CHAPITRE III
T" -ii^o Première rencontre avec Lamenaais :
(Février 1821.— Janvier 1822).
Srde' rn!»:!:; detcepliLs -, les diverses facultés .ui con. pos knt notre r^ature se changer.: et se perdent en un d .r mfin de 1' re qui nous manque ; tout ce qui nous environne est hors de notr V 'cependant on respire, on marche, onagu, ma. ns pensée. Comme une planète égarée qui auraU perdu son solerl, corps se meut au hasard, l'âme est ailleurs ».
.Han nsla.ie, chap. xvu, p. .n-.a. Ce roma ^^j;^^;^;;J janvier .825, est un document de premier -^^^ P°^ '^^;7";,„, Ha« d'Islande 'ments intimes de Victor Hugo durant ^^^^^^^'^^J^ZL observée, l'amour qu'une chose sentie, l'amour -^^ l-^^^^'" ' J^V^^p.essions suffisent à légiae la jeune fiile «. écrit ^^^^^^ ^^ '::Jl ferons dans la suite, timer l'usage que nous en taisons ici, « 4 Cf. p. 1. P- Î5 " seq.
L'amour est ingénieux, quand il souffre tant de l'absence, à en abréger la durée. A de pareils tourments, Victor Hugo ne sut pas résister. En février 1821, après un trop long bannissement, il avait hm par chercher à rencontrer son Adèle. Elle allait, seule, presque tous les matms, en voisine, prendre des leçons de dessin chez une amie. Victor se trouva sur sa route ; il lui parla, et pendant deux mois Us échangèrent à la dérobée des lettres et des serments. Rencontres d abord joyeuses, et toutes au bonheur, bientôt tourmentées dmqu.études, car la réputation de la jeune fille courait des risques à ce jeu '. Elle obtint de les rendre plus rares ; un accident cruel vmt soudam les faire cesser tout à fait.
Le 27 juin 1821, Victor Hugo perdait sa mère. Déjà malade, au commencement de Tannée, elle avait quitté son r étage de la rue des Petits-Augustins, où des raisons d'économie l'avaient confinée, pour s installer rue de Mézières, n» 10, où elle eut un jardin. Une imprudence détermina une seconde fluxion de poitrine. Ses fils la soignaient. Un jour, vers midi, en s'approchant d'elle, ils admiraient le calme de son sommeil et la sérénité empreinte sur tous ses traits. Victor se pencha pour l'embrasser. Le visage était déjà froid ; elle s était doucement éteinte*.
Le coup fut terrible pour lui : sa mère était toute sa vie. A sa direction intelligente, au libéralisme de son éducation, aux encouragements dont elle s'était montrée prodigue pour ses essais, il devait tout ce qu'il était, tout ce qu'il allait devenir peut-être. Il lui devait surtout la volonté tenace et cette cominuité dans l'effort qui allait le faire grand. Il l'aimait profondément. Elle disparaissait le laissant orphelin, plus seul que s'il n'avait pas eu son père. 1 rois semaines après la mort de sa femme, le général Hugo lançait un avis singulier, annonçant qu'il venait de faire légaliser les liens purement religieux qui l'unissaient à la comtesse de Salcano»... Une crise de sombre découragement commence alors pour le
' Lettres à la fiancée, p. 12.
» Fictor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. II, p. 16-17.
' Edm. Biré, Victor Hugo av. iSjo, p. 332-2 J3.
poète. — L'amour même, sa jeune et virginale passion, semble d'abord lui faire défaut. Le 29 juin, le soir même de l'enierrement de sa mère, il est venu machinalement errer sous les fenêtres de l'hôtel des Conseils de guerre. Il les a vues éclairées, il est monté sans bruit, et, par une baie vitrée, il a aperçu son Adèle chérie qui dansait et qui riait. Le lendemain, tout s'est expliqué : M. Foucher avait caché à sa fille la mort de M"" Hugo, ne voulant pas la priver d'un plaisir ; Victor comprit qu'elle ne savait rien : « Ils se mirent à sangloter ensemble, et ce furent leurs fiançailles' ». — L'ébranlement douloureux était cependant produit et ne devait pas se calmer si vite. La situation même de Victor Hugo, inconsistante et douteuse, alimente ses tristesses' ; un grand vague règne sur son avenir, car s'il a toutes les promesses de la gloire, aucune voie nettement tracée ne s'ouvre encore devant lui.
Le tournant est difficile; va-t-il se laisser aller? Il ne s'abandonnera pas, et d'abord son amour le fait se reprendre à la vie. M. Foucher a voulu l'éloigner de sa fîlle, il est parti pour Dreux avec sa famille le 13 juillet, afin d'y passer l'été, « à 25 lieues et à 25 francs de Paris' ». Belle distance, pour un amoureux! En trois jours, Victor Hugo couvre l'étape à pied, et, résolument, il demande la main de celle qu'il aime. Touché de son courage et de sa constance, M. Foucher lui répond par des promesses fermes pour l'époque où sa position serait un peu plus assurée. Espoir lointain encore et combien précaire ! Il y puisera cependant toute sa force : fpendant deux ans, pour conquérir son amie, il va tenter tous les chemins, journal, roman, théâtre, odes'. Où trouvera-t-il cependant une direction et son appui ? Son âme blessée cherche un refuge à la source de toute consolation : c'est vers Dieu qu'il tourne les yeux.
• V. Hugo raconté, t. II, p. 19-20.
» Son père lui a offert une pension à la condition qu'il se résolve à suivre une carrière plus sûre que celle des lettres ; il a refusé. Cf. Lettres à la fiancée, p. 21 et V. Hugo raconté, t. II, p. 39.
' Lettres à la fiancée, p. 21-22.
* Victor Hugo raconté, II, }o.
Le duc de Rohan eut le mérite de lui indiquer la voie du christianisme pratique. L'histoire vaut d'en être contée.
M. Foucher avait ramené sa famille à Paris, et Victor, naturellement, retrouvé ses entrées chez lui. Mais ce bonheur dura peu ; pour la seconde fois il dut partir et quitter sa fiancée : heureux départ, cependant, qui devait le conduire à Dieu.
Le duc de Rohan avait accompagné à l'église et au cimetière le convoi de M""= Hugo. Quelques jours après la cérémonie il fit demander à Victor Hugo la permission d'aller le voir. Victor s'empressa de le prévenir'. Le duc avait alors trente ans. Des mousquetaires rouges oii il servait brillamment, il avait été jeté au séminaire par un accident affreux, la mort d'une femme charmante, et qu'il aimait, brûlée vive presque sous ses yeux ; au moment de partir pour le bal, sa robe de gaze avait pris feu. Le désespoir de Victor Hugo devait trouver là son écho. Invité par le duc à lui rendre visite dans ses terres, à la Roche-Guyon % le souci même de son avenir imposait au poète d'entreprendre ce voyage si pénible pour lui puisqu'il entraînait une séparation nouvelle. Un soir du mois d'août, il vint donc dire adieu au père de sa fiancée ; mais écoutons maintenant son récit :
« [Victor]' était dans l'antichambre solitaire... sans savoir de quel côté se diriger. La soirée était avancée et la salle obscure ; il ouvrit une porte au hasard et se trouva dans un corridor éclairé seulement par la lune, qui courait rapidement à travers de pâles nuées... Une porte était entr'ouverte ; une jeune fille, agenouillée... récitait à demi-voix les litanies de la Vierge ; oraison simple et sublime où l'âme qui s'élève vers la Mère des Sept-Douleurs ne la prie que de prier.
Cette jeune fille était vêtue de crêpe noir et de gaze blanche, comme pour faire deviner, en quelque sorte, au premier aspect, que ses jours s'étaient enfuis dans la tristesse et dans l'innocence. Même,
* Victor Hugo raconté, t. II, p. 21-22.
' Ibid., p. 22-23.
' Ordener, dans le tixte.
— sien cette attitude modeste, elle portait dans tout son être l'empreinte d'une nature singulière. Ses yeux et ses longs cheveux étaient noirs, beauté très rare dans le Nord ; son regard élevé vers la voûte paraissait plutôt enflammé par l'extase qu'éteint par le recueillement... [Victor] tressaillit et fut prêt à défaillir, car il reconnut celle qui
^"rs'éloigne dans l'antichambre pour ne pas troubler la prière de sa fiancée; bientôt, celle-ci vient de son côté : « Il s arrêta car i éprouvait une des plus violentes émotions delà vie ; il s adossa à l'obscure muraille ; son corps était faible, et les os de ses membres s'entrechoquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout son être, les battements de son cœur retentissaient à son oreille.
Quand la jeune fille passa, elle entendit le froissement d un manteau et une haleine brusque et précipitée.
— Dieu ! cria-t-elle. ., , u rVictor] s'élança; d'un bras il la soutint, de 1 autre il chercha
vainement à retenir la lampe, qu'elle avait laissée échapper, et qui
s'éteignit.
— C'est moi, dit-il doucement.
— C'est [Victor] ! dit la jeune fille, car le dernier retentissement de cette voix... était encore dans son oreille.
Et la lune qui passait éclaira la joie de sa charmante figure... ... Elle rompit la première le silence :
— Comment donc êtes-vous ici?
-Faites-moi merci si ma présence vous atflige. J'étais venu pour
parler [à] votre père.
— Ainsi, dit [Adèle] ■ dune voix altérée, vous n êtes venu que
^°Le j^une'^homme baissa la tète, car ces paroles lui semblaient bien
'"passons sur la jolie querelle d'amoureux qui résulte de cette méprise ; elle ne dure guère, ainsi qu'il convient.
. Ethel, dans le te.te. « Cette Ethel, c'est toi. » Uttrcs à la fiancU, jeudi (29 août 1822).
« Le jeune homme se leva violemment, et ne put s'empêcher de la presser sur son cœur dans un ravissement convulsif.
— Eh bien ! mon [Adèle] adorée, nomme-moi ton [Victor], dis-moi, — et il attacha un regard brûlant sur ses yeux mouillés de larmes, — dis-moi, tu m'aimes donc?
Ce que dit la jeune fille ne fut pas entendu^ car [Victor], hors de lui, avait ravi sur ses lèvres avec sa réponse cette première faveur, ce baiser sacré qui suffit aux yeux de Dieu pour changer deux amants en époux. »
Mais l'heure de la séparation a sonné : « Mon [Adèle], il faut que je vous quitte ce soir. Je vous reverrai demain, et demain je vous quitterai encore, jusqu'à ce que je revienne pour ne plus vous quitter.
— Hélas I interrompit douloureusement la jeune fille, absent encore ! ' »
Mieux que tous les commentaires cette page nous laisse deviner quels sentiments de douleur et d'amour durent animer Victor Hugo pendant son séjour à la Roche-Guyon. Ses réflexions, son attitude, y furent assurément moins railleuses que le témoin de sa vie ne veut le laisser entendre ^ Il y apportait un cœur inquiet, blessé par le malheur et par la solitude ; du haut de cette tour de Guy, le primitif manoir de la Roche-Guyon, qui bientôt, dans son roman, deviendra la Tour de Vermund le Proscrit, il cherche les lumières de Paris où celle qu'il aime est restée : absence qui le désespère : « Ma pauvre machine est bien fatiguée, écrit-il le 14 août 1821, je suis matériellement dégoûté de tout... Me voilà seul, et j'ai toute une longue vie à traverser, à moins que... » Il songe à la mort possible'.
Adèle Foucher partage ses tourments, privée du « véritable compagnon de sa vie » ; elle a déjà compté quatre jours longs et monotones depuis qu'elle erre seule dans le jardin de l'hôtel
* Han d'Islande, p. 51-57.
i ' Victor Hugo raconté, t. II, p. 2i et seq.
' Edm. Biré, Victor Hugo avant i8jo, p. 23J-234.
Toulouse. « Hélas! pour la seconde lois son [Victor] était absent; et, au lieu de couler près de lui des heures bien courtes, mais toujours renaissantes, dans de saintes caresses et de chastes embrassements, elle passait 'les nuits et les jours à pleurer son absence et à prier pour ses dangers' ». Il n'est pas surprenant qu'une séparation si douloureuse ait été de courte durée.
— Du moins, fut-elle mise à profit. Victor Hugo éprouva-t-il alors, dans ce manoir religieux, toute la douceur de prier ? Eut-il le vif sentiment qu'en Dieu seul les cœurs éloignés se retrouvent, et que les mains tendues vers lui sont aussitôt unies par lui ? Je le croirais volontiers ; un moment vint où le poète trouva tout naturel que son noble ami, de retour à Paris, se préoccupât de lui chercher un confesseur. L'abbé Frayssinous, alors le prédicateur à la mode, fut d'abord écarté : sa direction parut trop mondaine et trop commode. L'abbé de Lamennais fut choisi.
Le duc de Rohan avait lié connaissance avec Lamennais le 8 décembre i8i8:ce jour-là, le grand seigneur avait fait célébrer dans sa terre, située à quinze lieues de Paris, un service en mémoire de l'abbé Teysseyrre, cet ancien polytechnicien devenu Sulpicien, intelligence d'élite, et qui avait, d'une prise si forte avec l'abbé Carron, achevé d'entraîner Lamennais vers l'Eglise, en domptant ses hésitations. Une affection profonde unit Teysseyrre et Lamennais qui, en amitié, ne se liait jamais à demi : c'était assez pour justifier une invitation du duc de Rohan au meilleur ami du défunt, invitation que Lamennais ne pouvait décliner \ De ce jour datèrent leurs
relations.
Le duc voulut conduire lui-même Victor Hugo aux Feuillantmes où Lamennais logeait encore au mois d'octobre 1821.
« Ils montèrent dans un cabriolet qui se dirigea vers le faubourg
Saint-Jacques.
Victor aperçut un grand arbre qui dominait la cour des sourdsmuets.
' Han d'Islande, p. 210-21 1.
» Rm. du clergé français, JS mai 1S96. Laveille, Lamennais, directeur des dmes:
— Voici un arbre, dit-il au duc, qui est une vieille connaissance pour moi. J'ai passé dans ce quartier la meilleure partie de mon enfance. Est-ce que l'abbé de Lamennais loge près d'ici ?
— Nous arrivons.
Le cabriolet entra dans le cul-de-sac des Feuillantines. Il s'arrêta devant la grille.
— Comment ! s'écria Victor, c'est aux Feuillantines que loge l'abbé de Lamennais !
— Mais oui, qu'y a-t-il là qui vous étonne?
Victor lui expliqua que c'était précisément aux Feuillantines qu'il avait passé son enfance. Ils entrèrent dans l'appartement qu'avait occupé M"" Hugo. Rien n'y était changé, sinon qu'en cet instant tout y était en désordre ; la salle à manger et le salon étaient encombrés de malles et de paquets, parmi lesquels allait et venait un petit homme chétif, bilieux de visage, aux grands beaux yeux inquiets, et dont le nez dissimulait presque le menton. Ce qu'il avait de plus frappant, c'était le contraste de l'expression presque enfantine de sa bouche avec les autres traits de son visage, tourmentés et nerveux.
Ce petit homme était pauvrement vêtu. Il portait une redingote usée de gros drap gris qui laissait voir une chemise de toile bise et une cravate, autrefois de soie noire, qui était maintenant une ficelle ; le pantalon écourté atteignait à peine la cheville amaigrie et se continuait par des bas bleus déteints ; à chaque pas on entendait sonner le triple rang de clous qui consolidait grossièrement des souliers de paysan.
— Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent. Il nomma Victor, auquel M. de Lamennais tendit la main. » Victor tombait mal pour se confesser au milieu d'un déménagement. L'abbé Carron venait de mourir, et l'auteur de VEssai, qui logeait chez lui, s'en allait le soir : « Il donna sa nouvelle adresse et prit rendez-vous.
Victor se confessa fort sérieusement et avec tous les scrupules des examens de conscience '. »]
• Victor Hugo raconté, II, 49-50-
Le souvenir de ces entrevues décisives, Victor Hugo semble l'avoir coniné dans ce roman de Han .'Wani. où d épancha. lors out son cœur. Il l'avait commencé au mois de maiiSai alors eue séparé violemment de celle qu'il aimait, ,1 cherchait un confi- 5 ; muet de son amour, de sa douleur et de ses reverses. La p.e intitulée Premier soupir ^ nous l'avons vu 1 elegie àc Raymond Tloli ' avaient été des messages amoureux Le Conserve,^ ItUraire cessant de paraître. Han d'Islande uent désormais s place Le besoin d'épancher certaines idées qui lui pèsent, et que notre vers français ne' reço.t pas, lui fait alors en-prendre cette espe d
roman en prose. Son âme est Pl-"^ ^ ^-°"^; j^^f 7^^" "c ,s 1 ieunesse • il n'a plus son amie, il n'ose en confier les secrets â ucun â-éature vivante : il choisit un confident muet, le papier. Il cherche déposer quelque part les agitations tumultueuses de son cœrt.euf et brûlant, ramertume de ses regrets, l'incertitude d se rpéances. Il veut peindre une jeune fille qui -l-/;;^- ^f^ toutes les imaginations fraîches et poétiques, une jeune fille telle ^ue on enfance l'a rêvée, telle que son adolescence a rencontré . Jure, fière, angélique ; c'est son Adèle bien aimée, qu ^^^ jeu tpeind e afin de se consoler tristement en traçant 1 image de celle qu 1 a perdue, et qui n'apparaît plus à sa vie que dans un aveni len lointain. Il nomme cette héroïne Ethd, germanisme d Ad le l place près de cette jeune fille un jeune homme, non tel qu il es , ^a tel qu'il voudrait être ^ Cet Ordener. obligé de conquérir la fe^ use c'a ssette à laquelle est liée la destinée de celle qu il aime c'est donc Victor Hugo lui-même cherchant à obtenir, par son labeur achrné. la main de son Adèle. Les pages d'amour que nous con naissons tous, et qui se dissimulent «^^ -"--/«"^^^J^tï^ volontairement exagérée des autres, une lectrice du -«-^ "^/J J fût point trompée, et tandis qu'il les écrivait, de,à son cœ" Y jépodait « Ce livre, dira son auteur en 1833. ce livre représente assez
' Victor Hugo racottU, II, 40-
• Odes et Ballades, 1. V. Ode I, décembre 1819. P- Î4i. » Conservateur littéraire, t. II, p. 209, juillet 1820.
♦ Utires à la fiancée, février 1822.
bien l'époque de la vie à laquelle il a été écrit, et l'état particulier de l'âme, de l'imagination et du cœur dans l'adolescence, quand on est amoureux de son premier amour, quand on convertit en obstacles grandioses et poétiques les empêchements bourgeois de la vie, quand on a la tête pleine de fantaisies héroïques qui vous grandissent à vos propres yeux, quand on est déjà un homme par deux ou trois côtés et encore un enfant par vingt autres K » — Et voilà comment le général Hugo est transformé en vice-roi, comment l'ancien greffier du Conseil de guerre devient un chancelier en disgrâce, comment, sans doute, la seconde femme de son père a fourni plus d'un trait à la comtesse d'Ahlefeld. Avertis ainsi de lire entre les lignes, nous comprenons que l'expédition d'Ordener à travers les monts du Drontheimhus ' n'est autre que le voyage de Victor à la Roche-Guyon, symbole de son expédition à travers le roman, le théâtre, le journal et les odes. Nous savons que le roman interrompu presque à son début par la mort de M"^ Hugo, n'a été repris que plusieurs mois après ^ ; et si Ordener, au cours de ses pérégrinations, rencontre un saint prêtre, comment oublier que Victor Hugo, quand il en fait le récit, vient de rencontrer Lamennais ? « De retour à Paris, écrira-t~il à sa fiancée en février 1822, je m'arrachai à ma longue apathie ; l'espoir d'être à toi m'était revenu. Je travaillai assidûment à mon ouvrage jusqu'au mois d'octobre dernier (182 1) où j'achevai le quinzième chapitre '. » Or, que lisonsnous à la fin du quatorzième chapitre écrit sans doute aussi pendant ce mois d'octobre 1821 qui vit naître les relations de Lamennais et de Victor Hugo ? Ordener a entrevu dans la tour de Vygla l'aumônier Athanase Munder ° qui tient — c'est du moins probable — la place de Lamennais dans le récit : et comme Lamennais à la veille de se retirer à la Chênaie, a dû prolonger un peu son séjour pour lier connaissance avec Victor Hugo, l'aumônier dit aux voyageurs
' Han d'Islande, éd. Hetzel {ne varietur), in-8, p. 3.
=* Han d'Islande, p. 134 et seq.
' Lettres à la fiancée, février 1822.
* Ibid.
^ Han d'Islande, p. 147 et seq.
Ordener et son compagnon : « Mes chers enfants, c'est pour vous que je reviens sur mes pas, et le Seigneur ne permettra pas que mon absence, prolongée dans une intention de charité, soit préjudiciable à ceux auxquels ma présence est utile' «.Victor Hugo, sans doute, répondit à tant d'empressement et de simplicité par des assurances de dévouement : « Seigneur ministre, répondit Ordener, nous serions heureux de pouvoir vous servir en quelque chose M>. Et Lamennais, protestant à son tour de son désir d'être utile au )eune poète, s'enquit, assurément, de la position de Victor Hugo, de ses espoirs et de ses ambitions : " C'est moi au contraire, noble jeune homme, qui veux vous servir. Daignerez-vous me dire quel est le but de votre voyage'? » Mais Victor Hugo n'osa pas, dans ces premières rencontres, livrer au prêtre tout son cœur : « Je n'ai point osé vous parler jusqu'ici de ce qui remplit mon existence, lui écrira-t-il le i'" septembre 1822, quelques jours avant son mariage. Tout mon avenir était alors en question, et je devais respecter un secret qui n'était pas le mien seulement. Je craignais d'ailleurs de blesser votre austérité sublime par l'aveu d'une passion indomptable quoique pure et innocente ' ». Il refusa donc de tout dire, même à celui qui pouvait tout entendre : « Révérend aumônier, je ne puis >', répond Ordener au prêtre qui l'interroge. Et celui-ci, sans s'étonner d'un refus pourtant assez dur, se borne à faire, à cette occasion, un humble retour sur lui-même : « Je désire qu'en eifet, mon fils, il y ait de votre part impuissance et non défiance. Car alors malheur à moi 1 malheur à celui dont l'homme de bien se défie, même quand il ne l'a vu qu'une fois. » Admirable mouvement de charité chrétienne qui édifia V. Hugo : « L'humilité et l'onction du prêtre touchèrent vivement Ordener '^ d.
Recueillons précieusement cet aveu : Victor Hugo fut ému, et de
' Han d'Islande, p. 189.
2 Ibid.
^ Ibid, p. 190.
'• Correip. de V. Hm^o (T815- 1835), p. 30.
5 Han d'Islande, p. 19c.
Lamenn.iis et Victor Hugo
cette émotion profonde ses lettres hs plus intimes portent la trace, comme ses œuvres.
On devine sans peine, en effet, quels entretiens précédèrent et suivirent cette confession. Victor Hugo dut parler du catholicisme en poète. Et Lamennais dut lui montrer qu'il ne suffit pas, pour être chrétien et catholique, de comprendre les beautés du culte et le rôle politique de l'Eglise ; que même une foi de vague sentiment n'est pas plus désirable pour l'homme qu'une religion de convenance ; mais qu'il faut, par un acte de volonté virile qui ressaisit la vie tout entière, s'attacher au sens profond, intime, de la doctrine, afin d'élever son âme à ces hauteurs où la raison et le sentiment, le culte intérieur et la pratique se confondent.
Chose étrange, et bien digne de méditation : nous savons que Victor Hugo, soit timidité, soit crainte de blesser l'austérité de Lamennais, lui cacha, dans ces premiers entretiens, sa passion. Et cependant la démonstration fut si forte qu'elle lia étroitement chez Hugo l'amour à la foi naissante. Fait essentiel. Tant que notre intelligence n'a pas, dans cette voie du salut, rencontré notre cœur et ne s'est pas, pour ainsi dire, fondue en lui ; tant que la lumière intérieure qui nous éclaire n'a pas illuminé d'un même rayon notre vie sentimentale et les décrets de notre pensée, nous pouvons bien multiplier nos affirmations : rien n'est gagné. Il faut, pour qu'une conversion soit complète, que nous ayons senti 1 étroite et subtile liaison qui unit ce que nous devons croire à notre être le plus intime et à nos actions journalières comme à nos plus chères tendresses. Car si, agissant, de ce que nous pensons vrai notre action est fortifiée et comme guidée d'une main plus sûre ; si, dans un autre domaine, tout ce que nous aimons s'ennoblit à nos yeux et se purifie ; surtout si nous sentons quelle assurance nouvelle, quelle fermeté notre foi donne aux espoirs que nous échangeons ; alors, une évidence plus pénétrante s'insinue dans nos primitives convictions ; la vérité est devenue pratique. Ainsi l'amour humain chez le jeune homme est souvent l'épreuve de k foi ; mais dans une nature saine le premier et définitif amour de la jeune fille choisie produit souvent aussi la certitude religieuse, parce que la religion seule éternise et
sanctifie l'union que l'amour espère, et seule encore a des retraites di2;nes des rêves qu'il a formés.
Cette conviction profonde et pratique qu'une religion « humaine parce qu'elle est divine », peut seule produire en se mêlant à notre existence entière, cette foi véritable, Lamennais l'alluma chez Victor Hugo. Les Lettres à la fiancée en portent le témoignage. A dater du 20 octobre 1821, c'est-à-dire à partir de ses premières rencontres avec Lamennais, des pensées graves et religieuses vont désormais se mêler aux tendresses passionnées du jeune poète amoureux : « Ecoute, écrit-il à Adèle, il y a au dedans de nous un être immatériel qui est comme exilé dans notre corps auquel il doit survivre éternellement. Cet être, d'une essence plus pure, d'une nature meilleure, c'est notre âme. C'est l'âme qui enfante tous les enthousiasmes, toutes les affections, qui conçoit Dieu et le ciel... L'âme, si au-dessus du corps auquel elle est liée, resterait sur la terre dans un isolement insupportable, s'il ne lui était permis de choisir en quelque sorte parmi toutes les âmes des autres hommes une compagne qui partage avec elle le malheur dans cette vie et le bonheur dans l'éternité... Alors il s'établit à jamais entre elles une union ardente et pure comme elles, union qui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. Cette union est r amour... C'est l'amour tel que tu me l'inspires. » Et il ajoute, avec la charmante naïveté du jeune homme dont c'est la candeur même d'ignorer toutes les chastes ignorances de sa fiancée : « Le bon Dieu a senti que, sans l'union intime des corps, l'union des âmes ne pourrait jamais être intime, parce que deux êtres qui s'aiment doivent vivre en quelque sorte en commun de pensées et d'actions... ' « Le 26 octobre, il écrit encore : « Autant on doit mépriser les avantages périssables comme la beauté, le rang, la fortune, etc., autant on doit respecter en soi-même les dons impérissables de l'âme. Ils sont si rares !... Cet orgueil-là^ est juste et utile... Il élève ensuite tellement l'âme qu'elle devient inaccessible à toutes les ambitions de rang et de gloire. Quand on n'a pour pensée unique qu'une éternité d'amour et de bonheur, on
■' Lettre à la fiancée, 20 octobre 1821.
voit toutes les choses de la terre de si haut qu'elles semblent bien
petites ' » . .
Au ton si nouveau et si religieux de ces lettres d amour, on devme quel progrès décisif vient de s'accomplir en Victor Hugo.
Lamennais fit plus que prodiguer au jeune poète ses exhortations et ses conseils. L'aumônier Athanase Munder, dans Han d'Islande, remet à Ordener, avant de le quitter, une passe qu'on nous dira plus tard être celle d'un certain Christophorus Nedlam (anagramme fantaisiste de Lamennais) et qui sauve la vie de son possesseur ^ Je soupçonne donc que l'influence de Lamennais, mise au service de Victor Hugo, ne lui fut pas inutile. Et je croirais assez volontiers trouver dans la lettre suivante le mot de cette énigme ; à peine arrivé à la Chênaie, le solitaire écrivait au baron de Vitrolles : « Je n'ai pas pu vous voir, mon ami, avant de quitter le gîte de l'abbé Carron et Paris. Je suis parti avec une impression douce et charmante au cœur. Car j'ai reçu la visite d'un jeune écrivain qui a déjà le bruit et qui aura la gloire. Mais ce n'est pas ce qui m'a doucement ému : M. Victor Hugo (c'est lui que je viens de connaître), a l'âme la plus pure et la plus calme que j'aie rencontrée dans le cloaque de Paris. 11 est confiant et simple. Il m'a rencontré pour la première fois dans la maison même où il a vécu près d'une mère aimée. Cette circonstance a facilité nos premières paroles. D'ailleurs, M. Hugo comprend la religion, ou plutôt y entre de plain-pied par l'arc divin de la poésie. Je souhaite qu'il soit toujours dans le sentiment qu'il a sur les choses spirituelles. Il donnera des ailes à la pensée catholique que nos écrivains pieux traînent souvent sur les pavés et même dans les ruisseaux;
de la rue... ' »
Une sympathie si hautement affirmée dut assurer au jeune poète la situation exceptionnelle qu'il acquit dans cette Société royale des Bonnes Lettres fondée en 1821, et qui comptait parmi ses sociétaires
' Lettres à ta fiancce, 26 octobre 1821.
2 Han d'Islande, p. 190-191.
3 Echir, 28 février 1902.
fondateurs Chateaubriand, Berryer, le baron de VitroUes, destinataire de la lettre précédente, et parmi ses membres Bonald, le marquis de Coriolis d'Espinousse, Genoude, Laurentie, tous amis et correspondants de Lamennais. Il n'est donc pas improbable que celui-ci ait puissamment contribué par de tels éloges à faire adopter Victor Hugo comme le poète du parti tiltra, de ce parti que dirigeaient alors si habilement VitroUes et Frayssinous '. Victor Hugo lui aurait dû indirectement plus d'une protection efficace ; et, par exemple, le jour où. par une généreuse imprudence, il offrit un asile chez lui à son ancien camarade Edouard Delon, condamné à mort pour sa participation à la conspiration de Saumur -, on peut croire sans trop s'aventurer que la protection du baron de VitroUes le préserva des suites fâcheuses de son étourderie. Quand Ordener, dans Han d'Islande, tombe à l'aveugle au milieu des conspirateurs, n'est-ce pas la passe du prêtre qui lui sauve la vie ' î La pension sur la cassette royale qui rendit possible son mariage fut due sans doute aussi à des démarches auxquelles Lamennais ne resta certainement pas étranger. Et l'on s'expliquerait alors ces lignes de Han d'Islande : c Ordener, si miraculeusemen': protégé, baissa la tête et s'humilia; car il se rappelait combien il avait dédaigneusement accueilli le vœu touchant de l'aumônier Athanase Munder '. »
' Edm. Biré, V. Hugo avant :Sso, p.
2 Lettres à }a fiancée, 4 janvier et 1" février 1822.
^ Hau (f Islande, p. 372.
t Ibid.