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Tantôt, j'ai cru devoir flétrir ceux qu'animait le feu de l'envie, parrni les adversaires de Lamennais. On va le voir, tous ne le haïssaient pas, parmi ceux qui le combattirent, et plus d'un fut sincère. Ceux-là, nous les distinguerons comme on distingue, dans une guerre civile, un nuage de
tristesse sur le front des soldats forces de tirer sui*
leurs frères révoltés.
• Saint-Sulpice et tous les Séminaires de France
protestent.
Les Evécjues s'émeuvent en grand nombre contre les thèses menaisiennes.
Soyons attentifs : ici, l'àmc de M. de Lamennais va se montrer à nu. Nous Talions voir, capable de tout, sauf de se plier.
C'est lui-même (]ui l'a dit : « Si l'on me fait cardinal, ne croyez pas ^jueje mettrai, dans mes armes, le roseau qui plie sans rompre, j'y mettrai le chêne, avec la devise : Il rompt, mais ne plie pas ! »
Le pieux abbé Cari'on, effrayé du déchaînement universel, lui écrit une lettre touchante. En sage directeur qui pouvait tout dire, il n'hésite pas à mettre le doigt sur la lacune d'esprit de son cher dirigé, et le supplie de ne rien publier, dans des matières si graves, sans avoir, au préa- Inble, consulté des théologiens éprouvés.
Savez-vous ce que répond Lamennais? « Si (( l'on rejette mes thèses, je ne vois aucan « moyen de défendre solidement la religion. »
Puis, il ajoute : « Au reste, jai demandé à « Rome d'examiner mon livre : si le jugement
« m'est désavantageux, je suis décidé ù no plus « écrire. »
Ainsi donc, d'une part, jamais avant lui, la Religion n'a été solidement défendue — et, d'autre part, si Rome n'est pas de son avis , il ne se rétractera pomt pour ceîa, il brisera sa plume.
Disons-le, avec tristesse, mais avec franchise.
Le Lamennais de 1820 était déjà le Lamennais de 1832.
L'humilité n'était pas là, et, ce grand homme oubliait qu'on n'est vraiment grand qu'à genoux devant Dieu.
Nous reviendrons sur ces choses.
En ce moment, je ne dois que suivre les débuts.
Désormais, l'auleui* de ['Essai a trouvé sa veine .• il sait comment on remue et domine les esprits. Il sent Irès-bien qu'il a pour lui les jeunes gens, les femmes, le jeune clergé, une foule d'âmes généreuses et dévouées, et qu'il en fera tout ce qu'il voudra.
Ce qu'il a d'absolu dans l'esprit et dans le langage plaît aux natures ardentes, auxquelles les
nunnces échappent et qui s'impatientent des objections de détail : le gros de la nation ne s'attache qu'aux couleurs tranchées, il devait suivre en masse le brillant étendard déployé si hardiment à tous les vents du siècle.
Puis, Lamennais sent bien qu'il n'est plus seul.
En 1818, c'était un simple apologiste de la Religion. Maintenant, il est devenu un écrivain politique, et, comme tel, l'idole dun jKirti, de tout un parti, puissant alors en France, puissant dans toute l'Europe, où il finira, par certains excès , parfaitement notés \ydv M. Foisset , par amener une réaction formidable et par faire acclamer l'avéncment du parti libéral comme une délivrance, je veux pai'ler du parti de la [nonarchie absolue.
En effet, après avoir combattu avec éclat dans le Conservateur (1818-1820), Lamennais était resté dans l'arène, quand Chateaubriand s'en retira, pour ne point accepter la censure.
Il avait écrit alors, avec de Bonald, dans le Défenseur , puis , dans une feuille quotidienne plus passionnée qu'aucune autre, le Drapeau Blanc.
Il éprouva dès lors combien le souffle de sa parole àci'e 1 1 brûlante faisait vibrer à son gré la fibre catholique et la fibre royaliste.
Certes, je n'ai jjoint dissimulé les fautes de l'ancien clergé. A ce moment, je n'en suis (jue plus autorisé à constater que ce fut une chose inouïe, de voir bientôt un simple prêtre gouverner souverainement Its esprits dans l'Eglise de France, tout à fait en dehors et en dépit de l'Episcopat.
Et, pour que rien ne manquât à la singularité du spectacle, l'apôtre du gouvernement absolu, de la théocratie, ne dut cet empire qu'à l'application loyale du principe le plus antithéocratique qui soit au monde ; le principe de la liberté de la presse.
Sui)primez. en effet, cette liberté : à l'instant, le gallicanisme officiel a seul la parole, comme de 1682 à 1789, et l'abbé de Lamennais demeure frappé d'impuissance.
Au reste, ce n'était pas en France seulement qu'il était maître des esprits, l'Eglise entière l'acclamait comme son plus grand athlète.
Dans une allocution consistoriale, dont le cardinal Wiseman nous a conservé les termes, Léon XII déclare réserver in petto in création d'un cardinal, qu'il désigne par ces transparentes |3aroles : « C'est un écrivain accompli, dont les « œuvres ont non-seulement rendu un urand
« service à la Religion, niai^ réjoui et étonné « l'Europe. »
Ce cardinal, c'est Lamennais. S'il n'a point été publié alors, c'est que M. de Yillèle n'admit point qu'un Français pût être décoi-é de la pourpre, sans la présentation du Roi, qu'il empêcha de le |)résenter.
Quoiqu'il en soit, à partir de son retour de Rome, l'auteur de ÏEsmi n'écoute plus qu'une pensée: la sienne !
Nul surtout ne savoura jamais avec autant de délices la volupté du mépris. Sous ce rapport, malgi-é tous les excès du journalisme contempoj'am, je ne crois pas qu'il eût un égal. Il introduisit dans la polémique chrétienne le procédé de Voltaire.
Bientôt, ramertumc de son langage devint •ontagieuse. Nous la suivons dans le Mémorial atholique, revue mensuelle de l'école Menaiienne. C'était une orgie d'esprit, de verve satiique et d'ii'onie impitoyable.
Une révolution fut opérée dans le ton de la polémique religieuse.
Certes, dit M. Foisset, sous la plume de Bossuet, au XYIP siècle, la controverse n'avait manqué ni de vigueur, ni de puissance. Mais,
quelle mesure clans le langage, même à l'endroit de Luther et de Calvin !
M. Emery au XYIII^^ siècle, air XIX*-' M. Frayssinous, M. de Lamennais lui-même, dans sa TnidUion de l'Eglise^ étaient demeurés fidèles à ce grand exemple.
Mais ^ ï Essai sur l'iadiffcrcncc l'avait pi'is sur un tout autre diapason. La polémique du bien devint aggressive, hautaine, provoquante, pi'Odigue damertume et d'ironie. Parfois même, en écoutant bien, on y surprenait des rires qui tournaient au ricanement.
D'abord, ce furent des représailles contre des hommes qui ne respectaient rien, fanatiques ennemis de Dieu et cyniques in.-ulteurs de l'Eglise.
Bientôt, dans hi Défense de l'Essai et dans le Mêmo'ial^ tous les adversaires de Lamennais, aigri par les contradictions, furent mis au pilori, et, dans ces exécutions périodiques, on ne saurait dire avec quel dilellanlismc — passez-moi l'expression — les exécuteurs épuisaient toutes les formules de la dérision.
M. Guizot a rendu à bon droit au catholicisme ce témoignage que c'est une grande école de respect. Nul n'a moins mérité que Lamennais une part quelconcjue dans cet éloge. Parfois
même, comaie nous aurons ii le dire, l'injure dépasse les bornes de l'honnête, et, quand j'aurai à en citer des extraits, le respect que je dois à mes lecteurs m'empêchera de tout dire.
Du reste, la polémique était peu variée : il n'y avait que deux réponses, toujours couvertes des mêmes acclamations par le public des admirateurs fidèles.
Aux jésuites, qui tenaient en suspicion sa philosophie, il disait : « Vous n'y comprenez rien ! » — Aux sulpiciens et aux évêques, il répondait:
Vous êtes des gallicans ! »
Sa tactique, nouvelle encore à ce moment, et, depuis si connue, consistait à écraser toute contradiction, en s'abritant du nom du pape.
Dès qu'il était conti'edit, il criait sus au gallicanisme ! On sait quel est l'empire des mots : Le gallicanisme, c'était la tête de Méduse ; sur les lèvres de M. de Lamennais et de ses amis, l'évocation du spectre gallican avait une vertu de répulsion magique, et Lamennais, « ce grand « esprit immodéré, » comme l'appelle Sainte- Beuve, en usait à plaisir.
Hélas ! quand cet ultra montain fougueux sera adjuré, au nom de ses principes, de se soumettre au pape, il établira une contradiction flagrante
entre ses principes et sa conduite. C'est alors qae Lacordaire écrivit cette page merveilleuse, par laquelle s'achèvera ce chapitre, et que le disciple, fidèle aux enseignements reniés par le maître, s'écria :
« 0 Rome, c'est ainsi que je t'ai vue ! J'ai « visité avec un amour infini les reliques toujours « pures de te? saints, et les reliques admirables « aussi de toutes tes grandeurs. Au pied soli- « taire de ton Vatican, je n'ai plus entendu les a clameurs de tes ennemis que comme une pâle « résurrection de ces voix d'esclaves qui, de « lustres en lustres, redisaient à ton Capitole « que ses triomphateurs étaient mortels. Mais « tu as hérité de leur gloire, et non de leur ca- « ducité. Après tant de siècles, je t'ai trouvée (( debout, toujours vierge, toujouts mère, tou- « jours maîtresse, éternel outrage de l'erreur et (( de l'impuissance humaine. Assise au milieu des « orages de l'Europe, il n'y avait eu toi aucun (( doute de toi-même, aucune lassitude : ton « regard, tourné vers les quatre faces du monde, « suivait, avec une lucidité sublime, le dévelopa pement des affaires humaines dans leur liaisou « avec les aflfaires divines ; seulement la tempête, « qui te laissait calme , parce que l'esprit de « Dieu soufflait en toi. te donnait, aux yeux di'
u simple fidèle, moins accoutumé aux variations '.( des siècles, quelque chose qui rendait son ad- « miration compatissante. La croix brillait sur « ton front, comme une étoile dorée et immor- « telle ; mais c'était toujours la croix... 0 Rome! « Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue, pour « n'avoir point rencontré de rois prosternés à « tes portes ; j'ai baisé ta poussière avec une « joie et un respect indicibles ; tu m'es apparue * ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du < genre humain dans le passé, l'espérance de « son avenir, la seule grande chose aujourd'hui ( vivante en Europe, la captive d'une jalousie u universelle, la reine du monde. Voyageur sup- « pliant, j'ai rapporté de toi, non de l'or, ou des u parfums, ou des pierres précieuses, mais un (( bien plus rare, plus inconnu : la vérité. Une (( parole prophétique est sortie de ton sein ; et « lorsque le temps aura fait un pas, lorsque sera <( accompU ce qui doit s'accomplir, cette parole, « méconnue du monde présent, qui ne sait rien, « éveillera dans son tombeau le pontife qui en a (( été l'organe, afin qu'il puisse entendre les ac- « clama tions de la postérité. 0 Rome ! un de tes « fils, à qui tu as rendu la paix, de retour dans « sa patrie, a écrit ce livre. Il le dépose à tes « pieds, comme une preuve de sa reconnaissan-
« ce ; il le soumet à ton jugement, comme une « preuve de sa foi ! »
Quelle école pourtant, que celle où les disciples parlaient un si beau langage ! Oh ! Ion aura beau dire, malgré ses fautes, malgré ses erreurs, l'Ecole Menaisienne est la plus grande chose de ce siècle. Il nous faut connaître à fond cette sublime institution, qui sera la gloire de notre temps et de notre pays, dans l'histoire universelle !
Le moment est venu de raconter la fondation, les origines et les premiers débuts de ce Port- Roval du XIX*^ siècle, l'Ecole de Lamennais.