vaincu. Le penseur qu'on proscrit et le Dieu ({u'on délaisse. Avaient au moins pour eux les cœurs de la jeunesse!... Alors, aux j,n-andes voix les cœurs étaient ouverts!... Nous montions, dédaif^noux des int rets sordides. Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur. Amoureux de l'amour, du droit, du vioil hoimeur, El t')us prêts à mourir, purs de toute autre envie. Pour ces biens, qui fout seuls les causes de la vie...

Ecîolii-TS. jeunes fous, c'étaient là nos orgies. L'ivresse où nous puisions no-; rudes élégies ; C'était notre soleil dans les travaux obscurs. Qui n )Ms ont gardés fiers, en nous conservant purs.

Franchement, à tous égards, cela ne valait-il pas mieux (|ue d'aller ensevelir ses vingt ans dans les tripots du cercle ou dans les fumées du café, que de s'en aller chaque soir applaudir la Belle Hèl'eac ou se déleciter des réalismes de ['Assommoir.

Je ne sais pas ce qu'en pense le lecteur, mais, enthousiasme pour enthousiasme, exagérations pour exagérations, j'aime mieux les enthousiasmes et les exagérations des jeunes disciples de {Avenir^ (jue l'entraînement d'une certaine littérature contemporaine, (]ui force à regarder en bas, tandis que l'autre faisait regarder en haut !

Mais, à côté des services, je dois impartialement noter les fautes.

Le Concordat avait stipulé le Budget des Cultes, il avait laissé à l'Etat le droit des nominations épiscopales, il avait consacré le principe si

chrétien de l" union entre l'Etat et l'Eglise. — De ses mains imprudentes, ÏAvenii' brisait, nous l'avons vu. toutes ces stipulations sacrées.

Le Saint-Esprit a solennellement menacé des vengeances divines ceux qui mé(!onnaissent les droits et les respects dus à ses oints, qu'il a chargés de régir l'Eglise : « Ne touchez pas à « mes Christs ! » dit-il aux Livres Sacrés. — L'Avenir y toucha, sans ménagements, et l'épiscopat ne rencontra pas, chez ses rédacteurs, l'esprit catholique qui est un esprit de révérence ou. comme on la défini, un respect mêlé d'amour, qui a pris, dans le langage chrétien, le nom expressif de vénération.

Aussi, ne saurait-on dire quel soulèvement se produisit contre ce journal dans prescjue tous les évéches et dans la plupart des séminaires.

En plusieurs diocèses, la lecture de l'Avenir (ut défendu.

On éloigna des saints ordres les jeunes gens qui penchaient pour les doctrines nouvelles.

L'entrée du séminaire fut même interdite à plusieurs.

Des professeurs de théologie furent privés de leurs chaires, des curés furent destitués, parce qu'ils partageaient et propageaient les nouveautés.

Montalembert l'a reconnu loyalement : « A des « idées pratiques, neuves, justes et honnêtes en « elles-mêmes, et qui sont devenues pendant « vingt ans le pain quotidien de Tapologétique « catîiolique, nous iivions eu le tort d'ajouté:- « des théories excessives et téméraires, puis de « soutenir les unes et les autres avec cette logi- « que absolue, qui perd toutes les causes qu'elle « ne déshonore pas. »

D'autre part, le système philosophique de M. de Lamennais sur la certitude, système dont il prétendait faire la base de sa politique comme de sa théologie, excitait les défiances.

Les nuages s'amoncelaient sur la tête de i'Avenir.

S'il comptait toujours de zélés partisans, il avait des ennemis un peu partout, dans les journaux de l'opposition démocrati(|ue qui se refusaient de croire à la sincérité de son libéralisme, comme dans la presse ministérielle et dans les feuilles légitimistes, où l'ancien clergé gallican battait en brèche chaque matin les théories ultramontaines de Lamennais.

Certes, nous n'en sommes plus à l'apprendre : La jeune école de Lammennais s'effrayait peu de la guerre, et les nuages avaient beau s'amonceler, l'orage ne leur faisait pas peur.

Mais — et c'est sa meilleure défense — la foi et la loyauté de ces fiers soldats de ['Avenir s'arrangeait [nal des vagues soupçons qui planaient sur leur orthodoxie.

Ils prirent alors un parti, imprudent, mais généreux.

Ecoutez ce qu'ils firent.

ni.

« Nous confions , avait dit ['Avenir^ nous a confions notre protestation au souvenir de tous « les Français, en qui la foi et la pudeur n'ont pas « péi'i ; à nos frères des Etats-Unis, de l'Irlande « et de Belgique ; à tous ceux qui sont en tract vail de la liberté du monde, quelque part (ju'ils « soient. Nous la poi-terons s'il le faut à la ville « des apôtres, aux marches de la confession de « Saint-Pierre, et on verra qui arrêtera les pèie- « rins de Dieu et de la liberté ! »

Sur son lit de mort, à Sorrèze, Lacordaire aimait à évo(]uer ce souvenir. Il y insistait, et, comme il en parlait avec sa magie de langage, un des siens nota ses souvenii's d'un mourant.

Ce sont les derniers accents d'une âme sublime.

que rien ne tenait plus à la terre et que Dieu attendait, pour la couronner de l'auréole des docteurs restés fidèles. Ce sont des accents d'outretombe, et ils ne mentent pas.

« Le lendemain du jour où notre résolution « fut prise, disait Lacordaire, je descendis de « bonne heure dans la cliarnbre de M. de Lamen- « nais. Je lui exposai que nous ne pouvions pas « terminer ainsi, mais que nous devions nous « rendre à Rome poui* justifier nos intentions, « soumettre au baint-Siége nos pensées, et don- « ner, dans cette démarche éclatante, une preuve « de sincérité et d'orthodoxie, qui serait tou- (c jours, quoi qu'il arrivât, une bénédiction pour « nous et une arme ai'rachée à nos ennemis.

M. de Lamennais eût dû me répondre : « Mon « cher enfant, vous n'y pensez pas. Rome n'a « pas coutume de juger des opinions que Djeu a « livrées à la justice des hommes, et surtout des « opinions qui touchent à la politique variable « des temps et des heux. Avez-vous vu O Connell « se rendre à Rome pour y consulter le Pape ? Le Pape, au milieu de cette terrible agitation causée en Irlande au nom de la liberté nationale et de la liberté religieuse, est-il intervenu pour la diriger ou pour la fciire cesser ? Non. Rome s'est tue, et O'Connell a parlé trente ans. Nous

(( ne pouvons faire comme lui, parce que nous « n'avons pas, comme lui, derrière nous, une na- « tion unanime ; mais, en nous retirant de la « lutte, notre silence même aura sa force et sa (( dignité. Le temps n'était pas avec nous : lais- « sons-le couler. Nos pensées germeront dans « les esprits ; elles y prendront la forme calme (c que nous n'avons pu leur donner, et un jour, <( peut-être bientôt, nous morts ou nous vivants, (( nous verrons notre parole renaître de ses cen- « dres, des écoles s'ouvrir librement, des relift gieux s'établir sur tous les points de notre sol, « des conciles provinciaux s'assembler, et l'antiu patbie du pays contre nous se changer en ce « bon vouloir tlont Dieu et les hommes ont besoin « toujours et qui est la porte véritable de toutes « les libertés. Il n'est pas besoin d'aller à Rome « pour cela : notre chute même, en satisfaisant « nos ennemis, leur ôtera un grand ressort 'comme c'est vi'aiy et |)lus elle sera profonde, jilus « elle hâtera peut-èti-e le jour où tout ce que « nous avons voulu se réalisera. «

« Au lieu de cette réponse, qui eût été celle « d'un sage, M. de Lamennais sans hésiter ma « proposition ! — Oui, me dit-il. il nous faut [)ar- « tir pour Rome. »

Le 15 novembre IS.'U, treize mois après la

fondation, VAvenir suspendait sa public^ation et, dans un article si^né de tous ses rédacteurs, annonçait le départ pour Rome.

Nons verrons, avaient-ils dit, « (jui arrêtera « les pèlerins de Dieu et de la liberté ! »

Personne n'avait la moidre envie de les arrêter et c'est dommage, vraiment, car ce voyage était une faute.

Forcer Rome à s'e.\[)liquer sur des questions (|u'elle laissait librement débattre depuis un an, c'était au moins une prétention singulière. — Ne pas lui savoir un gré infini de son silence, c'était méconnaître à la fois toutes les exigences et tous les avantages de la situation.

C'est un panégyriste de Lacordaire, celui (jui l'a le mieux connu parmi ses fils, et qui a le mieux déci'it sa vie intime dans deux volumes, qui sont un chef-d'œuvre, le Père Chocarne, qui a dit :

« Le moindre souci des esprits ardents ou ab- (( solus est de compter avec l'opportunité, la pa- « tience et le temps ; leui' tort est d'oublier que « la logique des faits n'est pas aussi pressée que « celle des idées ; que si le grain n'arrive à ma- « turité que de longs mois après avoir été confié « à la terre, l'esprit public est un sol plus froid « encore et plus lent ; que c'est beaucoup pour

« une vie d'homme d'avoir jeté dans le monde « une idée féconde, et qu'il faut s*esiimer heu- « reux, si la génération suivante la voit fleurir « et germer à son soleil. C'était le tort des hom- (c mes de VAcenir. Oubliant le titre de leur jour- « nal, ils mettaient tout au présent Ils s'étaient (c jetés, en enfants terribles et à 1 arme blanclie, « à rencontre des puissances humaines ; ils al- « laient se heurter plus inconsidérément encore « au pouvoir qui n'est pas de ce monde. Ils ala laient demander une solution prompte et défice Tiitive à l'oracle qui en donne le moins possible f sur les questions controversées, montrant ainsi « pour la liberté plus de respect que ceux qui « s'en targuent le plus. »

« Jamais, disait M. de Sacy dans les Dèbals, « jamais l'esprit mquiet qui nous est propre, n'a « mis la cour de Rome, cette sage cour, plus « mal à son aise. »

Sans réHéchir à ces choses, les trois principaux rédacteurs de ['Avenir^ l'abbé de Lamennais, l'abbé Lacordaire et M. de Montalembert partirent pour Rome.

L'odyssée des trois pèlerins fut une longue acclamation, à travers la France qu'ils traversèrent pour venir s'embarquer à Marseille.

J'ai recueilli les souvenirs des contemporains

sur l'accueil que Marseille fit aux trois « (3èlerins de Dieu el de la liberté, » coinine ils s'intitulaient.

A la porte d'\ix, la diligence poudreuse, (jui les amenait, trouva une foule d'ardents admirateurs, qui les acclamèrent et les conduisii'ent, au milieu de vivats et de bravos, jusqu'au modeste hôtel de la i"ue du Petit-Saint-Jean, où ils descendirent.

Le lendemain, à l'heure dite, quand Lamennais parut dans l'église de Saint-Théodore pour y célébrer la messe, tout le clergé de la ville était là, spontanément, sans convocation, les chanoines en camail, les prêtres en surplis, remplissant le sanctuaire, pour assister à la messe du grand lutteur.

L'Evéque accourut. Sous l'inspiration et sur les conseils de son ardent neveu, Mgr Fortuné de Mazenod venait assurer Lamennais de ses sympathies et, se Réparant ainsi ouvertement de la grande majorité de ses collègues dans l'épiscopat français, il suppliait les trois voyageurs de venir chez lui, à l'Evéché, où une réception splendide réunissait l'élite du clergé et de la population marseillaise.

Ils s'arrêtèrent trois jours dans la vieille colo-

nie des Phocéens, dont Lamennais disait ensuite qu'il l'avait trouvée « toujours hospitalière. »

Quand ils partirent. le neveu de l'Evêque, celui qui devait gouverner l'Eglise de Marseille, en grand Evéque et en grand cœur, M, Eugène de Mazenod donna à Lamennais une lettre pour le cardinal Pacca, la seule lettre de recommandation qu'emportèrent de France les rédacteurs de Y Avenir, une lettre qui exerça, nous le verrons, une influence si considérable sur ce qu'on a appelé depuis les Affaires de Rome.

Reposons-nous un instant des fiévreux halètements de la lutte, et suivons, à leur sortie de Marbcille et de France, cet homme, en qui les préoccupations de la bataille n'absorbaient point les tendances d'un esprit , où spectacles de la nature exercèrent toujours une séduction charmante.

Ces pages ont été écrites par Lamennais, au début du livre, d'ailleurs si passionné et si mouvementé, qu'il a consacré au récit des Affaires de Rome.

(( Après nous être arrêtés un peu dans la (( vieille colonie des Phocéens, toujours floris- (( santé par son commerce, toujours hospita- « lière, nous continuâmes notre route, retrou- « vant à chaque pas quelque grave ou touchant (( souvenir d'histoire. Ici Toulon, où commença, « sous les plis d'un drapeau sanglant, la fortune « merveilleuse du plus grand homme des temps (( modernes ; au-delà le golfe de Cannes où elle « j)arut se relever un moment, pour aller bien- « lot expirer solitaire sur un rocher de l'Atlantia (jue ; et tout auprès, par un doux contraste u avec les turbulents soucis et les rêves agités « de l'ambition humaine, Lérins, cet asile du (( paix, où, lorsque l'épée des barbares démem- « brait, pièce à pièce, l'empire romain, s'abritè- (( rent, comme l'alcyon sous une fleur marine, « la science, l'amour, la foi, tout ce qui console, « enchante et régénère l'humanité. »

Puis, continuant de se laisser aller aux doux entraînements de sa belle imagination, Lamennais écrie cette ravissante page, une des plus fraîches qu'il ait écrites, à mon avis, sous l'impression des choses de la nature.

(( D'Antibes à Gênes, dit-il, la route côtoie- « presque toujours la mer, au sein de laquelle (( ses bords charmants découpent leurs formes

)) sinueuses et variées, comme nos vies d'un (( instant dessinent leurs fragiles contours dans « la durée immense, éternelle. Aucunes paroles « ne sauraient peindre la ravissante beauté de a ces rivages toujours attiédis par une molle « haleine de printemps. D'un côté, la plaine à la « fois mobile et uniforme, où apparaissent çà et K là quelques voiles blanches qui la sillonnent « en des sens divers. Sur la pente opposée des « montagnes, qui coupent de fertiles vallées ou (( de profonds ravins, les inépuisables richesses « d'une nature tour à tour imposante, grai( cieuse, qui s'empare de rame, y apaise les « tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, « les prévoyances inquiètes, et peu à peu l'en- « doi't dans la vague contemplation de je ne sais a quoi d'insaisissable comme le son fugitif, de « mystérieux comme l'univers et d infini comme « son auteur (mais, le Bi'eton ne veut pas céder « à la séduction des côtes de Provence). Cepeuw dant. (lit-elle, telle est la puissance des pre- « mières impressions que, dans ces riantes et « magnifiques scènes, rien pour moi n'égalait 0 celles qui frappèrent mes jeunes regards : les

< côtes âpres et nues de ma vieille Armorique,

< ses tempêtes, des rocs de granit battus par ^ des flots voi'dâfiu's. scîs écueils blanchis de

« leur écume, ses longues grèves déserter, où « l'oreille n'entend que le mugissement sourd « de la vague, le cri aigu de la mouette tour- « noyant sous la nue, et la voix triste et douce « de l'hirondelle de mer. »

« Ainsi, s'en allaient vers la cité, pendant si <( longtemps dominatrice et reine, trois obscurs (le mot est de Lamennais) trois obscurs chré- « tiens, vrais re[)résentants d'un autre âge par la « simplicité naïve de leur foi, à laquelle aussi a peut-être se joignait quelque intelligence de la « société présente, de son esprit, de ses besoins « et de ses vœux, dont nulles résistances n'empè- « cheront l'accomplissement.

(( Des notes diplomatiques, (cest toujours La- « mennais qui parle;, de l'Autriche, de la Prusse, « de la Russie, les avaient devancés à Rome. « On y pressait le Pape de se prononcer contre « ces révolutionnaires audacieux, ces impies « séducteurs des peuples (ju'ils poussaiant à la « révolte au nom de la l'eligion. I^e gouverne- « ment français agissait dans le même sens , c( secondé en cela par le parti carliste, à la tête « duquel se trouvaient... » Ici, Lamennais donne des noms propres, il incrimine en particulier une Compagnie célèbre, contre laquelle sa verve irritée déborde en une diatribe qui ne respecte rien.

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pas même son origine sainte et ses constitutions approuvées pai* l'Eglise.

Enfin, les voilà à Rome, « après vingt-cinq jours de voyage. »

Paris, d'où venaient les pèlerins, est à Rome, où ils ari'ivaient fiévreux et haletants, ce qu'est une frontière sans cesse inquiétée par l'ennemi à une grande capitale qui dort tranquille derrière ses hautes murailles, ce qu'est l'équipage d'un navire au pilote qui le dirige.

De Paris à Rome !... Ils sortaient de la ville où tout est jeunesse, ardeur, illusion, et ils entraient dans la ville des vieillards et des sages, dans la ville qui ne s'étonne de rien, parce qu'elle a vu passer toute grandeur humaine, comme l'eau tlu tleuve qui baigne le pied de ses collines où la vérité seule reste debout, impassible, éternelle.

Lacordaire et Montalembert connurent, presque aussit(jt arrivés, (;e salutaire désenchantement.

Ils arrivaient de Paris, en compagnie d'an homme qui s"était fait un nom aussi grand que l'Europe.

Cet homme avait du génie, une plume éloquente, et des disciples.

Il avait derrière lui cette grande puisssance, qu'on appelle une Ecole.

Or, cette Ecole le regardait comme le seul sauveur possible de l'Eglise dans ses démêlés avec la Société.

Qu'allait faire l'Eglise pour le recevoir? — Elle prit à peine garde à lui.

Mais, il apporte un système qui contient le salut ! — Un système ? L'Eglise les a tous vus passer à ses pieds, et le salut ne lui est pas venu de là !

Mais, cet homme a les secrets de l'avenir, et il vient dire à l'Eglise, comment elle doit parler aux rois et aux peuples ! — L'Eglise a reç-u d'en haut l'esprit de conseil comme l'esprit de vérité. Les sociétés vivent par elle, et elle n'attend d'aucun homme la leçon de ce qu'elle doit aux peuples et aux rois.

Ce calme de la vérité qui a foi en elle, ce sommeil apparent du vicaire de Jésus-Christ sur sa barque, au miheu de la tempête, cette grandeur de Rome chrétienne enfin, fut une révélation

pour les deux jeunes compagnons de Lamennais.

Les lettres du Maître à ses amis de France, son livre des Affaires de Rome témoignent du dépit chagrin que lui causa cette réception, pleine de réserve et de prudence.

Le mécontentement, occasionné par la polémique de V Avenir^ et augmenté par ce voyage, que les Romains, toujours lents et sages, considéraient comme une mise en demeure publique et quelque peu théâtrale, se traduisait par le silence, un silence froid, mais poli.

Quelques amis essayaient de rendre courage à M. de Lamennais.

Le fameux Père Ventura surtout se prodiguait et s'ingéniait à lui donner l'explication d'une attitude, dont cette àme de tribun souffrait indiciblement.

Il voulut voir le cardinal-vicaire. L'audience fut indiquée, et, au jour dit, un billet fort poli, mais très-net, lui fit connaître que le cardinalvicaire ne le recevrait pas.

Seul dans le Sacré -Collège, le cardinal Pacca, grâce aux recommandations de l'abbé de Mazenod, s'entremettait en faveur de Lam(;nnais.

Il voulut voir le pape.

On le fit attendre un mois.

Le Pape était Grégoire XVI.

Il accorda l'audience aux instances du cardinal Pacca, nriais il y mit pour condition qu'il n'y serait parlé en aucune manière de ce qui avait amené les trois voyageurs à Rome.

Lamennais n'étaift pas homme à observer cette condition.

Fin comme un Italien et paternel comme un Pape, Grégoire XVI le devina, et rien n'est curieux comme le récit de cette audience.

Il nous a été conservé dans un livre, devenu rare, écrit par un ami des derniers jours, qui l'avait recueilli de la bouche de Lamennais.

Lamennais iiéchit le genou, en abordant le Souverain Pontife.

Grégoire XVI le releva aussitôt, avec un sourire de bonté. Il tenait à la main une vaste tabatière en lapis-lazzuli, et, après en avoir soulevé le couvercle lentement, d'un air recueilli :

— En usez-vous ? dit-il à l'abbé.

L'abbé accepte une prise, par déférence, tout en maugréant et en se disant qu'il n'est pas venu là pour priser.

Le pape en prit une autre à son tour, la huma gravement, et, tout en époussetant la devanture de son camail :

— Aimez-vous lart ? dit-il brusquement à Lamennais.

— Quelquefois, Saint-Père.

— Quelquefois n'est pas assez.

— Je l'aime à son heure, reprit Lamennais, avec une pointe d'humeur qui frisait l'impertinence, mais aujourd'hui...

— C'est pourtant ce qu'il y a de mieux à Rome, interrompit bien vite le pape.

— Après une autre chose, répliqua Lamennais, et si Votre Sainteté veut Ijien me permettre...

Le Pape lui coupa encore la parole

— Vous avez visité l'église de Saint-Pierreaux-liens, monsieur labbé.

— Oui, Saint-Père, et plût à Dieu que ce fût la seule église aux liens dans la chrétienté.

Le Pape laissa tomber I allusion et fit même mine de ne l'avoir i)as entendue.

— Et vous y avez admiré le Moïse, de Michel- Ange ?

— C'est son chef-d'œuvre : mais, pour moi, avec toute la dévotion...

— Vous pourriez vous tromper, reprit vivement le Pape. Je veux vous montrer un autre chef-d'œuvre de Michel-Ange, qui pourrait soutenir la comparaison.

Il alla chercher sur son bureau une statuette d'argent :

— Reconnaissez-vous la griffe du lion? ajoutat-il, en la présentant à Lamennais.

Lamennais la regarda d'un airdistrait, en homme préoccupé d'une autre pensée.

— Regardez-la bien, reprit le Pape.

Lamennais la regarda encore.

— Je voudrais pouvoir vous l'offrir, reprit le Pape, mais ici, rien ne m'appartient : je l'ai reçue, je dois la transmettre.

Il étendit la main sur la tète de Lamennais.

— Adieu, monsieur l'abbé.

Et il lui donna sa bénédiction.

L'audience était finie. Elle avait duré un quart d'heure.

Lamennais sortit de là, profondément blessé.

Il a noté ses impressions dans le livre des Affaires de Rome.

^' « Nous avions pu, en combattant l'Eglise « Catholique, être entraînés trop loin par un zèle, « si l'on veut, imprudent et peu éclairé ; mais ce

« zèle était pur, exempt d'cin-ière-vues et d'ainu bit ion : nous en avions la conscience intime, et « cela était d'ailleurs assez visible à tous les ^( yeux. La voie où nous marchions, hérissée de « souffrances et de persécutions, ne conduisait « quaux cours d'assises. On ne suit guère une « pareille route, à moins d'être soutenu par une •( pensée vraie ou fausse de devoir. Or, rien ne « contriste plus amèrement l'àme que de voir t! cette pensée totalement méconnue. Que si, la « reconnaissant, on n'a pour elle qu'un froid « dédain, ou une sèche indifférence, il est impos- « sible de se dérobeç à un sentiment plus amer • u encore. »

Vous pressentez la révolte prochaine. Elle suinte à travers les lignes. Le fier breton continue :

« Je me suis souvent étonne que le Pape, au « lieu de déployer envers nous cette sévérité « silencieuse dont il ne résultait qu'une vague et " pénible incertitude, ne nous eut pas dit simpleu ment : « Vous avez cru bien faire, mais vous « vous êtes trompés. Placé à la tête de l'Eglise, «c j'en connais mieux que vous les besoins, les in- « térêts, et seul j'en suis juge. En désapprou- « vant la direction (jue vous avez donnée à vos « efforts, je rends justice à vos intentions. Allez,

« et désormais, avant d'intervenir en des affaires fc aussi délicates, prenez conseil de ceux dont « l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de (( paroles aurait tout lini. Jamais aucun de nous « n'aurait songé à continuer l'action déjà susce pendue. Pourquoi, au contraire, s'obstina-t-on (( à nous refuser, même un seul mot ? Je ne « m'explique ce fait (jue par les intrigues qui ence vironnaient Grégoire XVI, par les secrètes ce calomnies dont la haine de nos adversaires ce nous noircissait dans son esprit, et aussi par ce cette espèce d'impuissance, qui semble inhécc rente à tous les pouvoirs, de croire au désin- « téressement, à la sincérité et à la droiture. « .

On le voit, je fais très-impartialement passer sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès. Leur sagacité et leur justice sauront bien tirer la conclusion.

Lamennais reprend :

« N'apercevant aucun terme à l'état d'attente ce où l'on paraissait vouloir nous laisser indéfinic< ment, nous crûmes devoir adresser au pape ce le mémoire suivant, rédigé presque en entier ce par M. Lacordaire, et que le cardinal Pacca ce se chargea fort obligeamment de présenter. »

Suit un long mémoire de 52 pages sur les doc-

irines de l'Avenir, la conduite de ses rédacteurs et les motifs qui l'ont déterminée.

C'est un chef-d'œuvre de style, d'éloquence et — qu'on me permette l expression — de naïve loyauté.

Ils attendirent quelques jours l'effet produit par le mémoire.

Rien, toujours rien !

Lacordaire rentra en France, Montalembert s'en alla voyager dans le Midi de l'Italie.

Lamennais resta. Le Père Ventura, alors général des Théatins, le reçut à Sant-André délia Valle.

«Je n'oublierai jamais, dira-t-il plus tard, les ' jours paisibles que j'ai passés dans cette pieuse (' maison, entouré des soins les plus délicats, « parmi ces bons religieux si édifiants, si appli- « qués à leurs devoirs, si éloignés de toute intri- « gués. La vie du cloître, régulière, calme, intii< me, et, pour ainsi dire, retirée en soi, tient une « sorte de milieu entre la vie purement terrestre « et cette vie future que la foi nous montre sous « une forme vague encore, et dont tous les êtres '< humains ont en eux-mêmes l'irrésistible pres- « sentiment. Espèce d'initiation à la tombe et à « ses secrets, elle a pour les âmes contemplati- « ves une douceur qu'on ne soupçonne pas. Il se

« trouve aussi dans les monastères de remar- « quables intelligences qui comprennent d'au- (( tant mieux le monde qu'elles l'observent de « [)lus loin, et ne sont offusquées ni par ses pasce sions ni par ses intérêts; et, par le même mo- « tif, c'est là que se développent le plus naturelce lement les nobles instincts de l'humanité et les « sympathies qui la consolent. Le vrai moine « est peuple et ne peut être que peuple, ne fûtce ce qu'à cause de sa pauvreté, au moins indivicc duelle... »

S'attardant volontiers sur ses souvenirs, le séduisant écrivain ajoutait :

« Près du palais Barberini, sur une petite c( place plantée de quelques arbres par les France çais, je crois, s'élève un couvent de pauvres ce capucins. C'est là que, dans une cellule, meucc blée d'une couchette, du ne table, de deux ce mauvaises chaises, et dont l'étroite fenêtre est ce close, au lieu de vitres, avec un morceau de (( canevas, continue de vivre, selon toute la ricc gueur de la règle de saint François, le cardicc nal Micara, que ses hautes vertus, son austéce rite sans rudesse, sa vive et populaire élocc quence, ont rendu lobjet dun respect bien auc( dessus de celui qu'on accorde à la dignité. ce Aussi le peuple ne s'y trompe-t-il pas ; mais le

« capucin, comme il l'appelle avec un délicat « sentiment de la vraie grandeur, est incorapa- « rablement plus à ses yeux que le porporaio. »

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Mais, à toutes ces impressions douces et calmes, succédaient, de temps à autre, des bouffées de colère et des accès d'impatience.

Il regardait toujours du côté du Vatican, et le Vatican se taisait !

S'il eut voulu entendre, il y avait dans ce silence une leron douce et bienveillante qui devait suffire.

Sans blâmer, sans censurer, c'était dire : Arrêtez-vous ! N'allez pas plus loin !

Mais, comment accepter cette condamnation muette, tandis qu'on était venu chei'cher une approbation solennelle ?

Eh bien ! ce que Home n'a pas voulu accorder de bonne grâce, elle ne le refusera pas sous le coup de la pressiofi.

Substituons la menace à la prière.

Ce fut un coup d'audace et de révolte. Rome se vit acculée et mise solennellement en demeure.

C'est un triste récit que je vais faire : l'histoire en est lamentable !...

A peu de temps de là, un soir, à la Chesnaie, Lamennais s'écriait, arec une éloquence étrange et pittoresque, devant quehiues disciples groupés autour de lui encore et qui allaient bientôt se disperser avec épouvante :

— Voyez-vous cette pendule, Messieurs ? On lui dirait : « Si tu sonnes dans dix minutes, on te « coupera la tête, » que, dans dix minutes, elle « ne sonnerait pas moins ce qu'elle doit sonner. « Faites comme elle , Messieurs ! Quoiqu'il « puisse arriver, sonnez toujours votre heure. » — Voilà bien Lamennais !...

Noble conseil , a-t-on justement remarqué , quand c'est l'heure libre etlumineuse de la liberté et du devoir... Mauvais conseil, quand c'est, au contraire, l'heure fatale de l'orgueil.

Hélas ! lui, Lamennais , n'a pas sonné que l'heure bénie.

Ah ! sur le timbre d'or, où, pour son honneur, celle-là avait éclaté avec tant d'harmonie, pourquoi donc l'heure maudite a-t-elle tout à coup si affreusement retenti?

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