CHAPITRE I
Saime-Beuve et les doutes religieux de Victor Hugo. Les raisons d'espérer.
{l828-lS]0.)
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.OW.«<.;.,éd.Het.el-auan,in,nevanetur.it.-8,p.35,iui„t8.6.
Ubid., p. 15, octobre 1828.
»IW., p. 195. 25 novembre 1828.
« en allant voir coucher le soleil » ', excluait naturellement tout recours aux inspirations chrétiennes. La préoccupation dominante ne fut plus alors la foi ; le poète entrevit d'autres sources de poésie que l'humanité contemplée du haut des croyances religieuses ; il en vint à se relâcher de cette attention scrupuleuse, de cette ferme volonté de croire qui seule pouvait maintenir en leur intégrité dans une âme comme la sienne les dispositions qu'une volonté forte y avait mises, contre le pouvoir dissolvant du siècle. Disons-le aussi : ce que l'amitié de Lamennais avait édifié, l'amitié de Sainte-Beuve contribuait à le détruire. Non que le critique agît en aucune façon positive contre les croy.mces du poète. Rien du moins ne saurait autoriser jusqu'à présent à l'affirmer. Mais en même temps que par son Tableau il attirait son attention vers une époque païenne; en même temps qu'il l'aidait à prendre pleinement conscience des qualités plastiques de son imagination, l'exemple seul de ses hésitations et de ses doutes, ses lectures mêmes, qui initiaient Victor Hugo aux secrets de la philosophie sceptique, devaient agir fortement sur le poète. Hugo n'était pas de taille à soutenir une discussion en pareille matière avec un esprit souple, insinuant, intelligent et retors comme l'était Sainte-Beuve. A des natures de sa trempe, il faut des croyances absolues, simples et sans contestation. 11 avait trouvé cette sécurité de sa pensée sous l'égide de Lamennais. Mais voici qu'un esprit mobile, troublé d'inquiétudes plus ou moins sincères et d'aspirations qu'une intelligence critique en éveil et, il faut bien le dire, une singulière faiblesse de volonté, l'empêchent de satisfaire, voici qu'un sceptique oppose, sous prétexte de s'éclairer et de se faire, convertir par lui, des doutes à toutes ses croyances, des objections à toutes ses certitudes, et son peut-être à ses affirmations. Victor Hugo n'était pas homme à résister à la contagion : ce scepticisme croissant du poète, que Sainte-Beuve se plaît à signaler dans ses articles de 183 1 avec une insistance dont on soupçonne aisément les motifs % le critique doit donc en porter en grande partie la responsabilité.
* Orientales, p. 5.
2 V. la Clef de V Volupté. » par Christian Maréchal, ivol. in-8,Savaète éd., 1905
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l'amour et la douleur
Dans le coin d'un roman ironique et railleur \
comme „d-a«- - -" ""-- L"::do« c::«;emit"crTs:
à nouveau, parce qu'il soufTre.
. Sainie-Beuve, U.n .A.onr, el V. Hugo, FeuiU. ,A.o.n, p. 304, 9 -t
« Les Feuilles d'Automne, p. 251-
» Han d'Ulanâe. V. p. h-
N exagérons pas le mal, cependant. S'il est bien vrai qu'à la faveur de ces inquiétudes, le tempérament naturel de Victor Hugo d'un caractère « précis à la fois et visionnaire, raisonneur et plastique, hébraïque et panthéiste .., risquait de l'entraîner dans une voie de plus en plus éloignée a de celles du doux Pasteur .. ' ; s'il est vrai en core - avec pliis de réserves déjà cependant - que « l'intuition libre au lieu de le réconcilier insensiblement par l'amour, engendre familièrement en son sein des légions d'épouvantes » % il ne faudrait pas nous hâter avec Sainte-Beuve - nous n'avons pas les mêmes raisons - de montrer le poète des Feuilles d' Automne « assis danssa gloire au foyer domestique, croyant pour dernière et unique religion a la famille, à la paternité », et acceptant « les doutes et les angoisses inséparables d'un esprit ardent comme on subit une loi de 1 atmosphère >> 3. Les oeuvres de cette époque contiennent plus et mieux que cela. La foi y est affaiblie, embrumée et comme voilée d angoisses, mais elle survit encore, et l'on sent qu'une atmosphère nouvelle un intérêt nouveau pourra lui rendra un essor plus sûr et plus subhme. Car si « l'écho sonore . que Dieu mit au centre du monde, repète maintenant en les amplifiant du retentissement de son génie qm grandit tout, les doutes dont il a subi la contagion, à plus d un indice on reconnaît la survivance obscure de ces croyances dont le critiques est trop hâté d'enregistrer la mort. - Croyance à l'immortahté :
due le bec du vautour déchire mon étoffe,
Ou que le ver la ronge, ainsi qu'il fait d'un roi,
C'est l'affaire du corps. Mais que m'importe, à moi!
Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière,
L'âme lève du doigt le couvercle de pierre.
Et s'envole... » ■•
Sans doute le poète a vu trois fois déjà la mort entrer chez lui pour
* Sainte-Beuve, Port. Cont., t. I, p 427
^ Ibid.
^ Ibid.
* V. Hugo, Marion Delonne. Acte V, scène IH.
lui ravir une mère, son premier né, son père ; je les ai vus partir, dit-il,
« Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âme Ouvrir deux ailes d'or » '.
Croyance en Dieu,
« Dieu, foyer du vrai jour qui ne luit point aux yeux, Mystérieux soleil dont l'âme est embrasée «.
Dieu, source de son inspiration, qui s'empare quand il veut de
son esprit,
« Et, comme une rosée.
Le ramasse et l'enlève aux deux ^ ,..
Croyance au Fils de l'homme, dont les millions de morts sont la
moisson '. , j i f
Croyance, et combien chrétienne encore, à la vertu de la soutfrance humaine. Car dans le malheur même, quand les premières douleurs dont nous soupçonnons, hélas, trop aisément la cause, viennent assombrir l'horizon de son ciel jusque-là trop serein, n'est-ce pas une inspiration chrétienne qui lui fait bénir sa soutfrance, et qui le fait s'écrier :
« Cette fatale nuit, que le malheur amène, Fait voir plus clairement la destinée humaine. Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu, Ces mots : Ame immortelle ! Eternité de Dieu ! » '
Croyance en la souveraine vertu de la charité.
« Q.ui, lorsqu'il le faudra, se sacrifiant toute.
Comme le Dieu martyr dont elle suit la route,
Dira : Buvez ! Mangez ! c'est ma chair et mon sang 1 »
1 Les Feuilles d'Automne, p. 273, 6 juillet 1829. i Ibid., p. 27s, i"mai 1828, ' Ibid., p. 274, 6 juillet 1829.
^ Ibid., p. 304, 9 août 1829.
"N'est-ce pas elle qui
« Pour nourrir l'indigent et pour sauver vos âmes Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes Arrache tout à pleines mains ! »
Il faut donc suivre le divin précepte, il faut donner,
" L'aumône est sœur de la prière » ; il faut donner
... « Afin qu'un jour, à votre heure dernière, Contre tous vos péchés vous ayez la prière D'un mendiant puissant au ciel ' ».
Cette même confiance dans l'oraison inspire, en juin 1830, les admirables strophes de la « Prière pour tous ». — Non, il n'était pastemps alors de désespérer de votre foi, poète qui compreniez et sentiez si vivement encore la fécondité de la prière et ses plus secrètes vertus. — Permis à vous, qui aviez connu des jours plus sereins et de plus hautes certitudes, de croire que vous aviez laissé une part de votre vertu « aux buissons de la route » ^ et perdu votre âme « pleine d'erreur, vide de foi » \ D'autres n'auraient pas dû s'y tromper ; trop, et de trop apparents indices témoignaient que vous subissiez une crise, mais une crise après tout passagère, pour qu'il ne fût pas coupable et, de la part d'un ami qui se prétendait » à proximité du rocher de la foi », — presque criminel, d'insister obstinément sur les apparences contraires. Rien n'est plus propre à jeter une âme dans ce matérialisme que Sainte-Beuve affectait alors de réprouver, que de lui signaler ces fâcheuses tendances comme un legs héréditaire, et comme une sorte de nécessité — je dirais presque de fatalité — de son éducation première et de son génie. Le critique des Lundis n'est pas à l'abri d'un tel reproche ; plus honnête, — moins préoccupé de certaines fins personnelles du reste assez viles *, — il
' Les Feuilles d'Automne. Pour les pauvres, p. 375-378. Janvier 1830.
' Ibid., p. 494.
' IHd., p. 409.
* V. La Clef de .. Volupie ,..
eut glissé plus légèrement sur les doutes, les Inquiétudes et les défaillances morales et religieuses du poète, auquel il eût montré, comme nous cherchons à l'indiquer ici, sa jeunesse et ses croyances en dépit de tout survivantes, et ne demandant qu'à prendre un nou-
vcl essor •
Lamennais ne s'y trompait pas, sans doute, qui gardait avec Victor Hugo des relations affectueuses, et ne cessait de le suivre des ytux : car il lui était donné de reconnaître encore sa pensée dans ses œuvres. A qui Victor Hugo écrivant Hernani devait-il, par exemple, l'intelligence et la claire vision de cette Europe du Moyen Age, libérale, catholique et unitaire, merveilleux « spectacle à ravir la pensée », si superbement exprimé au début du grand monologue de don Carlos ? ' A qui, sinon à Lamennais ? Et s'il y avait un amusant anachronisme à mettre dans la bouche du futur Charles-Q.uint l'éloge de cet état social qui permettait au manant de s élever audessus des rois, puisqu'il offrait parfois au peuple « son pape et son César », à qui encore devons-nous cette singularité du monolo- -gue, sinon au futur directeur de r Avenir ? ...
Victor Hugo a si bien subi la suggestion mennaisienne, il voit si nettement cette division des deux pouvoirs spirituel et temporel sous les deux sceptres suprêmes qui se partagent le gouvernement du monde,
« Un édifice avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi-né se soumet ».
qu'il oublie don Carlos, pour n'apercevoir que l'ordre social fondé par Charlemagne, tel que les catholiques sociaux rêvaient encore de le ressusciter, parfaite expression des volontés divines :
« Electeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée au besoin des temps un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,
^ Heniani, Acte IV, se. II.
Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ; Maint roi la foule au pied ou lui met un bâillon. Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, El tous les rois soudain verront l'idée esclave. Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont. Surgir, le globe en main, ou la tiare au front, Le pape et l'empereur sont tout !!.
Qui croirait que le plus absolu des rois eût jamais pu tenir ce lan» gage. Nous reconnaissons donc l'inspiration des mennaisiens dans ces vers, et dans les suivants qui traduisent si magnifiquement leur rêve ; les rois « attentifs, ennuyés », sont à la vitre du festin où Dieu sert le monde au pape et à l'empereur ; pour eux :
« Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-mêmes, et sont parce qu'ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire,
L'univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur. ><
Aussi, le 9 mars 1830, Lamennais signalait-il à M""= de Senfft « Hernani, où il y a de très grandes beautés » '. Le même jour, Victor Hugo écrivait dans la préface d'Hernani : « Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : « Tolérance et Liberté » -. Que l'enfantement de l'ordre social, politique et poétique nouveau se fasse au sein du catholicisme, ainsi que Lamennais le rêve, les doutes du poète s'évanouiront, et nous assisterons à un renouveau de sa foi.
* Correspondance de Lamennais, publiée par Forgues, II, 122.
* Hernani, préface.