LÀ CONDAMNATION
Soinitta re. — Deux langages. — La colline du Vati'-an. — Le Romanitas. — La révolte du Tertullien moderne. — DépiU't de Lacordaire. — Brusque résolution. — Lamennais quitte Rome. — Pasquale le Vrlturiyio. — Les pays de niontagnes. — Devant les tombeaux d"Inspruck. — A Munich. — Rencontre de Lacordaire. — Un coup de foudre au milieu d'un dmer. — Il faut se soumettre !— L'Encyclique .V/o-ari t-os.— Le premier mouvement de Lamennais. — Déclaration des rédacteurs de l'AvenT. — Acharnement des détracteurs de l'Ecole Menaisienne. — Souvenirs et récit de Sainte-Beuve. — A la Chesnaie. — Le point aigu do la cri-;e.
Le mémoire du 3 février 1832, présenté au Pape par le cardinal Pacca, finissait ainsi :
« O Père, daignez abaisser vos regards sur « quelques-uns d'entre les derniers de vos en- « fants, qu'on accuse d'être rebelles à votre « infaillible et douce autorité ! Les voilà devant (( vous; lisez dans leur âme ; il ne s'y trouve '( rien qu'ils veuillent cacher. Si une seule de « leurs pensées, une seule, s'éloigne des vôtres, « ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes la « règle de leurs doctrine*^, jamais, non jumais, ils « n'en connaîtront d'autres. »
Voilà ce que Lamennais écrivait au Pape.
Voici maintenant ce qu'il disait à ses intimes :
(( Le Pape est un bon religieux, qui ne sait (( rien des choses de ce monde et n'a nulle idée de « l'état de l'Eglise. »
Il écrivait àGerbet :
« Ceux qui mènent les affaires sont ambitieux, '( cupides , avares , lâches comme un stylet, « aveugles et imbéciles comme les eunuques ((du Bas-Empire. Voilà le gouvernement de ce « pays-ci. Voilà ceux qui conduisent tout... »
On imagine l'effet produit à Rome, la ville discrète et réservée, par des excès de langage pareils, d'autant que les ennemis les exploitaient à plaisir et n'avaient guèi*e de peine à les envenimer de leurs charitables commentaires.
Il est ici-ba3 une colline auguste qui participe de la grandeur de Sinaï et de celle du Thabor. — Comme le Sinaï, elle lance des foudres et des éclairs, et ses foudres ont exterminé toutes les hérésies, et ses éclairs illuminent la marche de la
civilisation depuis 1800 ans. - Comme le Thabor, cette colline reçoit des rayons supérieurs aux clartés de notre monde, et ses perspectives tiennent le milieu entre les visions de la terre et celles de l'éternité.
Or , ce sommet fatidique a été justement nommé la montagne des oracles, le Vatican.
Oui, le Vatican! la colline habitée par le Vates^ le voyant de l'Israël catholique, en qui l'esprit de Dieu réside par une assistance perpétuelle, et qui prononce des arrêts irréformables, toutes les fois qu'il s'y assied sur la chaire de Pierre pour décréter.
Pékin, Constantinople, Pétersbourg et Berlin peuvent disparaître de la terre, la lumière n'en sera point amoindrie. Mais, le jour où la ville du Vatican sei'ait effacée de la carte du monde, le monde, semblable à un vaisseau sans falots, serait ballotté dans une nuit effrayante , et les seuls qui n'en sont point effrayés sont, ou les aveugles qui ne souffrent point des ténèbres parce qu'ils n'y voient pas, ou les malfaiteurs qui les aiment, pai'ce qu'elles sont favorables à leurs criminels desseins.
C'est un devoir pour tout croyant, et à plus forte l'aison, pour un prêtre ! Et tout prêtre, qui a des préventions ou des antipathies contre
Rome, est dans une prédisposition peu iavorablc à la foi.
C'était l'honneur devant Dieu et les hommes de l'Ecole de Lamennais d'avoir ravivé dnns les âmes françaises et au sein du clergé de France cette flamme sacrée que TertuUien désignait par un beau néologisme. 11 l'appelait Romanilas !
Romanitas ! observe très-justement le panégyriste de Lacordaire, c'est le cri de ralliement, le Schibboleth des vrais israélites depuis 18 siècles ! Romanilas ! c'est le point d'orientation de l'Eglise, et, même quand les imperfections de la partie humaine de Rome nous sont connues, à la vue de sa partie divine, qui est le Sinaï de la vérité, nous éprouvons encore, comme les fidèles du temps de TertuUien, cette dévotion à part, que le grand Docteur aimait à réchauffer autour de lui!
Hélas ! TertuUien tomba !
Le TertuUien moderne, comme l'ancien, avait réveillé, dans son Eglise particulière, l'amour de Rome, et voilà que , comme son modèle des temps antiques, il se retourne, et lance, avant de se retourner, un défi superbe au Vatican.
« L'un des grands jours de ma vie, » dit-il à Lac:ordairc épouvanté, au sortir de cette audience où il avait trouvé le Vatican muet, « 1 un
a des plus grands jours de mu vie sera celui où je (.( sortirai de ce grand toiribeau, où Ton ne trouve .( plus que des ossements et des vers... J'ai be- 0 soin d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de (' tout ce qu'on cherche vainement au milieu de c( ces vieilles ruines, sur lesquelles rampent , « comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et « dans le silence, les plus viles passions humaiu nés. »
Vos l'enicndez, Tertullien marche à l'abîme !
Le cardinal Pacca intervint.
Ce bon et saint vieillard aimait Lamennais.
Il lui écrivit, pour l'engager, au nom du pape, à quitter Rome etàs'en aile;' attendre, en France, une décision que la sagesse de l'Eghse voulai différer encore, sans doute pour « laisser le temps « couvrir de ses plis les rédacteurs de ÏAcenir^ « leurs doctrines et leurs actes. »
La lettre du carclinal Pacca fut remise à Lacordaire.
Il la porta immédiatement à M. de Lamennais.
Celui-ci la lut froidement et déclara (ju'il resterait à Rome.
Lacordaire s(M'c(lr('-<;i. dan- la !i('i'i<> d»^ son à me loyale :
— ( Ou bien il ne fallait pas venir. » dit-il résolu
lûment, « ou biea il faut nous soumettre et nous « taire. »
Lamennais répondit :
— Je veux hâter et provoquer une décision immédiate, et « je veux l'attendre à Rome, après (( quoi j'aviserai. »
Lacordaire baissa la tête. Dans son àme, « les plus tristes pressentiments » et dans son cœur u les plus tristes adieux. »
— « Maître, dit-il, le silence est, après la pa- (( rôle, la première puissance du monde. »
Il s'inclina, et sortit.
Montalembert l'attendait au passage.
Il eut à subir un rude assaut, car il aimait l'ardefit jeune homme, qui, demeurant sourd à la voix de l'ami, s'obstinait à n'écouter que la voix du Maître.
— « Tu es plus jeune que moi, dit-il, par cela seul, tu te trompes plus souvent que moi ! »
Et comme Montalembert se répandait en reproches.
— (( Charles, ajouta-t-il, toute ma vie, je défen- (( drai la liberté.... »
u Avant que M. de Lamennais dit un seul mot « pour elle, la liberté était le fond de mes pen- « sées et déjà toute ma vie. S'il exécute son « nouveau plan, souviens-toi que tous ses plus
« anciens amis et ses plus ardents collaborateurs « l'abandonneront, et que, traîné par les faux « libéraux dans une action sans possibilité de « succès... il n'y a rien, dans le langage, d'assez « triste pour dire ce qui arrivera... »
Il abaissa sur son ami un de ces longs regards, qui transfusent une âme dans une autre âme :
— « Charles, écoute bien ce que je vais te dire, « n'eni-liamuns pas nos cœurs à nos idées. Les u idées de l'homme, semblables aux nuages que « traverse le soleil, sont lumineuses et fugitives « comme eux. *
Montalembert resta sourd à la voix de Lacordaire, et Lacordaire partit.
« Savoir se taire, » devant ce qu'on regarde comme une injustice, savoir se taire devant le triomphe de l'intrigue, devant les joies haineuses de qui vous a renversé et vous piétine à plaisir, c'est d'une grande àme, cela !
Puisqu'il se croyait victime, pounjuoi Lamennais n'a-t-il pas su s'en donner l'auréole et la magnifique abnégation ?
opn
« Puisqu'on ne veut pa. me j.iger, s'écria-t-il, « je me fi^n.s pour acquitté !... »
Brusquement, il notifia à la Ville et au Monde, Urbl et Orbi, l'intention de reprendre la publication de l'Avenir.
Faute immense î
Ainsi défie, le Souverain-Pontife ne pouvait se taire.
On le comprit en France, et ce ne sera pas la moindre gloii-e de la vie de notre grand Evoque de xMarseille, Eugène de Mazenod, de lavoir si bien compris, que lui, l'ami ardent que Ion sait, n'hésitât pas à écrire à toutes les maisons de l'ordre qu'il a fondé, pour interdire à ses Oblats de lire ÏAccjiir.
On se souvient de son départ de France. Lamennais était tout-puissant, non-seulement sur la fraction la plus active du clergé français, mais sur tout le jjarti catholique belge comme sur l'émigration polonaise
Une parole de lui remuait cette pojtion de la catholicité, comme le vent agite les feuilles du tremble.
Grégoire XVI se décida à pai-ler.
Mais, n'anticipons point.
llï.
Lamennais cependant, une fois sa résolution prise, quitta Rome.
« Cétait au niois de juillet, dit-il, vers le soir. (( Des hauteurs qui dominent le bassin, où ser- « pente le Tibre, nous jetâmes un triste et der- « nier regard sur la ville éternelle. Les feux du (( soleil couchant enflammaient la coupole de « Samt-Pierre, image et reflet de l'antique éclat « de la papauté elle-même. Bientôt les objets « décolorés disparui'ent peu à peu dans l'obscu- « rite croissante. A la lueur douteuse du crépus- •« cule, on entrevoyait encore rà et là, le long de « la l'oute, des restes de tombeaux ; pas un souf- <( fle n'agitait la lourde atmosphère, pas un brin « d'herbe ne soupirait : nul autre bruit que le « bruit sec et monotone de notre calèche de voi- « turier, (;ui lentement cheminait dans la plaine « déserte. »
Le voyageur se laisse aller volontiers à ses impressions de route. Il égaie même son récit pai' (le pi(]uants épisodes. Celui du conducteur de sa calèche est demeuré légendaire. Je le cite,
ce sera la note gaie sur le fond si triste de ce chapitre.
« Notre bon Pasquale (c'est le nom du con- « ducteur), toujours d'humeur égale, abrégeait « nos longues heure ; de marche j vir sa conver- « sation spirituellement naïve Représentez-vous « une large figure, pleine et ronde, empreinte « d'un singulier mélange de simplicité et de fi- « nesse malicieuse, voilà Pasquale. Il fallait « l'entendre raconter comment, retenu au lit « pendant quarante jours par une jambe cassée, (( il revint à Rome, juste à temps por.r ne pas « trouver sa femme remariée, — Ce n'est pas « que sa douleur eut été inconsolable, si le se- « cond mariage avait rompu le premier ; car, « libre alors, peut-être serait-il devenu cardinal, « peut-être pape : qui sait? on a vu des choses (( plus extraordinaires. Pourquoi pas lui autant « qu'un autre ? Ne valait-il pas bien celui-ci, ceû lui-là ? Un peu de bonheur, un peu de faveur, « on arrive à tout avec cela. Et quelle douce vie (( pour Pasquale ! Que de loisir, que de repos, « que de far niente ! Je supprime le reste : j'ai « voulu seulement donner une idée du genre (' d'esprit qui caractérise le peuple romain, et de « sa mordante verve ! »
La suite du récit de ce voyage mériterait que
nous nous y arrêtassions plus longtemps, si nous n'avions encore tant de chemin à parcourir pour arriver au bout de notre sujet.
C'est à regret que je m'en arrache. Comment résister au charme d'une page déhcieuse, comme celle que Lamennais consacre à décrire les pays de montagnes qu'il traverse.
« La nature vou^ y apparaît seule avec ses « œuvres, toujours les mêmes et toujours nou- « velles. Autour de vous le silence, ou le bruit u monotone d'un torrent qui se brise sur des « rochers, du vent qui bruit entre les feuilles '( des pins, du murmure à travers les hautes (( herbes des pâturages , quelquefois aussi la « voix d'un pâtre, dont les chants fantastiques « se mêlent dans le lointain au son des clochettes « et aux mugissements du troupeau. Une im- « pression de calme extraordinaire pénètre vos « sens, au milieu de ces tranquilles scènes et « de cette solitude majestueuse. Toutefois, les « proportions gigantesques des masses qui vous « environnent y rapetissent trop peut-être les i< autres objets et particulièrement l'homme. C'est « un des défauts des pays |)u rement de montagnes: '( ils manquent d'une co»'taine harmonie suave, « d'horizons vastes et onduleux ; on s'y sentres-
« serré, faible et comme opprimé par je ne sais « quelle force pesante et fatale... »
S'il s'ai-rcte à Inspi'uck, c'est pour y. rêver devant le tombeau de l'aïeul de Charles-Quint
« Autour de ce tombeau, dit-il, vin^t-huit « statues de bronze, représentant pour la plu- « part des empereurs et des ducs de Bourgo- « gne dans le costume de leur temps, produisent u un effet, dont la bizarrerie n'est pas dépourvue « d'une note de grandeur triste. Il semble que « ces morts, quittant la fosse où ils dornaaient, « se sont traînés là, sous le poids de leurs vieilc( les armures, pour "se dire, après de longs siè- « clés, au j)ied d'un sé|)ulci'e, les misères et le (( néant de la puissance, la vanité de l'ambition a qui tourmente le monde, pour ne laisser d'elle « d'autre trace que des j'uines et une poignée de <( cendres. »
T^amennais arriva à Munich.
A Munich, tous les grands noms de la Bavière savante attendaient, impatients et curieux, les pèlerins de Dieu et de la Liberté, à leur retour de
ce pèlerinage dont la (Jéc'plion pouvait être si ci'uelle.
L'jllubtre Goi'i-es, le docte Sclielling, l'érudit de Baader, et un jeune abbé déjà célèbre, Dollinger, avec beaucoup d'autres amis, étaient là, et les accueillirent.
Lacordaire cependant nian()uait, et cette absence de l'un des trois pèleiins mettait les deux autres dans un pénible embarras.
Tout à coup, par une simple coïncidence non chei'chée, Lacordaire arrive, et, à peine installé dan» son hôtellerie, voit entrer Montalembert,
Quand on sait l'amitié qui les unissait, on devine l'élan avec lequel ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
a II me conduisit, » raconte Lacordaire dans ses Mémoires inédits, * près de M. de Lamennais, « qui me reçut avec un ressentiment visible. « Cependant, la renconti*e était solennelle; la « conversation s'engagea, et, pendant deux heu- « res, je m'efforçai de lui démontrer combien « était vaine l'espérance de reprendre la publi- « cation de l'Avenir, et quel coup il allait porter (( tout ensemble à sa raison, à sa foi, à son hon- « neur. A la tin, soit (]ue mon discours l'eut « convaincu, soit ()ue ma séparation |)lus pro- <( noncée lui eut fait impression, il me dit ces
« mots : — a Oui, c'est juste, vous avez bien « vu !... »
La paix était faite. C'était le 29 août.
Le lendemain, 30 août 183'2, devait être la grande date de la seconde vie de Lamennais.
C'est au milieu d'un dîner que la foudre éclata.
Les écrivains et les artistes les plus éminents de Munich avaient offert un banquet aux trois voyageurs. La réunion était animée, cordiale. L'un des présidents de la table venait de boire à l'union des catholiciues de Fi'ance et d'Allemagne...
Un domestique s'approche de Lamennais, lui dit quelques mots à voix basse. Lamennais quitte la table. On fait silence.
Peu d'instants s'écoulent. Lamennais revient, la figure bouleversée, l'œil en feu, tenant à la main un pli, dont le large sceau avait dû être brisé fiévreusement.
On le regardait, il se tut.
Les conversations essayèrent de se renouer, mais en vam.
On sortit de table.
En quittant la salle du festin, le Maître, d'une voix saccadée, basse, mais résolue, avait dit à ses deux compagnons :
« Je viens de recevoir une Encyclique du
(( Pape contre nous. . . Nous ne devons pas hésiter « à nous soumettre !... »
Ce fut ie cri du cœur chez ce grand homme si méconnu ! Ce fut le premier accent de sa conscience, le premier élan de sa foi et de son «sacerdoce ! Le Pape a parlé, il faut se soumettre. ilohia hcuta est, causa finita est !
Lamennais avait reçu la célèbre Encyclique, dite Mirari vos.
C'est un usage qui remonte aux premiers siècles de l'Eglise, qu'au début de son pontificat, le successeur de saint Pierre adresse une lettre encyclique à tous les évêques
Les troubles des Etats romaines à l'avènement de Grégoire XVI ne lui avaient pas permis de se conformer à cet usage. Il y satisfit au jour solennel de la fête de la sainte Vierge, le 15 août
Il saisit cette occasion pour s'expliquer sur les doctrines politiques de l'Avenir : la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la presse, le droit à l'insurrection contre les pouvoirs établis.
Mais. Grégoire XVI avait hérité de Léon XII. au moins en partie, dans l'affection et l'admiration de son prédécesseur pour le grand lutteur catholique, et, tout en condamnant ses doctrines
en ce qu'elles avaient de contraire à la saine théologie, il se tint dans les termes leb plus génél'aux et se refusa, malgré les ennemis de Lamennais, à ce que ce gjand nom fût désigné, même de la façon la plus indirecte.
Ecoutez maintenant comment ce révolté orgueilleux, dont ils nous disent (ju'il n'avait plus la foi depuis longteinps, écoutez comment cette victime des plus odieuses calomnies répondit à Grégoire XVI, dans le premier mouvement de son àme.
Montalembert et Lucordaire l'avaient suivi. Il rentra chez lui. et là, s'asseyant à l'humble bureau de l'hôtellei'ie qui devait être témoin de ce grand acte, sans hésiter, laissant courir sa plume, sans parler, ne regardant que dans sa conscience, écrivit :
« Les soussignés , rédacteurs de l'Avenir , (i membres du conseil de l'Agence pour la dé- « fense religieuse :
« Convaincus, daprès la lettre encyclique du « souverain-pontife Grégoire XVI, en date du « 15 août 1832, qu'ils ne pourraient continuer « leurs travaux, sans se mettre en opposition « avec la volonté formelle de celui que Dieu a « chargé de gouverner son Eglise,
« Croient de leur devoir, comme catholiques.
« de déclarer que. respectueusement souaiis à « l'autorité suprême du Vicaire de Jésus-Clirisl, c« ils sortent de la lice où ils ont loyalement cora- ■■' battu pendant deux années. Ils engagent ins- <' tamment leurs amis à donner le même exem- ' pie de soumission chrétienne.
^ En conséquence :
« 1° h' Avenir^ provisoirement suspendu depuis « le 15 novembre 1831, ne reparaîtra plus ;
« 2° U Agence générale pour la défense de la « liberté religieuse est dissoute à dater de ce " jour. Toutes les affaires entamées seront ter- « minées, et les comptes liquidés, dans le plus « bref délai possible. »
Que leur fallait-il donc de plus ?
Le Pape reçut avec une joie paternelle cette déclaration. Ti en témoignait tout haut sa satisfaction. Tout l'univers catholique applaudissait. Depuis Fénolon, rien de plus beau n'avait réjoui les âmes croyantes.
Ah ! vous pensez que la haine a désarmé pour cela ! Vous la connaîtriez mal, si vous le croyiez. Ignorez-vous donc qu'il y a des gens au monde, — c'est le Dieu fait homme, c'est le Verbe divin lui-inr-me (jui l'allirmc. — il y a des gens en ce monde, «[ui vous as.>aseinent et vous désliono-
rent, en croyant rendre gloire à Dieu, obsequium se credenl prœstare Deo !
a Dieu, dit Lacordaire dans son admirable simplicité, Dieu nous avait donc réunis à Munich « pour signer ensemble une adhésion sincère à « la volonté du père des fidèles, sans distinction, t sans restriction, sans même faire la réserve de « la manière dont nous avions entendu nos doctrine nés, et dont elles pouvaient concorder avec la u prudence théologique dont avait usé le rédac- '< teur de l'art pontifical. Contents d'avoir com- <( battu pour l'affranchissement de l'Eglise et sa « réconciliation avec le droit public de notre « patrie, nous traversâmes la France en vaincus, u victorieux d'eux-mêmes. »
Il ajoutait avec Montaigne : « Il y a des défai- * tes triomphantes, à l'envi des victoires ! »
Ah ! bien oui ! une victoire !... Il ne fallait pas que cet homme, dont on avait juré la perte, conservât même l'auréole de la soumission, et ils ne seront satisfaits que lorsqu'il sera par terre,
meurtri, pantelant, agonisant, mort, et mort pour toujours !
Ecoutez — c'est Lamennais lui-même qui va vous révéler ce mystère honteux :
« Ce fut pour moi, je le confesserai, un jour « heureux et doux que celui où je pus, l'âme « tranquille, rentrer dans une vie moins agitée. « Certes, aucune pensée de nouvelle action ne se u présenta, môme vaguement, à mon esprit. (( C'était bien assez de combats, assez de fatigue. « Rome me rendait le repos ; et j'en embrassai t^ l'espérance, avec une joie que je me serais « presque reprochée, s'il ne s'était ofifert à moi « sous la forme du devoir. Tout ce qu'avaient « promis les rédacteurs de r.4 iY;iir, ils le tinrent « fidèlement. Les affaires de ce jouiHial et celles « de l'Agence furent liquidées. Partout, dans les « provinces, nos amis montrèrent sans hésiter la « même soumission. Retiré, loin de Paris, à la « campagne, y vivant au sein de la nature, dont « l'atti'ait toujours si puissant le devient davanu tage encore, lorsqu'on a vu de près les passions « des hommes et les bruyantes misères de la « société, nul désir, nul regret, nul ennui n'y « vint un seul instant troubler la paix de mes u solitaires heures d'étude. Cette paix cependant « ne devait pas être de longue duiée. — Certai-
« nés âmes malheureuses recèlent dans leurs <( trisles profondeurs des animosités que rien ne « calme , de secrètes haines honteuses d'elles- « mêmes, qui éclatent, dés (ju elles peuvent se <■< couvrir d' un prétexte de zèle. — A peine notre (( déchn-ation avtut-elle paru, que déjà l'on murce murait à voix basse des paroles de défiance et « de mécontentement. — Elle n'était pas assez « complète, assez explicite; elle rappelait trop le « silence respectueux des Jansénistes. (Lnmen- « nais Janséniste !...) Des intrigues s'ourdirent, « on sema sourdement la calomnie, on inquiéta v< les âmes timorées pai* ces charitables impostuc( res, dites j^ur le ton de la douleur, qu'on vouu (irait ne pas croire, qu'on ne croit pas : — tout (( le monde ôependant les répète ! — Puis, vina rent les provocations directes, les msultes, les « outrages publics. On espérait engager par là « des discussions aussi délicates que dangereuses « dans notre position. Nous reconnûmes le piège « et nous l'évitâmes en nous taisant. La colère « redoubla. On n'avait pas compté sur cette mo- « dération, et, pourquoi ne pas le dire? sur une « patience dans laquelle le mépris se sentait. »
Nous en ferons le l'écit au prochain chapitre.
Ici. il est nécessaire, avant de finir, d'insister sur ce point, que le complot réussit beaucoup
mieux (jue Lamennais ne semble le croire, et, en tout cas, beaucoup plus qu'il ne se l'avoue à luimême.
Je ferai appel à un souverain contemporain.
Dans ses Nouveaux Lundia^ Sainte-Beuve l'a raconté :
« Je me rappelle, dit-il, que lorsque ral)bé .< Lacordaire revint de Rome avec M. de La- « mennais, étant allé leur faire visite dans la rue « de Vaugirard, où ils étaient logiés , je vis « d'abord dans une chambre du rez-de-chaussée « M. de Lamennais, qui s'exprimait sur ce qui « s'était passé à Rome et sur le Pape avec un « laisser-aller qui m'étonna, puisqu'il venait de a se soumettre ostensiblement. Il parlait du « pape, comme un de ces hommes qui sontdesti- « nés à amener les grands remèdes désespérés. .' — Au contraire, lorsque j'allai voir l'abbé « Lacordaire, qui était dans une chambre au « premier étage, je fus frappé du contraste; (( celui-ci ne parlait qu'avec une extrême ré- « serve et soumission des mécomptes qu'ils « avaient éprouvés, et il employa notamment u cette comparaison du grain. (( qui, même en le « supposant de bonne nature, a besoin d'être '( retardé dans sa germination, et de dormir tout « un hiver sous terre. » C'est ainsi qu'il expli-
<( quait et juslifiait, même en admettant une part (( de vérité dans les doctrines de l'Avenir^ la sé- « vérité et la résistance du Saint-Siège. J'en « conclus, dit en terminant le spirituel critique, « qu'.'l n'y avait pas grand accord entre le rez- « de-chaussée et le premier étage. »
Lncordaire avait le cœur trop haut placé pour faillir à sa mission. Ce n'était pas le moment de laisser M. de Lamennais à lui-même. Il importait au contraire de tenter l'impossible pour dissiper l'orage qui grondait dans son sein.
Dans cette vue, l'abbé Lacordaire et labbé (Terbet l'accompagnaient à la Chesnaie, à la fin de septembre.
L'exemple de Fénelon, qui naturellement se présentait à tous les esprits, pouvait consoler l'auteur de l'Essai^ en lui prouvant que des torts théologi(iues, même constants, ne sont pas in- (îompatibles avec une renommée sans tache de science et de vertu.
a Si M. de Lamennais, écrit Lacordaire, eût ^< été fidèle à son beau mouvement de Munich, il « eût grandi dans les générations contempo- « l'aines par le seul effet de son silence, et il ne « lui eût pas fallu dix ans pour reconquérir toute « la splendeur de sa renommée. »
Ils arrivèrent à la Chesnaie.
« En descendant pour la seconde fois, dans ce « solitaire manoir de la Chesnaie, dit l'ami fidèle (( du niaiheur, je crus y ramener un beau génie « sauvé du naufrage, un maître plus vénéré que « jamais et une de ces infortunes qui ravissent
* l'àme au-dessus d'elle-même en mettant sur u le front d'un homme ce que je ne sais quoi « d'achevé que le malheur ajoute aux grandes (( vertus, selon la parole de Bossuet.
« Bientôt , quelques-uns des disciples du
* maître tombé vinrent le rejoindre à la Ches- (( naie. Cette maison reprit son caractère accou- (( îumé, mélange à la fois de solitude etd'anima- (c tion ; mais, si les bois avaient leurs mêmes (' silences et leurs mêmes tempêtes ; si le ciel de « l'ArmoiMque n'était pas changé, il n'en était u pas de même du cœur du maître. La blessure « y était vivante, et le glaive s'y retournait « chaque jour par la main même de celui qui i.' aurait dû l'en ai'racber, et y mettre à la plac-e ■< le baume de Dieu. Des nuages tenibles pasce saient et repassaient sur ce front déshérité de (( la paix. Des paroles entrecoupées et menaran- « tes sortaient de cette bouche qui avait exprimé « l'onction de l'Evangile ; il me semblait parfois a que je voyais Saiil ; mais nul de nous n'avait u la harpe de David pour calmer ces soudaines
« irruptions de l'esprit mauvais, et la terreur « des plu'=; sinistres prévisions s'accroissait de « jour en jour dans mon esprit abattu. »
Nous voici au point aigu de la crise. Je vais raconter les douloureux épisodes de cette agonie morale qui fut, pour Lacordaire, pour Gerbet et pour tant d'autres, la plus grande épreuve et la « plus poignante douleur de leur existence. »