‹ Lamennais et son écoleChapitre 7 sur 16 · FONDATION ET DÉBUTS DE L'ECOLE MENAISIENNE · texte numérisé non relu

FONDATION ET DÉBUTS DE L'ECOLE MENAISIENNE

Sommaire. — Un entretien dans le salon des aumôniers de Henri IV. — Gomment commença l'Ecole Menaisienne. — Un dessein insensé. — Une magnifique entreprise. — Vers la solitude. — Gerbet. — La Chesnaie. — Une peintui-e de Mamûce de Guérin. — Lacordaire introducteur. — Souvenirs contemporains. — Ce qu'était l'homme cbez le Maitre. — Réponse au suprême appel des JaQsénistes. — Puissance de l'Association. — Les premières racines. — La Congrégation de Saint-Pierre. — La maison de Malesti'oit. — Tristesses. — Le Chant des Morts.

C'est dans le salon des aumôniers du collège de Henri IV, à Paris, que naquit, sous le souffle pur d'une inspiration du prosélytisme catholique, l'école à laquelle la voix publique donna bientôt le nom de celui qui en fut l'àme.

L'histoire nous en a été conservée.

Deux jeunes prêtres, tous deux aumôniers du i.'ollcge Henri IV, conversaient tristement, un

soir de décembre 1826, dans un petit salon, où ils aimaient à se réunir pour conférer ensemble des difficultés de leur ministère et des ti'istesses de la situation générale.

Le premier, vif et ardent, portait la tête haute et son regard s'animait à fréquents intervalles d'une flamme subite : c'était l'abbé de Salinis. L'autre, d'allures plus réservées, presque timide, écoutait plus volontiers qu'il ne parlait, c'était l'abbé Gevbet.

C'est l'abbéGerbet cependant qui avait ouvert, ce soir-là, l'entretien, pour dire, avec une mélancolie toute religieuse, les déboires de sa journée d'aumônier.

M. de Salinis l'interrompit. Avec une verve toute juvénile, il exposa ses convictions sur la possibilité et les moyens d'exercer une action efficace en faveur du catholicisme.

« La France, dit-il, est lasse d'incrédulité, « surtout de cette incrédulité brutale qui froigse « le sentiment le plus intime de l'âme humaine, « naturellement chrétienne, a dit avec tant de <( profondeur Tertullien : le respect pour Dieu « créateur et pour son Christ ; elle aspire après « une croyance positive qui satisfasse les besoins « du cœur, sans blesser les lumières de l'intelli- « gence. Pour tout dire en un mot, s'écrie le

<f jeune aumônier, la France désire une croyance «f rationelle.

« Là est l'espérance, conclut-il, mais là aussi « est le danger.

« Pour réaliser l'une et écarter l'autre, la mis- « sion de l'apostolat catholique doit donc tendre « à un double but : entretenir et développer le « besoin de croire ; démontrer de toute manière « que la seule croyance raisonnable est celle qui « est contenue au symbole des apôtres, expliqué « et développé par l'Eglise. »

Les deux jeunes prêtres en étaient là de leur entretien, quand un troisième interlocuteur, vêtu d'un habit sombre, et accueilli par les deux aumôniers avec une déférence visible, entra et prit part aussitôt à la conversation, dont il avait entendu les conclusions.

— « Vous voulez, dit-il, prouver à notre siècle « que le catholicisme est la seule religion ration- « nelle ; c'est bien, mais cela ne suffit pas, il faut « lui démontrer que, s'il n'accepte pas le sym- « bole catholique, il s'exile lui-même de la so- « ciété des intelligences ; se met en dehors du « sens, commun à tous les siècles et à tous les « peuples ; en un mot, (|u'il est fou. )>

A ce langage, le lecteur aura reconnu, l'auteur de ['Essai sur l'indifjùrence.

L'abbé de Lamennais continua, en li'anirnant :

— « Plus je vais, plus je me tiens sûr de con- ({ tramdre ces gens si fiers de leur incrédulité, à « dire leur Credo jusqri'à la dernière syllabe, ou « à avouer par leur silence, car je leur défendrai « d'ouvrir la bouche, qu'ils ne peuvent pas dire : (c Je suis!... A l'œuvre donc, et nous sommes (( sûrs de courber le XIX'' siècle sous le joug du « catholicisme. »

Le doux abbé Gerbet, celui qui devait être le Mélanchton du nouveau Luther, répliqua timidement :

— (( Maître , ne craignez-vous pas d'irriter la « raison, au lieu de la courber par un procédé si « absolu ? Ne vaudrait-il pas mieux réconcilier « doucement l'âme humaine avec la religion, en « lui montrant les harmonies intimes qui existent « entre ses dogrnes, ses préceptes, ses institu- « tions et les besoins les plus profonds de l'hu- « nianité ? Comment résister, par exemple, à « cette démonstration qui découvre dans l'Eucha- « ristie la source la plus abondante de la vie mo- « raie, de la vie sociale, le grand levier en un « mot qui soulève l'humanité jusqu'au ciel ? Et, « ce que l'on établit pour l'Eucharistie, on peut « l'étendre à tous les sacrements, canaux a bon-

« dants par lesquels la vraie vie se répand dans « l'humanité. »

— « Eh bien ! dit Lamennais, ce point de vue « complète le mien, et je ne le repousse pas. » Puis, après avoir paru réfléchir, et fixant un regard profond sur les deux jeunes prêtres, il ajouta : « Mais, puisque nous voilà d'accord sur « la possibilité d'exercer une action étendue sur « notre société si malade, pourquoi ne réunirions- « nous pas nos efforts ? Un seul homme n'a (( qu'une voix, toujours bien faible, malgré sa (( puissance, mais une association !... »

De là sortit une grande chose : une Ecole.

Quand on parcourt attentivement la marche de l'humanité à travers les siècles, il n'est pas difficile d'apercevoir que tous les développements intellectuels, qui ont laissé un souvenir, ont trouvé leur principe dans l'influence exercée par une Ecole.

Une Ecole ! c'est donc toujours, dans l'histoire du monde, un fait grave, caractéristique, qu'il importe d'étudier de près.

Je convie le lecteur à cette étude. Nous allons commencer l'histoire de l'Ecole Menaisienne et apprécier l'influence qu'elle exenjàt sur la société contemporame.

A l'origine, il n'y avait aucun plan combiné, aucun projet sérieusement arrêté. Les âmes généreuses, qui avaient conçu la pensée d'unir leurs efforts, l'avaient fait dans l'unique dessein de réaliser un but, qui a frappé, par son impérieuse nécessité et son importance absolue, tous les bons esprits, au sein de l'Eglise, depuis la Révolution.

On ne remonte pas un courant impétueux, on l'endigue , on le dirige , en emprisonnant ses bonds désordonnés ! Malheur à qui tenterait de dresser une barrière devant le Niagara : le torrent l'emporterait comme un fétu, et il se vengerait en inondant un peu plus les plaines environnantes.

On comprend ce que j'entends dire. Méconnaître les courants d'idées, au milieu desquelles nous nous mouvons, c'est insensé ! Vouloir les remonter et rebrousser chemin en arrière, c'est plus insensé encore. Disons-le, c'est criminel, parce que, devant l'obstacle, le torrent mugira

plus fort, tandis que, si vous lui bâtissez des rivages, il les caressera et les respectera !

Toutes les grandes âmes l'ont senti, et vousmême, (jui que vous soyez, à quelque drapeau que vous ayez voué votre vie, dans cette évolution sociale, à laquelle les lois de l'histoire condamnent fatalement toute nation . au sein desquelles le militarisme précède toujours l'aristocratie, l'aristocratie précède le pouvoir centralisateur et monarchique, jusqu'à ce que la représentation nationale vienne tempérer ce pouvoir trop absolu, vous-même, dis-je, devant ce régime nouveau dont les soubresauts , parfois capricieux et violents , secouent le sol de la patrie, comme un géant qu'étouffe la montagne posée sur sa large poitrine, vous vous êtes posé la question mystérieuse et redoutable, vous avez interrogé l'horizon, et, écoutant le bruit des révolutions politiques, vous avez dit : Mon Dieu ! qui donc nous sauvera? qui domptera la bête dont les rugissements nous épouvantent à intervalles de plus en plus rapprochés?

La question se posa sur notre sol gaulois, il y a quatorze siècles. Au bruit des invasions franques, nos devanciers disaient : Qui donc musèlera le monstre barbare? Anxieux et troublés, ils interrogeaient, comme nous, l'horizon. A l'ho-

rizon parut une croix, elle dominait un champ de bataille : c'était à Tolbiac ! Puis, cette lumineuse apparition, comme l'étoile de la Gentilité, courut au sein des firmaments assombris, et vint s'arrêter sur une basili ^ue : c'était le baptistère de Reims !

L'Eglise avait soumis la race barbare, et, le pays des Francs domptés par elle devait s'appeler la nation très-chrétienne, celle dont Dieu se servira pour accomplir tous ses grands gestes dans l'histoire nouvelle, la France!...

Hommes de peu de foi, ne craignez rien! L'Eglise a des promesses d'immortalité. Laissezla faire, elle baptisera le régime nouveau, comme elle fit de l'ancien ! Mais, pour Dieu, laissons-la' faire ! . .

L'Ecole, dont j'entreprends de parler, se donna cette mission :

Réconcilier la société moderne, sortie toute meurtrie de la Révolution française, avec le catholicisme, seule base possible et seul fondement solide de tout édifice social.

Certes, l'idée était grande, belle, généreuse : se faire les héritiers de saint Rémi, entreprendre de ramener au baptistèie de Reims la race nouvelle, à qui l'avenir semble promis !

Cette pensée du génie et de l'apostolat avait be-

soin d'être mûrie. Le regard de Dieu seul pouvait la féconder.

Les fondateurs le comprirent, et, prenant le bâton du pèlerin à la main, comme autrefois les apôtres revinrent de la montagne où le Christ les avaient quittés, vers le Cénacle où les attendait son Esprit, ils quittèrent Paris, la capitale bruyante, où la' mêlée empêche de voir^clair et d'entendre, pour regagner la solitude : la solitude, le berceau de toutes les grandes œuvres.

Lamennais y arriva avec Gerbet, le doux abbé Gerbet celui de qui l'évêque de Tulle disait : « Il « étaitdoux, aimable envers tous les hommes, ses « livres étaient de miel. Mais, quand la foi était « attaquée, quand l'impiété s'insurgeait contre « l'Eglise et le Christ, alors son génie s'enflam- « mait : il connaissait la colère aimante et la « haine parfaite, perfecto odio odcvam cos. Il ence trait en colère avec amour. »

Nous rencontrerons souvent, dans la suite, Gerbet à côté du Maître. Aujourd'hui, sur le chemin du désort, je salue avec amour et véné-

ration le compagnon, demeuré fidèle et qui ne cessa d'aimer, même quand il fallut se séparer du docteur, égaré loin de sa voie d'alors.

Il devint évêque, tandis que son illustre ami vivait loin du temple, où ils avaient prié et pleuré ensemble. Comme l'a dit le prélat éloquent, qui devait succéder à Gerbet sur le siège épiscopal de Perpignan : « Son caractère sincèrement ca- « tholique était à la hauteur de son talent. Vous « connaissez cette honorable histoire. Un jour, a disciple et ami d'un nouvel Origène, il fut <( trop fidèle à son maître ; mais bientôt, comme (( Denis d'Alexandrie , mettant au-dessus des r( intérêts de l'école et des droits d'une intime « amitié, les intérêts de la vérité et les droits de a l'Eglise pour rester fidèle à la foi, il passa sur « son propre cœur, suivant encore les traces <( du saint patriarche d'Alexandrie ; il réfuta par « de savantes pages le philosophe égaré et pleu- « ra sq, chute. )>

L'abbé Gerbet avait alors 37 ans : à la fleur de l'âge, dans la ferveur de son sacerdoce, l'esprit ouvert à toutes les connaissances qui pouvaient servir la religion, et le cœur d'autant plus disposé à se donner que les aff'ections les plus légitimes de la famille lui faisaient défaut ; avec cela, un grand dégagement des soucis tem-

porels, une grande douceur de mœurs, un caractère qui semblait aller de lui-même au-devant de la domination, en un mot, tout ce qui fait le disciple (i).

Lamennais, lui, avait déjà vécu 43 ans.

Ils arrivèrent tous deux à La Chesnaie, le 4 janvier 182 5.

Aucun lieu, nous l'avons dit déjà, n'était plus propre à la méditation. Mais il nous faut faire plus ample connaissance avec cette retraite, alors si profondément inconnue du reste du monde, et depuis si célèbre.

La peinture en a été faite, de main de maître, par un des jeunes hommes que le nom magique de Lamennais attira plus tard à La Chesnaie, mort de bonne heure, mais immortalisé parles fleurs que jettera à pleines corbeilles, sur sa tombe gardée par l'amitié d'une sœur, le Journal si touchant et si beau de cette sœur, génie supérieur encore au frère, je veux parler d'Eu- Liféniede Guérin.

(l) Nous avons consacré à Gerbet une étude, parue chez les mêmes é(l,iteurs, on cette lij^nre aimable et si -attirante est peinte avec tousses détails charmants.

Le frère d'Eugénie, Maurice, accouru, comme tant d'autres, à la Chênaie, en écrivait :

« C'est du sein des bois, dans la retraite la « plus profonde et la plus sauvage que je vous « écris. Depuis trois semaines, me voici reclus, « mais reclus volontaire et trouvant dans un « désert, ce qui est bien rare : la société la plus « aimable et la plus douce amitié. Nous sommes (( ici quatre fugitifs du monde, qui sommes venus « chercher auprès du Maître asile et lumière, et « c'est vraiment ici qu'il faut venir quand on (( veut se réfugier dans l'étude et dans le Sei-

« gneur.

« La Chênaie, continue Maurice de Guérin, est v< une sorte d'oasis au milieu des steppes de la « Bretagne. Devant le château, s'étend un vaste « jardin coupé par une terrasse, plantée de til- « leuls, avec une petite chapelle au fond. J'aime « beaucoup ce petit oratoire où l'on respire la « paix de la solitude et la paix du Seigneur. « Au printemps, nous irons prier à travers deux « rangées de fleurs. A l'orient et à quelques pas

« du château, dort un petit étang, entre deux ' bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison : et •' puis, à droite, à gauche, de tout côté, des bois. « des bois, partout des bois. C'est triste mainte- <• nant que tout est dépouillé, que les forêts sont i< couleur de rouille, et avec ce ciel de Bretagne i< toujours nuageux et si bas qu'il semble vou- « loir vous écraser : mais, au retour du prin- ' temps, le ciel se hausse, les bois reprennent « vie et tout sera charmant... ^

Pas tant qu'il le croit, cependant l

Au printemps, ces beautés .sylvestres, bociii^ères, seront bien près de redevenir sèches et revéches. Alors, dira encore Maurice, t la Ches- « naie me fait l'effet d'une vieille bien ridée, bien « chenue, redevenue, par la baguette des Fées.

jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. ■> Mais, sous la jeune fille gracieuse, la vieille, à de certains jours, reparait. En plein juin, la belle -aison s'en est allée, un matin, on ne sait où : le vent d'ouest a tout envahi, comme un pasteur humide, chassant devant lui ses innombrables troupeaux de nuages : à la verdure près, c'est 1 hiver, avec l'aflligeant contraste de plus : et même, quand il y a splendeur, l'été, jusque dans ses jours de solennité, a toujours, il le sent, « quclqu<î chose de triste, de voilé, de borné.

« C'est, dit-il spintuellement, c'est comme un « avare qui se met en frais ; il y a de la ladrerie « dans sa magnificence. Vive notre ciel du Midi, « si libéral en lumière, si bleu, si longuement « arqué. » Ainsi parle ces jours-là, presque en exilé, celui qui ressonge à son doux nid du Cayla, immortalisé par Eugénie !

J'ai voulu replacer sous les yeux du lecteur ces tableaux, tracés par Maurice deGuérin et par Sainte-Beuve : ils seront le fond de la scène à laquelle nous allons assister.

Calme, mais un peu triste, le séjour de la Chesnaie à déteint sur le génie de Lamennais et sur les destinées de Fon Ecole.

Après le paysage, faisons connaissance plus intime avec le Maître.

Je vais vous introduire, et c'est Lacordaire qui nous annoncera.

i /homme que vous allez voir, dit Lacordaire, « c'est un druide ressuscité en Armorique, et (( qui chante la liberté, d'une voix un peu sauce vage. Le ciel en soit béni ! Ce mot est éloquent

— l'iT -

« sur toutes les lyres, même quand il n'y reste « qu'une corde, comme à Sparte ! »

Mais, voici le Maître !

Les portraits, qui nous restent de lui, sont loin de faire revivre sa vraie physionomie, mobile, impressionnable, changeant avec les rapides impressions de son vaste et prompt génie.

Puis, il faut bien tout dire, il n'était pas beau.

C'est l'un de ses plus dévoués admirateurs qui le décrit en ces termes :

« Le grand homme est petit, grêle, pâle, yeux « gris, tête oblongue, gros nez et long, le front a profondément sillonné de rides qui descendent a entre les deux sourcils jusqu'à l'origine du « neiî; tout habillé de gros drap gris, des pieds « à la tête ; courant dans sa chambre à fatiguer « mes jeunes jambes, et, quand nous sortons a pour la promenade, marchant toujours en « tête, coiffé d'un mauvais chapeau de paille, « vieux et usé... »

Et pourtant, il y a, dans la personne même de l'auteur de l'Essai, une séduction infinie.

J'en atteste le cardinal Wiseman, qui, de souvenir et trente ans plus lard, Irarait de lui ce portrait :

« Il est difficile de dire comment il obtint sur « les autres une influence si grande. Il était

« d'un aspect et d'une mine peu propres à C()m- « mander le respect, dépourvu de dignité dans le « maintien , de supériorité dans le regard et « n'ayant aucune grâce extérieure. Plusieurs (( fois, à différentes époques, j'ai eu avec lui des (( entretiens prolongés ; il était toujours le tnè- « me. La tète penchée, tenant les mains jointes « devant lui ou les frotlanc doucement l'une « dans l'autre ; il savait, en j'épondant à ma « question, se répandre en un flot de pensées « coulant spontanément et sans rides. Ilemljras- « sait en une fois le sujet entier et le divisait en tf ses différents points, aussi symétriqucMueiit « que l'eussent fait Fk'vhier ou Massillon. Tout « cela se faisait d'un ton monotone, mais doux, « et son raisonnement était si serré, et pourtant « si poli et si élégant , que, si vous eussiez « fermé les yeux, vous aui'iez pu ci'oire (}ue « vous assistiez à la lecture d'un livre act'om- « pli. »

Ses écrits nous ont peu préparé à faii'e sa connaissance intime et personnelle. Les livres sont pompeux et les polémi(]ues sont acrimonieuses. L'homme, par contre, n'a nul éclat, et sa conve;;sation n'a nul apprêt, nulle emphase, nulle pose.

Cet être frêle, chétif, souffrant, qui parle d'une

— l 'lO —

voix si basse et si unie, s'empare aussitôt de nous par sa simplicité même.

Plus l'écrivain vous aura choqué par son amertume et par sa hauteur, plus l'homme vous S'jrprend, vous pénètre, vous charme, par sa simplicité, sa douceur et son abandon.

C'est par là qu'il s'empare, sans le chercher, ou sans paraître le chercher, de ceux (jui l'abordent.

Maurice de Guérin en a rendu un naïf témoignage.

« J'éprouvais, dit-il, en abordant M. Féli fc'est (( ainsi que nous l'appelons en fiimille;, ce trem- « blement mystérieux dont on est toujours saisi « il l'appi'oche des choses divines et des grands a hommes ; mais bientôt ce tremblement se (( changea en abandon et confiance, et je trouvai « (jue l'imagination nous donne une idée bien « fausse des gi*andes âmes, nous les représen- « tant comme inaccessibles et en quelque sorte « redoutables pour le vulgaire : bien loin de là ! » la gloire, vue de près, est simple et douce (( comme un enfant, et nul n'est d'un plus facile « accès (ju'un grand homme. M. Féli m'a, pour « ainsi dire, forcé à oublier toute sa renommée. « par sa douceur paternelle et la tendre faniilia- <' rite de son entretien. Tout son génie s'épanche

« en bonté. Me voilà entre ses mains, corps et « àme, espérant (jue ce grand artiste fera sortir « la statue du bloc informe... »

Voilà ce qu'est Lamennais, le vrai Lamennais, tel que ses intimes l'ont connu. Nous sommes loin, on le voit, du caractèi'e à|)re, acariâtre, que les détracteurs systématiques lui ont prêté, pour le besoin de leurs thèses.

« Je ne saurais exprimer, dit un contemporain, « à quel |joint il était bon, caressant, tendre « même, » et Montalembert, longtemps après sa séparation du Maître, ne pouvait s'empêcher dédire : « M. de Lamennais savait être le plus « caressant et le plus paternel des hommes. »

Toujours la même histoire ! Ce sont toujours ceux qui connaissent le moins qui parlent le plus volontiers de ce qu'ils ignorent, et, tandis que les amis se contentent de hausser les épaules, quand ils entendent raconter les détractions ridicules aux(|uelles leur ami a été en butte, les ennemis continuent de clabauder, et, comme ils crient plus fort, on finit par les en croire, et voilà une réputation faite !...

Tel est donc Ihomme qui, avec Gerbet, va

fonder cette grande chose, qu'on appelle une Ecole.

Au XVIP siècle, pour ruiner la pratique reii • gieuse et pour détacher la France du centre catholique, les jansénistes avaient fait Port- Royal. Au XIX% pour ramener les âmes à la pratique sacramentelle, en les délivre) nt de l'indifférence en matière religie.se que Lamennais a flétrie, et en les attirant aux autels de l'Eucharistie que Gerbet a chantée, ces deux hommes veulent faire un Port-Royal nouveau, au fi-ontispice duquel ils inscriront cette noble devise : réconciliation de la France avec le catholicisme romain !

Ah! je l'ai déjà dit ailleurs fl}, loi-sque les derniers jansénistes se couchèrent dans leur tombe révoltée, ils avaient jeté une pai'ole de mépris sur le Pontife de Rome et en avaient appelé du pape au futur Concile. J'ajoutais que ce Concile, en se réunissant, vit se dresser devant lui les spectres du jansénisme, réclamant une réponse à leur suprême appel, et que les Pères du Concile, réunis au Vatican, répondirent, en proclamant les droits du Siège de Pierre et en im-

'D Port-Royal. Leçons professés eu 187U-SÛ aux Facultés d'Aix et de Marseille.

— \'yl —

posant, au nom du Saint-Esprit, silence aux sectaires.

Mais, ce que je ne pouvais pas dire encore à ce moment, c'est que la proclamation de ces vérités, tout opportune qu'elle fût, n'aurait pas été possible sans l'Ecole de Lamennais !

C'est elle qui a préparé les esprits, (;'est elle qui a réduit au silence ces ennemis du dedans, dont j'ai déjà parlé, et dont je ne saurais assez indiquer la perfidie, car, ce sont eux qui tenaient en échec la parole apostolique et qui s'efforçaient, par mille entraves, de réduire à une suprématie presque purement nominale la primauté du vicaire de Jésus-Christ.

Nous le démontrerons avec surabondance.

Kevenons-en au dessein des hôtes de La Chesnaie

Hélas, que pourront-ils, confinés ainsi au fond de la I3retagne? Sans doute, le maître a une plume assez puissante pour forcer toute raison à s'inclinei' devant Dieu, et le disciple sait parler au cœur le langage qui charme et fait aimer.

Mais les masses!... les masses resteront en dehors, et ce sont les masses qu'il faut atteindre, parce qu'elles font l'opinion, la plus grande puissance dans l'ordre intellectuel.

Ces deux hommes se recueillirent devant

— ir.3 —

Dieu, et. ouvrant l'Evangile, ils lurent cette parole du Maître souverain des intelligences et des cœurs : Là où deux ou trois — il n'en demande « pas davantage — là où deux ou trois seront 0 réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux ! »

Quelle puissance ! L'expérience des siècles attestait l'irrésistible pouvoir sur les masses de ce grand levier, qu'on appelle l'Association.

Eh bien! il faut s'associer, et s'associer au nom de Jésus-Christ.

Gerbet l'écrivait le '26 janvier 1825 à l'abbé de Salinis : « M. de Lamennais, en l'élléchissant sur « le projet d'une société d'ecclésiastiques, dont « il a souvent pai'lé avec \ ous, a pensé qu'on « pourrait commencer par se réunir quatre ou u cinq, dans le but d'étudier et d'écrire. Le ca- « ractère de cette société fixerait de suite l'at- « lention jjublique.. L^ne fois l'établissement (( formé, on pourrait prendre successivement (( quelques jeunes gens... »

Il fallait des hommes ! Dieu se chargea d'en susciter.

On eût dit vraiment que le fondateur avait lait entendre, sur tous les points de la France, ce coup de sifflet dont il est question dans les prophètes, et qui l'assemble les multitudes. « Un silllement, dit Isaïe. s'entendra des extrémités de

la terre, et voilà qu'un peuple accourra aussitôt. ))

Voyez plutôt.

La Lorraine envoie le savant abbé Rohrbacher, prêtre au cœur d'or, de foi naïve, d'une érudition presque sans bornes, qui écrira ['Histoire de l'Eglise, vengeresse des mensonges de Sismondi et de Fleury.

La Franche-Comté, qui a\ ait donné déjà Gerbet, fournit d'autres prêtres de grand mérite : l'abbé Blanc, le vulgarisateur par excellence des doctrines romaines; l'abbé Godin, humauiste distingué ; l'abbé Gaume, dont le nom se mêlera à toutes les controverses religieuses de ce temps, et ce modeste abbé Bornet, à qui Gcrbet mourant confiera ses dernières pensées et le soin de sa parole posthume, le fidèle disciple qui achève, à Bordeaux, dans la paix de Dieu, le soir pur et calme de sa belle carrière.

Le Dauphiné paie lai'gement son tribut par une recrue qui vaut des multitudes, l'abbé Combalot, cettje àme de feu, cet apôtre que tous ont entendu et qui, pendant plus de quarante ans, de sa voix puissante, soulèvera les masses. Quand I^amennais l'eut vu, il eut un enthousiasme qui s'épancha dans une admirable lettre à Gerbet, que je voud.iais citer en entier, si elle était moins

longue : « Les temps se hâtent, dit-il, en empruntant le langap^e figuré des livres saints . « adcsse fesiinant tempora, nox venit, il faut '( laisser la cour et les abbés de cour. Les apô- (c très n'allaient pas prendre conseil d'Hérode et « de Pilate. Marchons droit et ne voyons que « Dieu seul... »

La Bourgogne tenait en réserve la voix la [)lus éloquente et le cœur le plus apostolique de ce temps. On a nommé Lacordaire ! « Je ne « l'avais vu que deux fois pendant quelques « instants, dira-t-il sur son lit de mort, mais ^^ « e^fin c'était le seul grand homme de l'Eglise (( de France. M. de Lamennais, prévenu par une « lettre qui lui annonçait ma visite et mon (c adhésion, me reçut cordialement. Il avait près (( de lui M. l'abbé Gerbet, son disciple le plus (( intime, et une douzaine de jeunes gens, qu'il w avait réunis à l'ombre de sa gloire, comme « une semence précieuse pour l'avenir de ses « idées et de ses projets. »

Le Midi était représenté par les abbés de Salinis etdeScorbiac, qui, sans avoir fait acte d'adhésion abolue, pouvaient être considérés comme de la famille.

L'Anjou, la Normandie, notre Provence en

la personne de l'abbé Caire, avaient aussi répondu à l'appel.

Naturellement, la Bretagne devait occuper, dans cette phalange sacrée qui se formait sur son soi de granit, une place d'honneur, elle n'y ncanqua point, et, ces jours derniers, on célébrait à Rennes le cinquantième anniversaire d'un prêtre vénérable, qui proclame encore volontiers qu'il doit à la Chesnaie tout ce qu'il est devenu (l).

Mais, la Providence semblait aller même audelà des espérances que les fondateurs avaient pu concevoir.

Depuis quelques années, il existait, dans le diocèse de Rennes, une congrégation de prêtres, (connue sous le nom de Saint-Méen^ parce qu'elle avait son siège principal dans l établissement de cette petite ville), qui dirigeait les missions et le séminaire. Cette communauté avait été fondée par Mgr de Lesquen et par l'abbé Jean-Marie de Lamennais.

Or, en 1828, tous les prêtres profès de cette

(1) M. l'abbé Houet. aujourdhiii chanoine titulaire de la Métropole de Rennes.

congrégation, réunis pour la retraite, exprimèrent, à l'unanimité, le vœu que leur œuvre déjà florissante vint se fondre dans celle que l'abbé «le Lamennais voulait établir, et. d'une voix également unanime, ils l'élurent supérieur-général.

L'œuvre, qui naissait ainsi du sein toujours fécond de l'Eglise et qui semblait devoir s'épanouir sans obstacle, sous les rayons de ce soleil (]ui a mûri tant de jouissantes associations, avait un l)ut réellement déterminé.

Rendre à Jésus-Christ, dans la personne de son Vicaire, l'empire que des mains sacrilèges n'avaient que trop réussi à lui ravir;

Renouer le lien qui rattache à l'ordre surnaturel tout l'ordre naturel de ce monde ; » Rendre à saint Pierre l'une des clefs déposée en ses mains pour le bonheur de l'humanité.

Cette pensée fondamentale se traduisit dans le titre même donné à la nouvelle association. On l'appela Confjrrfjalion de Saint-Pierre.

Vin.

Mais, comment réaliser cette haute pensée. Ici, suivons les intuitions du génie.

/ C'est par la science que l'on a voulu opérer le divorce entre la société du ciel et les sociétés de la terre, c'est principalement par la science qu'il

V faut ti'availler à rétablir l'ordre providentiel « L'Eglise, disait le Maître aux disciples enthou- « siasmés, l'Eglise a une magnifique carrière à '( remplir : c'est à elle qu'il appartient de fécon- « der le chaos et de séparer une seconde fois la « la lumière des ténèbres. »

C'est naturellement au clergé que revient cette mission.

Le clergé est-il à la hauteur de cette œuvre ? u A entendre les hommes du monde, non ; on « nous reproche, disait Lamennais, on nous re- -( proche amèrement, à nous, venus après la « tempête, de manquer d'instruction, et l'impiété u triomphe de ce qu'elle appelle notre ignorance. « Il y a dans ce reproche une grande exagéi'a- « tion et quelque fonds de vérité. Méprisons u l'une et profitons de l'autre pour devenir le « plus tôt possible ce qu'il est nécessaire que « nous soyons. »

L'un des premiers buts de la nouvelle congrégation doit être d'élever le clergé à la hauteur de cet apostolat de la .science.

De là à l'établissement d'une maison de hautes études, il n'y eut qu'un pas. Il fut bientôt fran-

chi, et l'on ouvrit à Malestroit, près de Ploëimel, cette maison qui devait être, comme on l'a dit, « le Cambridge ou l'Oxford de la France, « réparant les désaiiti*es du schisme! »

Un essaim d'intelligences d'élite y accourut, et ces jeunes gens, parmi lesquels Léon et Eugène Bore, ne formèrent bientôt qu'une famille, sous l'influence d'un pi'incipe admirable, {]ui tranchait dès lors sur les vieilles routines des maisons d'éducation, car, dit un contemporain, « c'était « un principe à Malestroit de laisser à chaque « individualité le plus de jeu possible, afin que « chacun pût se développer librement, et la « règle ne déterminait que les choses indispensa- <( blés. *>

A la vue de cette assemblée d'hommes d'élite, réunis pour la culture exceptionnelle des sciences sacrées, afin de veiller plus sûrement ensuite ù l'arche sainte de l'unité catholique, la France s'émut et devint attentive.

Cette école ne devait être et ne fut que l'école de l'Eglise. Quelle force, même satanique, pourra rompre ce triple lien de la foi, de la science et de l'humilité !

Hélas ! je touche déjà à une lamental)le histoire. Dès (jue l'arbre a verdi, l'iiisecte veni-

— IGO -

meux le salit de sa bave et commence à ronger les feuilles n<nssantes.

Nous le verrons à l'œuvre des le prochain chapitre.

En ce moment, je ne peux que m'attrister, cii voyant le fondateur, le chef de l'Ecole, s'émouvoir outre mesure des aitaques de l'envie et des difficultés que l'homme ennemi suscitera toujours à toute œuvre, si elle est de Dieu, et à tout homme, s'il est le serviteur de Dieu.

« Il y a bien de l'amertume dans son âme, éci'ivait un des jeuiies disciples du Chef, car i « est bien amer, pour son génie, de voir sa « pensée si mal comprise, de voir cette pensée « si pure, si grande, si puissante pour le bien, « poursuivie, harcelée cotnme une pensée anti- « sociale; de la voir si pieuse, si catholique, cl < chargée d'anatlièmes comme une pensée ini- « pie... »

Cet homme, ce pi'ètre, qui avait demandé à Dieu la croix pour tout partage, succombait sous sa croix! Il la trouvait trop lourde. Alors Gerbet, le doux abbé Gerbet s'approchait de lui, et demeurait son Cyrénéen.

C'est un autre de ses disciples, celui qui a signé de si charmants ouvrages, sous le pseudonyme de Charles Sainte-Foi, qui nous le raconte :

— lOÎ -

a D'onliiiaire gcu, aimable et charmant . il « devenait tout à coup triste, taciturne... Et <( alors, tout notre petit Olympe était dans la « gêne et dans l'énioi, comme lorsqu'un nuage u fronçait les sourcils du grand Jup'ter. Dans « ces circonstances, c'était l'abbé Gerbet qui ({ faisait les frais de la conversation, et qui, avec « une grâce cliarmante, cherchait à voilei* à tous les yeux les tristesses de son maître, et à interposer entre son chagrin et notre curiosité > in(|uiète les saillies douces et aimables de son (' esprit toujours si placide et si serein. )>

Le cœur de Lamennais devenait de plus en plus s.'Hisible aux mauvais procédés. L'injustice, les basses intrigues , les dénigrements systématises, le dégoûtaient. «Oh! disait-il à Gei'bct, voyez-vous, mon ami, il me tarde de renoncer ' à tout. Tout ce qui ressemblera le plus à la " inoi't mesemblei'a le plus doux, ■-) et il redisait le mol de saint Paul : « Nous navons point icil)as notre patrie définitive, nous cherchons la patî'ie futui'c, fiflunnn iii'iitirimus. Puis, avec un .;<'ccnt qui déchire l'àme, il ajoutait ti'istewivni: Falin-au}, (i (jikijuIo? La j}atrie à vcMiii'. oh ! quand viendra t-ellc ?

La niorl lui apj}araissait alors comme une délivrance, et il l'appelait avec des soupirs, où la

foi du chrétien se mêlait à la tristesse de l'àmo désenchantée.

Un soii" — celait le soir de la fête des Défunts - le ciel, plus triste que de coutume, avait rompu ses nuages, et la plu e, tombant à flots, mugissait comme une mer déchaînée. Des bruits d'orage remplissaient les bois de La Chesnaie. Lamennais descendit au lieu, où les siens étaient réunis. Il tenait à la main une feuille encore lout humide de son écriture. Il s'assit. Les disciples se serrèrent autour de lui, et, d'une voix rythmée, parmi les fracas de la tempête du dehors, il lut :

(( Ils ont aussi passé sur cette terre, ils ont

'u desccnd\i le fleuve du temps ; on entendit leui'

(( voix sur ses bords, et puis l'on n'entendit

(( plus rien. Où sont-ils? Qui nous le dira ? lîeu-

« reux les morts qui meurent dans le Seigneu!-.

<i Pendant qu'ils passaient, mille ombres vai- '( nés se présentèrent à leurs regards : le monde '( que le Chi'isl a nuiudit leur montra ses granc( deurs, ses l'ichesses, ses voluptés ; ils le virent « et soudain ils ne virent plus que l'éternité. Où K sont-ils? Qui nous le dira? Heureux les iports « qui meui'ent dans le Seigneur.

f( Semblable à un rayon d'En-Haut, une croix. « dans le lointain, apparaissait pour guider leur

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