LES PAROLES D'UN CROYANT
Sommaire. — Les adieux de Lacordaire. — Lettres de Lamennais à Montalembert. — Dépit et injures. — Ménagements du Saint- Siège. — Sévérité de l'Evèque de Renues. — Bonté de Mgr de Quélen. — Lamennais se soumet. — Joie de l'Eglise. — Mission doimée a Sainte-Beuve et départ de Paris. — Effet magique produit par la publication des Paroles d'un Croyant. — Plan et caractère du livre. — Les sept rois. — Une idylle. — Le souvenir des Morts. — Le pauvre exilé. — Une prière. — Un hynme à la Providence.
C'était le 1 1 déceiiDre 1832.
Dans une chambre solitaire, à côté d'un modeste j)a(|uet de hardes qui annonçait un départ imminent, assis devant une large feuille, au sommet de laquelle on lisait la suscription : A M. l'abbé Féli de Lamennais, un jeune prêtre écrivait, s'interrompant à chaque phrase, pour essuyer les larmes qui venaient, à tout instant, malgré ses visibles elTorts de résolution, obscurcir ses yeux enfiévrés.
« Je quitterai La Chesnaie ce soir. Je la quitte
pour un motif d'honneur, ayant la conviction que ma vie vous serait désormais inutile, à cause de la différence de nos pensées sur l'Eglise et sur la société, différence (jui ne fait que saccroitre tous les jours, malgré mes sincei es efforts pour suivre le développement de vos opmions.
« Je crois que, durant ma vie et bien au-delà, la République ne pourra s'établir ni en France, ni en aucun autre lieu de l'Europe, et je ne pourrais prendre part à un système qui aurait poui" base une persuasion contraire.
« Sans renoncer à mes idées libérales, je compreuds et je crois que l'Eglise a eu de très-sages raisons, dans la profonde corruption des partis, pour refuser d'aller aussi vite que nous 1 aurions voulu. Je respecte ses pensées et les miennes. Peut-être vos opinions sont plus justes, plus profondes, et, en considérant votre supériorité naturelle sur moi, je dois en être convaincu. Mais la raison n'est pas tout l'homme, et, dès que je n'ai pu déraciner de mon être les idées qui nous «éparent, il est juste que je mette un terme à une communauté de vie, qui est toute à mon avantage et toute à votre charge.
« Ma conscience m'y oblige, non moins que l'honneur, car il faut bien que je fasse de ma vie ' quelque chose pour Dieu ; et, ne pouvant vous
suivre, que ferais-je autre cho.se que vous fatiguer, vous décourager, mettre des entraves à vos projets, et m'anéaniir moi-même ?
« Jamais vous ne saurez que dans le ciel combien j'ai souffert depuis un an par la seule crainte de vous causer de la peine. Je n'ai regardé que vous dans toutes mes hésitations , mes perplexités, mes retours ; et, quelque dure que puisse être un jour mon existence, aucun chagrin de cœur n'égalera un jour ceux que j'ai ressentis dans cette occasion. Je vous laisse aujourd'hui tranquille du côté de l'Eglise, plus élevé dans l'opinion que vous ne l'avez jamais été, si au-dessus de vos ennemis juils ne sont plus rien. C'est le meilleur moment que je puisse choisir pour vous faire un chagrin qui, croyez-moi, vous en épargnera de bien plus grands.
« Je ne sais pas encore ce que je deviendrai, si je passerai aux Etats-Unis, ou si je resterai en France, et dans quelle position. Quelque part que je sois, vous aurez des preuves du respect et de l'attachement que je vous conserverai toujours, et dont je vous prie d'agréer* cette expression, qui part d'un cœur déchiré. »
C'est en effet le cœur déchiré que le jeune prêtre signa de son nom cette page touchante, au bas de huiuelle on lisait : ïh'nri Lacordairc,
Il se leva et partit,
« A un certain point de ma route, racontait-il plus tard, je laperçus à travers les taillis avec ses jeunes disciples ; je m'arrêtai et legardai une dernière fois ce malheureux grand homme. Je continuais ma fuite, sans savoir ce que j'allais devenir... Tout croulait autour de moi, et j avais besoin de ramasser les restes d'une certaine énergie naturelle pouF* fne sauver du désespoir. ))
Quand Lamennais lut la lettre, il ei't un moment de douleur. « Pourquoi s'est-il ainsi en- « fui, dit-il, comme on sort d'une place assié- « gée ? »
Puis, se tournant vers les disciples qui l'observaient :
« Je suis plein de paroles, ajouta-t-il d'une voix sombre et en empruntant la langue même de Job, un esprit est en moi qui me presse. Je parlerai et je respirerai un peu. Loquar et respirabo paululum. »
Ah ! que va-t-il donc dire ? Ecoutez. C'est un triste récit (ju'il nous reste à faire !
Le '21 janvier \S'-VA. il écrivit à Montalerabert :
« Il est bon de recommencer à parler, pour « préparer la position qui devra être désormais ({ la nôtre, dès que nous serons suffisamment dé- « gagés de celle qui nous a valu tant de déboi- « res. Au lieu de nous faire les champions du « catholicisme, laissons-le entre les mains de la (( hiérarchie , et présentons-nous simplement « comme les hommes de la Liberté et de l'Hu- (( manité. »
Il ajoutait, à quelques jours de là :
« La vieille hiérarchie, et politique et ecclé- « siastique, s'en vont ensemble ; ce ne sont plus 0 (}ue deux spectres, qui s'embrassent dans un « tombeau... On n'en savait pas plu.< quand la « synagogue expira.. )) Est-ce clan- ?
Ainsi, l'Eglise enseignante, sous Grégoire XM. c'est' ia synagogue sous Caiphe. Il ne croit plus à l'Eglise, puisqu'il la déclare aveuglée comme la synagogue expirante, ennemie de Jésus-Christ comme le Sanhédrin. Entendez plu-
tôt : « Jésus-Christ est aujourd'hui le grand « ennemi, et là, (à Rome; comme ailleurs, et « plus qu'ailleurs. »> C'est écrit le 6 mars 1833.
L'archevêque de Toulouse, M. d'Astros, avait censuré, de concert avec plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat, un certain nombre de propositions extraites des écrits de Lamennais.
A Rome, on censura la censure, et l'initiative de ces ennemis de l'Ecole Menaisienne fut sévèrement blâmée.
Au lieu de s'en montrer touché, Lamennais écrit à ses intimes, en leur en transmettant la nouvelle : « Depuis que j'ai vu de près les res- « sorts qui font tout mouvoir , ces choses-là « m'intéressent à peu près autant que ce qr.i se « passe à la Chine, dans le grand Collège des Man- <( darins ! »
Les événements vont se précipiter.
L'évéché de Rennes parlait d'interdit.
Grégoire XVI se vit forcé de demander que Lamennais s'engageât à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encycli- (jue Mirarl vos, et à ne rien écrire ou approuver qui n'y fût conforme. *
Du reste, le pape n'exigeait cela que pour répondre à une lettre, par laquelle Lamennais venait de le prier de lui dicter les termes dans
lesquels il devait se soumettre à l'Encyclique, pour faire taire tous ses ennemis.
Lamennais biaisa. Lui, l'homme loyal et précis, il recourut à des subterfuges, absolument en contradiction avec sa nature, avec son passé, avec sa netteté d'esprit.
L'évéque de Rennes, vieux soldat de l'armée de Condé prononça l'interdit.
Ainsi frappé par son évéque sans avoir été pensait-il, suilisamment entendu, le prêtre breton bondit.
M. de Quélen intervint. A force de ménagements, de bonté et de tendresse, il obtint de Lamennais la déclaration que voici :
(( Je soussigné, déclare, dans les termes mé- « mes de la formule contenue dans le Bref du « Souverain Pontife Grégoire XVI du 5 octobre c 1833, suivre uniquement et absolument la doc- « trine exposée dans l'Encyclique du même « Pape, et je m'engage à ne rien écrire ou « approuver qui ne soit conforme à cette doc- « ti'ine.
w P.iris, Il décembre 1833.
F. Di: Lamkn'nais.
La joie fut immense partout.
L'abbé Foisset l'écrivait h M. tie Salinis : a Oh !
« mon bon ami, lu douce et consolante nou- « velle !... Le grand homme ne doit pas encore « attendre de trêve de la part de ses ennemis. ï Son humble soumission leur causera du dépit, a de l'humeur. Ils avaient dit que le bon prêtre « lèverait l'étendard de la révolte, qu'il se pose- « rait le chef d'une nouvelle hérésie. Ce serait i une déconvenue araère, si tant de sinistres pré- « visions allaient se démentir. Et ils pousseront <( encore M. de Lamennais avec aigreur. Ils l'ac- « cuseront de nouveau , et calomnieront son « silence, ses intentions. Mais nous, (jui sommes « passionnément épris de son génie et de sa « gloire, nous ses admirateurs qui n'avons (( jamais cessé d'être ses amis, nous le conjurons a de ne point s'émouvoir de ces aveugles persé- (• cations. »
A Rome, la joie fut encore plus vive. Le Pape écrivit à Lamennais :
« Nous avons béni le Père des lumières, du- «c quel nous vient cette si grande consolation, c( qui, nous le disons vraiment avec le Psalmiste, « a réjoui notre âme en proportion de la multi- « tude de nos douleuro. » Il terminait, en disant : u Continuez donc, cher fils, à procurera l'Eglise a de pareils sujets de joie dans les routes de la a vertu, de la docilité et de la foi, et employez
« les dons du talent et du savoir que vous pos- « sédez si éminemment, pour que les autres « pensent et parlent unanimement, suivant la « doctrine tracée dans notre Encyclique, o
A Paris, M. de Quélen continuait de le combler des témoignages les plus vifs de son affection. Le célèbre prélat s'occupait, en ce n:îoment même, de satisfaire aux instances d'Ozanam et et de la jeunesse catholique des Ecoles, en instituant les Conférences de Notre-Dame de Paris. Il leur présenta M. de Lamennais, en disant : « Voilà, Messieurs, l'homme qui vous convien- (( drait. si la faiblesse de sa voix lui permettait '( de se faire entendre ; il faudrait ouvrir les c( grandes portes pour laisser entrer la foule, et la (' cathédrale ne serait pas assez vaste pour conte- ( nir tous ceux qui accourraient antour de la (( chaire. »
— Oh! moi. Monseigneur! répondit Lamennais, ma carrière est finie !
Cela se passait le 13 janvier 1834.
L'Archevêque pressa Lamennais d'éci'ire une lettre de remerciement au Saint-Père
— Non. » répondit froidement Lamennais, et il sortit du palais archiépiscopal.
A quelques jours de là, Sainte-Beuve recevait de lui un mot, l'adjurant de venir pour une
afVaire qui pressait. Sainte-Beuve accourut, et, en arrivant, il vit à sa porte un carrosse. En traversant la cour, il renccjntra l'archevêque de Paris.
M. de Lamennais était très-agité
u Mon cher ami, dit-il à Sainte-Beuve, il
« est temps que tout cela finisse. >•
Puis, ouvrant le tiroir de la petite table de bois, près de laquelle il s'était assis : « Voici un « petit écrit que je vous l'er^ets et que je vou- (( di'ais que vous fissiez paraître le plus tôt pos- « sible. Je pars dans deux jours : arrangez cela « auparavant avec un libraire, vite^ très-vite. (( je vous en prie. »
Nous verrons tout à l'heure ce (ju'étaitce petit ccril, dont Grégoire XVI dira à l'Eglise catholiriue (]ue c'était « un livre |)eu considérable par <( son volume, mais immense par sa perversité. y>
L'auteur s'enfuyait vers la Bretagne.
« Ce soir, écrivait Mauuce de Guérin à Eu- « génie, il sortira, de Paris, un homme, dont je « voudrais suivre tous les pas et qui reprend le (( chemin du désert que je regrette : M. Féli (( part aujourd'hui pour La Chesnaie... Il veut « s'y tenir désormais, tout seul !... »
Hélas ! non, il ne sortait pas du côté de l'Orient, cet homme : il s'en allait tristement ense-
velir sa gloire dans le lieu qui, après en avoir été le berceau, endevenaitlu tombe.
Et il était là, seul !..
« Je n'ai de lui aucune nouvelle, écrivait « l'abbé Jean-Marie : pas plus de rapport entre « nous, et encore moins, que si l'un était au « Kamschatka, et lautre au fond des déserts de l'Afrique. Cela est dur pourtant î »
Mais, à toutes les instances. Lamennais répondait :
(( Laissez-moi respirer, seul, un air que li'ont souillé ni la bassesse, ni la lâcheté, ni l'hypocrisie, ni l'avarice... Laissez-moi seul. La promenade, la lecture, le ti'avail (il ne dit plus la prièrey remplissent mes heures solitaires, et .»i quel(îuefois, souvent même, la tristesse les obscurcit, l'ennui du moins ne les appesantit jamais »
La triste.^se, la tristesse noire, comme disaient les anciens, le pire démon des solitaires, disait Eugénie de Guéi'in, \oilà désormais la vie de Félicité de Lamennais, et cela, jusqu'à la mort, sans un rayon de joie ni de lumière. Ce front marcjué par le génie, ah ! faut-il que je le dise, désormais, c'est un front de l'évolté ! ...
A Paris cependant, le livre s'imprimait.
Lorsqu'il alla à l'imprimerie, pour en revoir les épreuves, et en presser la publication, Sainte- Beuve trouva les typographes en révolution. Cette honnête catégorie d'industriels n'a guère l'habitude de Ure ce qu'elle fait hre à tout le monde. A l'injprimerie, on lève la lettre, aussi vite qu'on peut, mais on s'inquiète peu du mot et pas du tout de la phrase. Les correcteurs d'épreuves en savent quelque chose.
Ce jour-là, il en fut autrement , et , quand Sainte-Beuve entra , il trouva les compositeurs , qui avaient quitté leurs casses , et qui s'étaient réunis en rond autour de l'un d'entre eux, lequel déclamait, avec un enthousiasme indescriptible, le feuillet de copie qu'il tenait en mains.
« Il faut avoir vu, dit un contemporain, l'effet « magique de ce livre, pour savoir ce qu'il y a « de puissance dans un pareil jet de pensée. On « eût dit un éclair illuminant à la fois tous les « horizons. »
« J'ai lu votre livre, écrivait un ami à l'auteur. « Que vous en clirai-je ?... C'est Job, c'est Isaïe, a c'est Jean : c'est plus haut, peut-être, que tout « cela encore... c'est vous !
D'Allemagne, on lui mandait : « J'ai lu votre « livre au général Skrzinecki. Il m'a chargé de « vous baiser trois fois les pieds^ en signe de re- « connaissance et d'admiration. »
Charles X, dans son exil, s'écriait que cela lui paraissait fort beau.
En France, l'éclat fut énorme.
Le peuple des ateliers, la jeunesse des écoles, s'enivrèrent jusqu'au transport de ce vin fumeux. M. Guizot disait que, par ce livre, M. de Lamennais tombait parmi les malfaiteurs intelleo lectuels de son temps.
Chez les catholiques, le scandale fut grand.
L'apôtre leur avait appris que le Pouvoir vient de Dieu : un prêtre de Jésus-Christ se levait pour enseigner que le Pouvoir .tient de l'Enfer.
La forme même de l'ouvrage ajoutait au scandale : c'était une réminiscence de style biblique, « une apocalypse toute bariolée de prières et de « blasphèmes. »
Le fond du li\ re rotait cependant baniil, et on peut le résumer en deux propositions: 1*" Les
rois sont tous des monstres ; 2° Les prêtres sont les séides des rois.
C'était de la démagogie. Mais, l'auteur faisait sur elle le signe de la croix.
M. Mole disait : a C'est un club sous un clo- « cher. »
Et Royer-Collard avait dit , dans le même sens : « C'est quatre-vingt-treize faisant ses Pà- « ques. »
Le livre avait pour titre : Les Paroles d'au Croyant.
Livra étrange, qui fait frémir, qu'on lit avec des protestations incessantes de la part de la (;onscience et de la raison, sa«s pouvoir le quitter, quand on l'a pris en niaiHS.
Parlons de ce livre.
C'est encore M. Renan qui l'observe :
Tout ce qu'il y avait de passion concentrée, d'orages longtemps maîtrisés, de tendresse et de piété dans l'àme de Lamennais, lui monta tout à coup au cerveau comme une ivresse et s'exbala en une apocalypse sublime, véritable sabbat de colère et d'amour.
Les deux caractères essentiels que nous avons notés dans le génie de Lamennais : la simplicité et la grandeur, se déploient à l'aise dans ces 42 petits poèmes.
lieQongaiit au rliythme poétique, qui ue convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, U créa, avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise je le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie.
Le style des psaumes et des prophètes lui eiait devenu si familier, qu'il s'y mouvait comme dans la l'orme naturelle de son esprit.
La piété d'ailleurs, par un phénomène étrange parmi tous les phénomènes dont abonde cette vie extraordinaire, la piété avait survécu en Lamennais à la loi : il semble que les parfums de ses premières croyances se fuient ravives au souffle qui allait en briser le vase fragile.
J'ai lelu, après bien des années, ces pages éloquentes. L'impression n'a pas vieilli. Impossisible de n'être pas troublé à la contagieuse magie de ces troubles d'une gi'ande àme.
Quelle noire fui'eur, par exemple, dans le chapitre XIII, celui des Rois !
« C'était dans une nuit sombre ; un ciel sans v« astres pesait sur la terre, comme un couverte de demarbre noir sur un tombeau... et, -dans « une salle tendue de noir et éclairée d'une « lampe rougeàtre, sept hommes, vêtus de pour-
« pre et la tète ceinte d'une couronne, étaient a assis sur sept sièges de feu. Et, au milieu de la « salle, s'élevait un trône composé d'ossements ; « et, au pied du trône, en guise d'escabeau, « était un crucifix renversé ; et devant le trône, « une table d'ébène ; et sur la table, un vase « plein de sang rouge et écumeux, et un crâne « humain. — Et les sept hommes couronnés « paraissaient pensifs et tristes, et, du fond de « son orbite creux, leur œil de temps en temps « laissait échapper des étincelles d'im feu livide. « — Et l'un d'eux, s'étant levé, s'approcha du « trône en chancelant, et mit le pied sur le cruci- « fix. — En ce moment, ses membres tremblè- « rent, et il sembla près de défaillir. Les autres « le regardaient immobiles ; ils ne firent pas le « moindre mouvement, mais je ne sais quoi (( passa sar leur front, et un sourire qui n'est « pas de l'homme contracta leurs lèvres. — Et « celui qui avait semblé près de défaillir étendit « la main, saisit le vase plein de sang, en versa « dans le crâne, et but. — Et cette boisson parut « le fortifier. — Et dres.<^ant la tête, ce cri sortit « de sa poitrine comme un sourd râlement : — « Maudit soit le Christ qui a ramené sur la terre « la liberté ! — Et les six autres hommes cou- « ronnés se levèrent tous ensemble, et tous en-
« semble poussèrent le même cri : — Maudit « soit le Chnst qui a ramené...
La scène continue longuement, et l'horreur croit toujours, pendant que les sept rois, buveurs de sang humain, complotent la destruction de tout ce qui est cher à l'homme, et érigent le bourreau jusqu'à la dignité de premier ministre.
Quand on a lu ce chapitre, et bien d'autres, pa»' exernple, celui des sept ombres maudites et des s-ept cercueils, on comprend le mot d'un contemporain, ce mot que Lamennais s'en allait, le répétant dans toutes ses lettres : « C'est un bonnet rouge planté sur une croix! »
Pourtant, les singularités du caractère breton, où l'austérité confine à la longueur, et où, sous des apparences de rudesse, se cachent des tendresses infinies, ne tardent pas à se faire joui* dans les Paroles d'un Croyant.
De brus(}ues passages, des retours étranges, mêlent à de semblables paraboles des rêves d'une ineffable douceur, véritables îles fortunées semées dans un océan de colère c'est l'observation d'un éminent critique.
Tout se succédait comme un mirage dans cette âme passionnée.
Vous souvient-il du pèlerin du puits de saint
Patrice ? Revenu de son voyage souterrain, dit la légende ossianesque, il mêlait les visions du ciel aux visions de l'enfer.
Lamennais, comme le pèlerin d'Irlande, entremêle il des pages brûlantes de hai:i ; des oasis d • verdure, comme celui-ci :
« Lorsque, après une longue sécheresse, une « pluie douce tombe sur la terre, elle boit avide- « ment l'eau du ciel qui la rafraîchit et la fé- « conde. — Ainsi, les nations altérées boiront « avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle des- « cendra sur elles comme une tiède ondée. — Et « la justice avec l'amour, et la paix et la liberté « germeront dans leur sein. — Et ce sera comme « au temps où tous étaient frères, et l'on n'en- « tendra plus la voix du maître ni la voix de « l'esclave, les gémissements du pauvre ni les ft soupirs des opprimés, mais des chants d'allé- « gresse et de bénédiction.
(( Les pères diront à leurs tils : Nos premiers « jours ont été troublés, pleins de larmes et « d'angoisses. Maintenant le soleil se lève et se « couche sur notre joie. Loué soit Dieu, qui « nous a montré ces biens avant de mourir !
« Et les mères diront à leurs filles : Voyez nos (( fronts, à présent si calme? ; le chagrin, la dou-
« leur, l'inquiétude, y creusèrent jadis de pro- « fonds sillons. Les vôtres sont contime au « printemps la surface d'un lac qu'aucune brise « n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré ces « biens avant de mourir !
« Et les jeunes hom.mes diront aux jeunes « vierges : Vous êtes belles comme lestieurs des « champs, pures comme la rosée qui les rafrai- « chit, comme la lumière qui les colore. Il nous t est doux de voir nos pères, il nous est doux « doux d'être auprès de nos mères ; mais, quand (i nous vous voyons et que nous sommes près « de vous. U se passe en nos âmes quelque chose (f qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu qui (( rous a montré ces biens avant de mourir!
« Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs « se fanent, elles passent; vient un jour où ni la • rosée ne les rafraîchit, ni la lumière ne les cote lore plus. Il n'y a sur la terre que la vertu qui u jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont M comme lépi qui se remplit de grain vers l'au- « tomne, et nos mères, comme la vigne (jui se « charge de fruits. Il nous est doux de voir nos « pères, il nous est doux d'être auprès de nos « mères, et les fils de nos pères et de nos mères « nous sont doux aussi. Loué soit Dieu qui nous « a montré ces biens avant de mourir ! »
Quelle séduction, qu'une idylle aussi pure, aussi délicate, aussi achevée !
Ailleurs, c'est le souvenis des morts que le croyant évoque, leur disant : « Oh ! parlez-moi « des mystères de ce monde que mes désirs pres- « sentent, au sein duquel mon âme, fatiguée des « ombres de la terre, aspire à se plonger. Par- « lez-moi de celui qui l'a fait, et le remplit de lui- « même, et seul peut remplir le vide immense « qu'il a creusé en moi. — Frères, après une « attente consolée par la foi, votre heure est « venue. La mienne aussi viendi'a, et d'autres, à K( leur tour, la journée de labeur finie, regagnant <( leur pauve cabane, prêteront l'oreille à la voix « qui dit : Sou venez- vous des morts ! y
La compassion pour l'exilé est comme entrecoupée de larmes. On connaît cette page humide, qu'on ne relit jamais sans émotion. Ecoutez encore une fois ces plamtes navrantes.
« Il s'en allait, errant sur la terre. Que Dieu X guide le pauvre exilé !
« J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont « regardé, et je les ai regardés, et nous ne som- « mes point reconnus. L'exilé partout est seul.
« Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'éie-
« ver du creux d'un vallon la fumée de quelque « chaumière, je me disais : Heureux celui qui « retrouve, le soir, le foyer domestique, st s'y « assied au milieu des siens ! L'exilé partout est « seul.
« Où vont ces nuages que chasse la tempête ? € Elle me chasse comme eux, et qu'importe où ? « L'exilé partout est seul.
« Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles; « mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de « mon pays : ils ne me disent rien. L'exilé par « tout est seul.
« Ce ruisseau coule mollement dans la plaine: « mais son murmure n'est pas celui qu'entendit (' mon enfance : il ne rappelle à mon âme aucun M souvenir. L'exilé partout est seul.
« Ces chants sont doux, mais les tristesses et « les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tris- « tesses ni mes joies. L'exilé partout est seul.
« On m'a demandé : Pourquoi pleurez-vous ? « et quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on « ne me comprenait point. L'exilé partout est « seul.
« J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, « comme l'olivier de ses rejetons ; mais aucun de « ces vieillards ne m'appelait son Hls, au(!un de
« ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé parce tout est seul.
« J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire « aussi pur que la brise du matin, à celui que « leur amour s'était choisi pour époux ; mais pas « une ne m'a souri. Lexilé partout est seul.
« J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre « poitrine, s'étreindre, comme s'ils avaient voulu « de deux vies ne faire qu'une vie ; mais pas un « ne m'a serré la main. L'exilé partout est seul.
« Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de « frères que dans la patrie. L'exilé partout est « seul.
« Pauvre exilé ! cesse de gémir ; tous sont « bannis comme toi : tous voient passer et s'évaa nouir pères, frères, épouses, amis.
(( La patrie n'est point ici-bas : l'homme vainece ment l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est « qu'un gîte dune nuit.
« Tl s'en va errant sur la terre. Que Dieu « guide le pauvre exilé !
Aussi beau que le chant triste de l'exilé, est cet autre hymne au défenseur de la patrie, sublime dialogue entre le croyant qui interroge : « Jeune soldat, où vas-tu ? » et le soldat qui répond en vaillant et en brave, chacune de ces
réponses lui méritant cette louange : « Que tes « armes soient bénies, jeune soldat ! «
Puis, ce chapitre de la prière, incompar*able exhortation, que jamais l'àme du plus ardent des apôtres n'en fit de pareille.
« Quand vous avez prié, ne sentez vous pas « votre cœur plus lé.irer. et votre âme plus con- « tente? »
Et ce modèle de prière, que je voudrais citer en entier, si je n'avais déjà trop cité :
« Seig-neur, nous crions vers vous du fond de « notre misère.
ft Comme les animaux qui manquent de pâture « pour donner à leurs petits, nous crions vers « vous. Seigneur.
« Comme la brebis à qui on enlève son agneau, (( nous crions vers vous, Seigneur.
« Comme la colombe qui saisit le vautour, « nous crions vei*s vous. Seigneur.
« Comme la gazelle sous la grifTe du tigre, « nous crions vers vous, Seigneur.
« Comme le taureau épuisé de fatigue et en- « sanglante par l'aiguillon . nous crions vers « vous, Seigneur.
« Comme l'oiseau blessé que le chien pour- « suit, nous crions vers vous. Seigneur.
« Comme l'hirondelle tombée de lassitude en
« traversant les mers, et se débattant sur la « vague, nous crions vers vous, Seigneur.
« Comme des voyageurs égarés dans un dé- « sert brûlant et sans eau, nous crions vers (( vous. Seigneur.
(( Comme celui des naufragés sur une côte « stérile, nous crions vers vous, Seigneur.
« Comme celui, qui à l'heure où la nuit se fait, (( rencontre près d'un cimetière un spectre hi- « deux, nous crions vers vous. Seigneur.
(( Comme le père à qui on ravit le morceau de (> pain qu'il [sortait à ses enfants afifaraés, nous « crions vers vous. Seigneur. »
Et la merveilleuse litanie se poursuit sur ce ton, où l'on ne sait s'il faut admirer plus la fécondité des images tirées des choses de la nature, ou le sentiment de l'àme qui du visible s'élève à l'invisible à travers les figures du temps.
Il faudrait tout relire, dans ce livre à part, sans modèle connu, sans précédent dans les littératures humaines.
Et cependant, au risque de dépasser les limites ordinaires d'un chapitre, je citerai encore le XXV* chant du poème.
C'est un touchant appel à la confiance et un hymne à la Providence.
« C'était une nuit d'iiiver. Le vent soufflait au « dehors, et la neige blanchissait les toits. — « Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, « étaient assises, travaillant de leurs mains, une « femme à cheveux blancs et une jeune fille. — « Et de temps en temps la vieille femme réchauf- « fait à un petit brasier ses mains pâles. Une « lampe d'argile éclairait cette pauvre demeure ; « et un rayon de la lampe venait expirer sur une « image de la Vierge, suspendue au mur. — Et « la jeune fille, levant les yeux, regarda en si- « lence, pendant quelques moments, la femme « à cheveux blancs : puis, elle lui dit : Ma mère, « vous n'avez pas toujours été dans ce dénue- « ment... » Et il y avait dans sa voix une douif ceur et une tendresse inexprimables. — Et la « femme à cheveux blancs répondit : « Ma fille, « Dieu est le maître, ce qu'il fait est bien fait. » a Ayant dit ces mots, elle se tut un peu de « temps ; ensuite elle reprit : « Quand je perdis « votre père, ce fut une douleur que je crus « sans consolation : cependant, vous me restiez; (f mais je ne sentais qu'une chose alors. — De- « puis, j'ai pensé que s'il vivait, et s'il nous « voyait dans cette détresse, son âme se brise- « rait, et j'ai reconnu que Dieu avait été bon « envers lui. » — La jenne fille ne répondit rien.
« mais elle baissa la tête, et quelques iarnies, « qu'elle s'efforçait de cacher, tombèrent sur la tt toile qu'elle tenait entre ses mains. — La mère « ajouta : « Dieu, qui a été bon envers lui, a été u bon envers nous. De quoi avons-nous manqué, « tandis que tant d'autres manquent de tout? — « Il est vrai qu'il a fallu nous habituer peu à « peu, et, ce peu, le gagner par notre travail ; « mais ce peu ne sufiit-il pas ? et tous n'ont-ils )) pas dès le commencement condamnés à vivre « de leur travail ? — Dieu, dans sa bonté, nous a w donné le pain de chaque jour; et combien « ne l'onl-ils pas ! Un abri , et comoien ne « savent où se retirer ! — Il vous a, ma fille, « donnée à moi : de cjuoi me plaindrais-je ? » A « ces dernières paroles, la jeune tille, tout émue, u tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, « les baisa et se pencha sur son sein en pleuu rant. — Et la mère, faisant un eiïort pour « élever la voix : « — Ma lille, dit elle, le « bonheur n'est pas de posséder beaucoup, mais « d'espérer et d'aimer beaucoup. Notre espèce laace n'est pas ici-bas, ni notre amour non « plus ; ou s'il y est, ce n'est qu'en passant. — « iVprès Dieu, vous m'êtes tout en ce monde ; (c mais ce monde s'évanouit comme un songe, et « c'est pourquoi mon amour s'élève avec vous
*c vers un autre monde, — Lorsque je vous por- (( tais dans mon sein, nn jour je priais avec plus « d'ardeur la Vierge-Marie ; et elle m' apparut « pendant mon sommeil, et il me semblait qu'avec u un sourire céleste, QÏie me présentait un petit « enfant. Et je pris l'enfant qu't;lle me présen- « tait, et lorsque je le tins dans mes bras, la a vierge-mère posa sur sa tête une couronne de « roses blanches. Peu de mois après, vous na- « quites, et la douce vision était toujours (le\ ant u mes yeux. » — Ce disant, la femme aux ciie- « veux blancs tressaillit et serra sur son cœur (( lajeune fille. — A quelc^^ue temps de là, une âme (( sainte vit deux formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe d'anges les accompagnait, et l'air retentissait de leurs chants « d'allégresse. »
Voilà ce qu'est ce livre !
Après lui, il y en eut beaucoup d'autres. Celui-là est resté, et les autres sont tombés déjà dans l'oubli!