CHAPITRE II
L'amour contrarié. — Progrès religieux. — Ses lacunes. {lSi()-iS20).
Cependant son amour croissait. Adèle s'était d'abord enhardie, et souvent, dans le jardin de l'hôtel Toulouse \ les grands marronniers devaient abriter, au printemps de 1820, les deux petits amoureux. Puis, aux réceptions du soir qu'on donnait maintenant chez M. Foucher, le couple avait ses retraites pour y échanger ses espoirs. Entretiens furtifs et rapides, mystérieux billets qu'on se glissait dans la main en tremblant d'être surpris -, entreyues craintives et si douces, mais qui n'étaient pas sans remords. Ces scrupules sont la joie et le tourment du jeune homme ; il veut les calmer, en triompher quelquefois; ils lui ont arraché déjà, dans l'automne de 1819, l'élégie le Premier soupir '. Mais d'autres inquiétudes surviennent. Si quelque faveur, en récompense d'une si patiente et si éloquente tendresse, — un baiser peut-être — a été accordée, elle redoute qu'il la méprise '. Il souffre de ce soupçon, lui qui la respecte tant qu'il n'ose
* L'hôtel des Conseils de guerre, où habitait M. Foucher.
2 Leltres à la fiancée, éd. in-4, p. 3. Cf. aussi Lettre à la fiancée du 28 décembre 1 821. et Dernier four d'un condamné, XXXIII.
3 Odes et Ballades, éd. Hetzel ne varietur, in-8, 1880, p. 341, liv. V, ode I décembre 1819.
■• Ci. Lettre à la fia'icée du 28 mars 1820 — et Lettres à la fiancée, p. 4.
même réclamer son dû ' ; il s'efforce de la rassurer. Ainsi leur trouble grandit avec leur tendresse.
Ils allaient bientôt vibrer à des douleurs plus cruelles. Les parents d'Adèle Foucher s'inquiétaient des assiduités de Victor Hugo. Sans doute un pareil mariage ne leur aurait pas déplu ; mais comment laisser ces deux coeurs se prendre sans être sûr qu'une inclination si vive aboutirait à l'union rêvée ? M. Foucher voulut cette certitude ; il alla voir M-' Hugo. Celle-ci ne soupçonnait rien • très autoritaire, tenant sévèrement ses fils, elle rêvait pour eux de brillantes alliances. Adèle Foucher était sans dot. La mère du poète, sous le coup de la surprise, s'en ouvrit si vivement à M. Foucher que toutes relations furent brusquement rompues entre les deux familles, le 26 avril 1820 \
Qu'on juge de leur désespoir! Il souffrit et pleura beaucoup. Puis, son énergie reprit ses droits, toute sa vaillance reparut : « Reçois ici mon inviolable promesse de n'avoir jamais d'autre femme que toi, avait-il écrit alors qu'il pressentait déjà la crise prochaine. On peut nous séparer, mais je suis à toi, éternellement à toi ! » => Il tint parole; il se réfugia dans le travail qui lui assurerait un jour l'indépendance ; mais ce fut avec une sympathie plus vive, avec une inclination plus profonde vers cette religion d'amour, ignorante des ambitions humaines, vers la foi de celle qui souffrait avec lui et pour lui.
Le conflit qui les séparait, s'il n'altérait en rien le respect et l'affection de Victor pour M-= Hugo, enlevait cependant à la mère une partie de son influence. Ses idées sur l'éducation avaient moins d'attrait depuis que tant de libéralisme aboutissait à un acte d'autorité qu'à part lui le jeune écrivain trouvait certainement bien injuste. Le royalisme n'apparaissait plus comme une religion suffisante à ce cœur blessé par la dureté maternelle : cette sécheresse de la raison appelait les tendresses de la foi.
' Cf. dans l'élégie de Raymond d'AscoU :
« ... ces baisers que ta pudeur craintive Me refuse de jour en jour. »
' Lettres à la fiancée, p. 9.
^Lettres à la fiancée, 18 avril 1820.
On mesurera les rapides progrès de ses convictions récentes en lisant l'article qu'au plus fort de cette crise, au mois d'août 1820 il consacre au 2» volume de V Essai sur l'Indifférence. Il montre - ne vient-il pas d'en faire l'épreuve ? — quel vide immense, irréparable, creuse dans l'âme la philosophie humame, et que peut seule combler la philosophie religieuse, en sorte que « la croyance d'un Dieu est nécessaire à tout esprit sensible » '. Puis, acceptant pleinement la thèse de Lamennais, que « l'mdifférence n'est que l'athéisme qui a changé de nom » % c'est avec une conviction plus ardente qu'il plaide la cause du catholicisme au nom de l'intérêt social, et qu'il s'adresse aux gouvernements ; il les conjure de se sauver eux-mêmes et de sauver la société par le retour aux communes croyances : « Le livre de M. de Lamennais qui a tant attiré l'attention du public, semble appeler principahment les méditations des gouvernements. Chaque jour les dangers qui menacent les liens sociaux deviennent plus visibles et plus immments. Ceux qu'une longue habitude de l'observation et que la science de j nos folies ont rendus clairvoyants, aperçoivent distinctement la société prête à se dissoudre. In se magna riiunt. L'excès de la civilisation en amènera la ruine. Le temps n'est pas loin peut-être où il faudra se déclarer. Deux partis seront à choisir, attaquer ou défendre ; alors, tandis que les assaillants, divisés par les moyens, mais unis par le but, marcheront sous divers étendards, une seule \ bannière réunira les défenseurs de la société, la croix ; un seul mot sera le ralliement, Dieu... ' »
Mais surtout il ne croit plus que la monarchie, pas plus que l'empire ou la république, suffise à faire vivre les peuples : à la seule religion il reconnaît cette vertu. Aussi le progrès religieux devient surtout sensible en ces lignes où décidément et pour la première fois Victor Hugo met le christianisme hors d'atteinte, plus haut, plus loin que les formes changeantes des sociétés politiques qu"il
« Conservateur littéraire, t. II, livraison du mois d'août i8jo, art. sur le 2' vol. de l'Essai sur l'Indifférence, p. U9-
*Ibid.
• Ibid., p. 3J0.
domine et qui ne vivent que de sa vie : « Il faut qu'une voix divine ordonne aux hommes de se soumettre à la nécessité, aux inégalités qui constituent toutes les sociétés ; car il ne faut pas s'y tromper, ce ne sont ni l'empire, ni la république, ni la monarchie représentative, qui font vivre les peuples, cest la religion... Si jamais, après la ruine des sociétés, un architecte couronné entreprenait la reconstruction de l'édifice social, le premier ouvrier qu'il appellerait serait un prêtre, comme le seul ciment qui consoliderait la base serait la religion » '. Fait essentiel, et qui n'a pas été assez remarqué : l'idée religieuse, dès à présent, commence à dominer, chez V. Hugo, l'idée monarchique.
L'esthétique chrétienne qui tout d'abord — on ne saurait en douter — produisit chez lui des prédispositions favorables à la religion, passe au second plan désormais, car si elle l'a conduit au seuil, elle était impuissante à l'entraîner dans le sanctuaire. Les éloges qu'il décerne à V Essai rappellent sans doute l'admirateur de Chateaubriand ; mais le rapprochement qu'il étabUt entre Lamennais et l'auteur du Génie du Christianisme est purement littéraire : c'est un grand mérite à ses yeux d'avoir « su revêtir un sujet abstrait et sévère d'images brillantes », dont quelques-unes « semblent empruntées au pinceau de l'auteur des Martyrs-» ; rien n'indique pourtant dans ces lignes qu'il considère Chateaubriand comme ayant eu quelque sérieuse influence sur ses convictions présentes. Et loin que le Christianisme tire à ses yeux sa valeur de son caractère poétique, la poésie ne se justifie que comme expression de cette religion nécessaire à l'existence de la société : « Le besoin de rendre grâces à un Dieu bienfaisant dans une langue digne de lui, fit naître la poésie. Elle partagea, dès sa naissance, les triomphes de la religion qui rassembla les premières sociétés et commença la civilisation du monde. Aujourd'hui que, pour détruire la société, on s'attaque à la religion, seul frein des hommes, seul lien durable des sociétés, nous ne sommes pas surpris qu'on ait cherché un auxiliaire dans
1 Conservateur littéraire, p. 550-351.
« Ibid., t. I, p. î50.
la poésie elle-même. Mais la Muse divine ne sait point trouver des inspirations dans le néant ' » . Victor Hugo, échappant par la grâce de son amour aux influences de sa première éducation, n'est déjà plus voltairien et vendéen comme sa mère ; « royaliste avec Chateaubriand », il est « catholique avec Lamennais » *.
Quels que soient cependant les progrès signalés plus haut de sa naissante religiosité, et la tendance sensible de son catholicisme à prendre le pas sur ses habitudes monarchistes, le royalisme est encore chez lui plus solidement assis que le catholicisme '\ le dévouement et l'admiration pour Taureur du Génie du Christianisme, plus fort que son mennaisianisme naissant. Quand les divergences de vues qui se manifestèrent entre ses rédacteurs amenèrent la suspension du Conservateur, une partie d'entre eux, Chateaubriand à leur tête, crut pouvoir se rapprocher du ministère, tandis que les autres parmi lesquels Lamennais, demeurés irréductibles, entraient dans l'opposition ultra-royaliste et tondaient le Défenseur. Victor Hugo crut devoir prendre la défense de Chateaubriand contre ce nouveau journal. Après avoir fait remarquer combien il était surprenant de lire sur l'affiche de l'ouvrage « que le Déjensmr était entrepris par les rédacteurs les plus distingués du Conservateur i>, comme si l'on pouvait oublier sitôt « que M. de Chateaubriand n'écrivait plus » ; il ajoute, non sans avoir protesté de sa « profonde estime pour les deux hommes éminemment distingués qui figurent à la tête des auteurs du Défenseur », qu'il refuse de voir autre chose qu'une faute d'impression « dans ce qui aurait été l'inconvenance la plus grave, pour ne pas dire plus, de la part de ses rédacteurs * ». Surtout il ne peut souff'rir qu'ils aient osé s'étonner (IP livraison, p. 517) de l'hommage rendu par les Débats à l'immense supériorité de Châ-
« Conservateur littéraire, t. II, 173, M'' livr., juin 1820.
2 Edra. Biré, V. Hugo avant iS)o, p. 201.
3 Son but est, dit-il, « de servir, autant qu'il sera en nous, le trône et la littérature » et de « propager le royalisme » ; la religion n'est donc considérée par lui que comme un moyen {Conservateur littéraire, t. II, préfacé, avril 1820, p. l).
* Conservateur littéraire, t. II, p. 246, 16' livr,, juin 1820.
teaubriand '. Comme M. de Corbière, dans un discours récent, avait placé c< l'illustre pair » à la tête des royalistes de France ; le Défenseur avait déclaré « hyperboliques » ces qualifications « de chet et de maître prodiguées à M. de Chateaubriand ». —Victor Hugo proteste hautement contre ces critiques ; les éloges du ministre ne lui semblent pas excessifs : « Certes, dit-il, il l'a amplement mérité et chèrement payé, ce titre si beau et si dangereux, celui qui a été, quoique semble encore dire le Défenseur (p. 504)» 1^ plus forte colonne du Conservateur, ouvrage qui, suivant notre duc de Berri, sauvait la monarchie. Oui, nous le disons hautement, il est bien notre chef, l'auteur ds Buonaparte et les Bourbons, de \a. Monarchie selon la Charte, de la Notice sur la Vendu, des Mémoires sur Mgr le duc de Berry^ ». N'est-ce pas là d'ailleurs l'opinion européenne ? Nul n'ignore que l'auteur du Génie du Christianisme n'a besoin d'être défendu que parce qu'il est trop fort pour se défendre lui-même : « Nous rappellerons surtout à ceux qui s'élèvent contre lui, ajoutet-il. ce que le noble pair a pu oublier lui-même, mais ce dont ils devraient éternellement se souvenir, les services qu'il a rendus aux royalistes en général, et les obligations que lui ont en particulier ces mêmes écrivains qui se montrent ainsi doublement ingrats envers lui : qu'ils pèsent bien nos paroles. » Puis, repoussant la distinction mennaisienne des opinions et des doctrines admise par le Défenseur :. « Nous sommes partisans, dit- il, de toutes les opinions vraiment généreuses, monarchiques et constitutionnelles^ ». Que les ultra se le tiennent pour dit. Et sans doute il finit par déclarer que « les hommes supérieurs qui brillent au premier rang » parmi les rédacteurs du Défenseur « et dont le caractère n'est pas moins honorable que le talent' », n'ont point eu part à la faute, ni par conséquent au blâme qu'il inflige à la rédaction du journal ; on avouera bien cependant qu'une si grande colère contre ses amis n'est pas sans rejaillir sur Lamennais en quelques éclaboussures.
» Conservateur littéraire, t., II, l6« livr., p. 247. » Ibid.
» Ibii., t. II, 16" livr., juin 1820, p. 247-248. * Ibid.
Mennaisien peu fervent encore, Victor Hugo est catholique de bonne volonté, mais, hors de rares moments, sans ardeur. Il n'a pas éliminé toutes traces de philosophisme. Je ne lui reprocherai pas de condamner « la déplorable révocation de l'édit de Nantes » ' ; mais d'insister hors de toute mesure sur la tolérance avec laquelle il expose ses opinions religieuses. — Ce ne sont guère encore, en effet, que des opinions ; aussi, après avoir vanté la puissante dialectique de Lamennais qui brite successivement tous les sophismes de la philosophie, le jeune critique fait-il des réserves expresses sur « un esprit de prosélytisme qu'on ne doit pas craindre, dit-il, car il n'est que l'expression de la bonne foi, mais qu'on ne saurait approuver entièrement, car il n'est déjà plus l'expression parfaite de la vérité » '-. A se dire catholique avec Lamennais comme avec Chateaubriand, l'orgueil humain trouvait son compte. Puis se proclamer tel par raison d'Etat et du reste « avec tolérance », était une concession bien grave à la pléiade philosophique. Mais qui n'a pas renié trois fois ses croyances, avant d'en vivre ?
On devine qu'il manque au nouveau converti ce que les livres n'enseignent pas, et ce que la bonne volonté ne suffit pas à donner : le sens des secrètes vertus de la foi ^ ; ses relations directes avec Lamennais lui vaudront cette seconde initiation.
' Souriau, La Préface de Cromwell, p. 57. ^ Conservateur littéraire, t. I, p. 9-14, i»"' livr., décembre 1819. ' C'est bien là le Christianisme « de convenance et vague sentiment • don parle Sainte-Beuve {Port. Cont., I, 409).