CHAPITRE II
La Révolution de Juillet et la réaction anti-catholique. Victor Hugo s'écarte du catholicisme : les six premiers livres de Notre-Dame de Parts
(Juillet-Septembre i8}0.)
Tel était l'état d'esprit de Victor Hugo quand la révolution de , ,. ^, .^r„1 r<inacle et augmentant d abord ses
1830 éclata, dispersant le second Lénacie,et aug ..,.,. 0,-1
incertitudes et ses doutes. Il venait d'entreprendre, 1 25 l-^^Het 1 83o 7L.Daue de Paris, quand la mitraille de ,utl et l'interromptt. Il se TemU à la tâche le l" septembre % et l'on crotra sans petne que les év'ements récents n'avaietn pas contribué ^ -mnter chez Im
senthnents religieux. - C'était donc avec .^^^^ ^^^'^P-^^Tme s
ment hostile au catholicisme qu'il reprenait alors la plume, et les "premiers livres du roman conçu sous des -«--" --;;-; partent la trace de ce changement. Un maître nouveau a su gi le Peuple sur les ruines des anciens pouvoirs ; c'est au peupl que vlcto 'HuJfai la cour. Le chapitre IV du premier livre ' ou Ma tre Jacques Coppenole, chaussetier à l'enseigne des trois chaibettes Gand, par r haut et humilie les gens de cour de son altiere akrad port sa date ; et l'abondante description de la saturnale des fous' permet au poète d'étaler sous nos yeux les licences que s'acctde'la foule de'paris déchaînée. - On remarquera surtout
^11 A^.ç r, i!7 Mns 'Notre-Dame de Paris, i Noire-Dame de Paris, édition OUendorf, p. 457- wns.
feuillet 3, recto.
2 /fcîJ., p. 4?8. Mns. feuillet 3, recto. • s , T n ^<: et
> mreDa'l de Paris, éd. Hetzel-duantin, ne var.tur, nv8, t. I, p. 55
seq. ; éd. OUendorf, p. 26 et seq.
que les railleries des clercs, des écoliers et de tout le menu peuple en liesse s'adressent sans réserve, dans cette partie du roman, à la <i soutane noire, ou grise, ou blanche, ou violette ' » ; et l'on nous fera sans doute la grâce d'accorder que le seul souci de la vérité historique ne pousse pas Victor Hugo à nous décrire avec force détails suggestifs ce cardinal Charles de Bourbon, primat des Gaules, dont le trait caractéristique et distinctif « était l'esprit de courtisan et la dévotion aux puissances- », qui ne marchait jamais « qu'entouré d'une petite cour d'évêques et d'abbés de hautes lignées, galants, grivois et faisant ripaille au besoin' », et qui, lui-même, paraît-il, « menait joyeuse vie de cardinal, s'égayait volontiers avec du cru royal de Challuau, ne haïssait pas Richarde la Garmoise et Thomasse la Saillarde, faisait l'aumône aux jolies filles plutôt qu'aux vieilles femmes, et pour toutes ces raisons était fort agréable au populaire de Paris '. « Son insistance à évoquer des détails scandaleux et plus ou moins authentiques sur le clergé, à rappeler la vie de ce « Robert de Lespinasse, abbé de Saint-Germain-des-Prés, frère libertin d'une maîtresse de Louis XI », ou bien « le proverbe bachique de Benoit XIJ, ce pape qui f vait ajouté une troisième couronne à la tiare: — Bibamus papaUter^y> ; le choix de ces jurons prodigués dans la bouche du peuple, et qui tous sont des blasphèmes, signifient autre chose que le souci du pittoresque et le plaisir de peindre la canaille en liesse. Si Victor Hugo montre si peu de discrétion sur un chapitre où, semble-t-il, il eût été tenu à plus de réserve, c'est que son âme livrée au doute par les influences que nous avons indiquées, subit sans contrepoids l'entraînement de la réaction populaire. A ce titre, les six premiers livres de Notre- Dame de Paris sont un document historique dont la haute valeur ne saurait être méconnue. L'explosion de l'animosité populaire contre tout ce qui avait été lié à 1? royauté déchue, administration, clergé,
' Notre-Dame de Paris, éd. Hetzel, t. I, p. 52 ; éd. Ollendorf, p. 23.
* Ibid. éd. Hetzel, t. I, p. 49, éd. Ollendorf, p. 22.
* Ibid., éd. Hetzel, l. I, p. 49-50, éd. Ollendorf, p. 23.
* Ibid.
6 Ibid., éd. Hetzel, p. 5:, éd. Ollendorf, p. 23.
magistrature, y retentît bruyamment, et le desordre des premiers mis qui suivirent la révolution de juillet, le déchamement de 1 esprit critique, contre tous les éléments d'organisation de 1 ancienne société, disons le mot, l'anarchie qui fut, quelques semâmes au moins, maîtresse des esprits, sinon de la situation, s y réfléchit avec fidélité. Mais, il faut bien l'avouer, c'est le clergé surtout qui, dans le roman, comme dans la réalité, dut essuyer le plus vif assaut de ces rancunes dont Victor Hugo se fait spontanément 1 écho. Ce que Lamennais n'avait cessé de prédire et d'annoncer depuis plus de trois ans se produisait alors; et pour avoir trop étroitement lie ses destinées à celles de la monarchie tombée, l'Eglise participait à 1 impopularité du régime et l'empire du catholicisme sur les consciences était dangereusement menacé.
Voilà ce qui transparaît dans les pages des cinq premiers livres de Noire-Dame de Paris écrits, comme en témoignent les notes de Victor Hugo lui-même en marge du manuscrit, du i" au 27 septembre 1830 ' ; exception faite cependant pour les premières pages du roman, qui daûient du 25 juillet ^ et pour le chapitre intuulP.n. à vol d^olm, qui ne fut rédigé que du 18 janvier au 2 février 183 1 • Le chapitre intitulé : Ceci tuera cela, offre à cet égard un intérêt exceptionnel, parce qu'il prétend exprimer la philosophie de la situatioi. présente '. Victor Hugo y soutient que les monuments de pi rre avaient exprimé la pensée des âges antérieurs à 1 apparition de imprimerie ; que, jusqu'à Gutemberg, l'architecture avait ete la g and écriture du genre humain » ; mais que la presse l'avait tuée, parc qu a dater du jour où le livre tut imprimé, l'architecture ne fut plus ce
.mre-Da,„c de Paris, éi.Ol\.ndor(,v. 437-4î8 e, le nianuscrii de NCn-
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'^tl-D.,. ie Paris, éd. OUendorf, p. 43 ; -anuscHt de mr.Dan.ac Paris ,
feuillets 79 ^ecto et 97 verso. , , ,., ,^ ,^.. éd. OUendorf, p- M^
•4 Kotre-Dame de Paris, éd. Hetzel, t. 1, p. 27' e' s^l '
" 'Ibid., éd. Hetzel, t. I, p. 280 ; éd. Ollendorf, p. 146.
qu'elle avait été jusqu'au xv° siècle, « le registre principal de l'humanité». Cela signifiait à ses yeux — fait essentiel — qu'au moment où se passait son roman « une puissance allait se substituer à une autre puissance. Cela voulait dire : La presse tuera l'Eglise ' ». Ce meurtre, à vrai dire, il le considérait alors comme à moitié accompli au XV® siècle, et par l'architecture elle-même ; car déjà « cette mystérieuse architecture romane, sœur des maçonneries théocratiques de l'Egypte et de l'Inde, emblème inaltérable du catholicisme pur, immuable hiéroglyphe de l'unité papale », « ce sombre style roman », dans lequel toute la pensée d'alors est écrite, et où l'on sent « partout l'autorité, l'unité, l'impénétrabilité, l'absolu, Grégoire VII, partout le prêtre, jamais l'homme, partout la caste, jamais le peuple », cette architecture théocratique, en un mot, fait place, après « le grand mouvement populaire des croisades » qui, comme « tout grand mouvement populaire, quels qu'en soient la cause et le but, dégage toujours de son dernier précipité l'esprit de liberté», fait place, dis-je, à « la liberté de l'architecture - ». Alors « l'autorité s'ébranle » ; « la cathédrale elle-même, cet édifice autrefois si dogmatique, envahie désormais par la liberté, échappe au prêtre. Adieu le mystère, le mythe, la loi. Le livre architectural n'appartient plus au sacerdoce, à la religion, à Rome; il est à l'imagination, à la poésie, au peuple ». Le sculpteur prend toutes les licences, et « sous prétexte de bâtir des églises à Dieu », la poésie se développe librement ^ Ainsi, en opposant « les caractères généraux de toute architecture théocratique », c'est-à-dire l'immutabilité, l'horreur du progrès, la conservation des lignes traditionnelles, la consécration des types primitifs, le pli constant de toutes les formes de l'homme et de la nature aux caprices incompréhensibles du symbole' », en opposant l'architecture romane à l'architecture gothique, laquelle offre au contraire « les caractères généraux des maçonneries popu-
' Ibid. éd. Hetzel, t. I, p. 272 ; éd. Ollendorf, p. 142.
2 Ibid. éd. Hetzel, t. I, p. 276-277; éd. Ollendorf, p. 144143.
' Ibid., éd. Hetzel, t. I, p. 279, éd. Ollendorf, p. 146.
* Notre-Dame de Paris, éd. Hetzel, t. I, p. 281 ; éd. Ollendorf, p. 147.
laires », » la variété, le progrès, l'originalité, l'opulence, le mouvement perpétuel ' », Victor Hugo prétend opposer « la théocratie, la caste, l'unité, le dogme, le mythe, Dieu » à ces trois formes inséparables : « la liberté, le peuple, l'homme » \
On ne saurait hésiter sur l'interprétation à donner à ces pages, ni par conséquent aux six premiers livres de Notre-Dame de Paris dont elles déterminent le sens et la portée ; depuis juillet jusqu'en septembre 1830, Victor Hugo ne doutant pas qu'il ne faille choisir entre Dieu et la liberté, renonce au catholicisme et choisit la liberté.
' Ibid., éd. Hetzel, t. I, p. 280-281 ; éd. OUendorf. p. 147- = Ilid.