CHAPITRE IV
Inquiétudes d'avenir. — Lamennais directeur de Victor Hugo. La préface des Odes.
(Janvier-Juin 1S22).
Depuis les premiers jours de 1822, l'impatience s'est accrue autour de Victor Hugo, dans la famille de sa fiancée, et par conséquent en lui-même. Sans doute il affecte pour rassurer son amie une sécurité qu'il n'a pas : qu'est-ce que les quelques mille francs et le consentement de son père qui leur manquent pour être heureux ? ' La surprise et l'extrême joie qu'il manifeste le 13 mars en recevant le consentement du général Flugo - montrent combien, à cet égard du moins, ses doutes avaient été grands. Le sont-ils moins par rapport à cette pension dont il a recueilli la promesse ? est-il aussi sur qu'il le dit de se créer une existence indépendante? Hélas ! tous les succès qu'il espère, tous les éloges dont on le comble, cette « éclatante illustration » qu'on lui promet \ sont de bien fragiles appuis contre les inquiétudes de son entourage, contre les doutes de sa fiancée même ; car nos plus secrètes, nos plus accablantes angoisses, dans ces luttes acharnées qu'il faut soutenir non pas pour soi — ce serait peu — mais pour les êtres que nous aimons, les blessures les plus cruelles nous viennent des mains les plus chéries. Ses fiançailles rendues officielles, l'immense joie de voir tous les jours son Adèle, et bientôt, à partir du 6 mai 1822, la joie plus grande encore d'ha-
' Lettres à la fiancée, mardi 8 janvier 1822.
^ Ibid., 13 mars 1822.
^ Ibid., mardi 8 janvier 1822.
biter àla campagne, à Gentilly, sous le même toit qu'elle,', ne rendront que plus poignantes les incertitudes de sa situation. Il veut croire que h télicité qu'il espère lui sera donnée, il veut le croire, car autrement il fuirait devant ce long avenir qui lui reste encore à parcourir. Mais pourquoi, si ce bonheur lui est réservé, l'attend il encore? ' Qui n'a connu ces heures de désespoir d'autant plus cruelles que le bonheur attendu est là, plus près de nous, et que la chute toujours possible est par conséquent plus haute et plus redoutable ? Mais aussi, qui n'a trouvé sur son chemin, en ces momen:s décourages, celui qui vous ranime en vous montrant le ciel :
Victor Hugo n'a pas fait exception à la commune destinée : c'est vers Lamennais que son cœur troublé cherche naturellement un refuge. Son appel est entendu, les réponses viennent de la Chênaie, abondantes en consolations. Nul mieux que Lamennais ne savait opposer la paix des espérances éternelles à ces désolations intérieures qu'il connaissait si bien, les ayant lui-même éprouvées. C'est alors qu'il obligeait ceux qu'il voulait guérir à détourner les yeux de ce monde matériel qui met l'âme en désordre, quand elle s'y laisse absorber, pour les reposer dans la contemplation de ce qui ne passe point. Pourquoi ces tourments? Laissez cela aux rois et aux grands, tout pleins de ce monde changeant, et auxquels il est si difficile de prêcher l'Evangile ; car ils ont peur du ciel, il faut des ménagements extrêmes, à ce qu'on dit, pour ne pas les effrayer du calme qu'on doit y goûter. Imitez au contraire les pauvres, auxquels il est si doux de parler de Dieu, que la situation la plus enviable « est celle d'un curé de village, dans les pays où le peuple est encore bon et simple ». Soyez donc semblable aux pauvres, que le nom seul de Dieu « console et ravit » K Ayez confiance, et vous irez en paix ; car « cette simplicité n'est pas le défaut de lumières : c'est le calme de l'esprit qui se repose dans la vérité et dans l'innocence s *. La pos-
1 Victor Hugo raconte, II, 59-60.
' Lettres à la fiancée, 28 mai 1822.
3 Lettre de Lamennais à V. Hugo, 26 mars 1822. - L'amateur d'autographes, juin-juillet 1876.
" Ihid.
sédez-vous, cette vérité? Ce que vous désirez est-il louable ? — On devine ce que devait répondre le poète qui avait placé si haut son amour pour Adèle Foucher, Victor Hugo si profondément respectueux de celle qu'il aimait, et pour laquelle il luttait avec une si opiniâtre ardeur. — Ayez donc foi en Dieu, croyez, et vous serez consolé ; abandonnez-vous à ses volontés toutes puissantes qui ne sauraient vouloir que votre bien, ayez cette confiance qui, aux heures inquiètes, est toute la force du chrétien : « Personne ne connaît mieux que moi les embarras dont je voudrais vous voir affranchi » '. Mais nul aussi ne sait mieux que Dieu vous en délivrera : « J'éprouve une grande douceur à m'abandonner à la Providence ; elle est si bonne pour ses enfants ! et pourtant nous nous inquiétons comme si nous étions orphelins. Un de mes amis dans l'émigration avait épuisé toutes ses ressources ; il ne lui restait plus qu'une petite pièce de monnaie, il la regarde ; il y lit ces mots : Deus providebit ; à l'instant, sa confiance renaît, et, quoiqu'il ait dans la suite éprouvé bien des traverses, jamais le nécessaire ne lui a manqué » -.
Sous l'inspiration de cette lettre, Victor Hugo écrivit sans doute ce chapitre XXVI de Han d'Islande, dans lequel il s'efforce de donner une signitication morale à son œuvre : « Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard, dit-il comme s'il répondait à Lamennais. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants, ou des rayons merveilleux; et la sagesse hutnaine s'humilie devant les hautes leçons de la destinée » ^
Le poète est donc persuadé par les exhortations de Lamennais. Celui-ci sait y joindre, du reste, des confidences affectueuses qui en augmentent l'intérêt et le prix ; mais s'il se plaint des longueurs
* V. Hujyo raconté, 11, 58, Lettre de Lamennais à V. Hugo, La Chênaie, 9 juin
^ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, II, 58-59, La Cliénaie, 9 juin j8:2.
• Han d'Islande, p. 314.
obligées de sa tâche, de cet Essai sur V Indifférence .nqnd les nécessités de la polémique le forcent d'ajouter deux volumes qui lui coûteront aux moins dix-huit mois de travail, c'est pour «aire remarquer que l'amitié surtout souffrira de ce surcroît de labeur. Quel regret d'être éloigné de ceux qu'on aime : « Il faut que ,e me redise de temps en temps que Dieu le veut, et il est vrai que ce mol repond atout et console de tout. Priez pour moi, mon cher Victor. Je ne vous oublie point à l'autel, et votre souvenir est partout un des plus doux de mon cœur » ^ .
Victor Hugo est sensible à de tels encouragements. Le 17 mai 1822, quelques jours avant la publication de ses Odes, il écrit a a Chênaie pour annoncer l'ouvrage, et pour exprimer à Lamennais la ioie et la consolation qu'il doit à ses derniers conseils, le charme même qu'il éprouve à voir son âme, si forte et si profonde dans ses ouvrages, devenir si douce et si intime dans ses lettres : « Quand )e pense que c'est pour moi que vous êtes ainsi, ajoute-t-il, en vente, je suis tout fier. Je voudrais que quelqu'un pût vous dire là-bas quel vide je vois depuis votre absence parmi tous ceux que ] aime, et avec quel sentiment de reconnaissance et de joie impatiente je reçois de vos nouvelles » \ Du fond du cœur, il remercie celui qui trouve toujours des paroles d'amitié tendres et simples, la consolation qu'il faut précisément à la souffrance qu'il éprouve, celui qui sait le confirmer dans cette conviction qui lui est venue depuis longtemps, « qu'un homme supérieur aime avec son génie, comme il écrit avec son cœur ». C'est donc à lui, toujours, qu'il fait appel, dans sa persistante détresse : « écrivez-moi, lui dit-il, vos lettres me font tant de bien!... Mêlez quelquefois mon souvenir à vos pensées et mon nom à vos prières » \ Victor Hugo est conquis ; de toute son âme, il est spiritualiste, disciple de Lamennais et chrétien. ! i>ir Aussi attend-il avec impatience le troisième wolame de \ h ssat.
' Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, II, 58-59- La Chênaie, 9 juin
2 Cor. de V. Hugo (1815-1835), p. 27-28.
3 nid., p. 27-28.
Mais déjà l'inspiration de l'ode intitulée Fision ', condamnation passionnée du xvm^ siècle, qu'il place dans la bouché de Dieu luimême, surtout la préface des Odes ^ qui parurent au mois de juin 1822, attestent l'influence bienfaisante de Lamennais sur Victor Hugo : le poète déclare que « l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses » '. Et s'il se dit idéaliste, s'il proclame que « sous le monde réel il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'oeil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses % ne nous y trompons pas : ce monde réel, ces « choses », ce sont les objets matériels, physiques, sensibles. Comment ne pas nous rappeler alors que Lamennais a flétri, dans YEssai sur flndifférence, « l'abject matérialisme » de son temps, la faiblesse de l'esprit asservi au corps, et qui, « subjugué par les sens », « s'habitue à ne juger que par eux ou sur leur rapport », à ne voir « de réalité que dans ce qui les frappe », à n'exister, en un mot, « que dans le monde physique » ^ Le Christianisme, au contraire, dépassant le monde sensible, « doctrine éminemment spirituelle », et qui familiarise l'honime avec « les plus hautes pensées » \ lui fait atteindre l'essence de tout ce qui est beau, sublime, utile et par là même plein de réalité » '. Voilà pourquoi la poésie, selon Victor Hugo, « n'est pas dans la forme des idées elles-mêmes », c'est-à-dire dans la réalité spirituelle qu'elles expriment ; voilà pourquoi « la poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout » *.
Cette petite préface de la première édition des Odes obéit donc fidèlement aux suggestions mennaisiennes ; et comme la restaura-
' Oiles et Ballades, éd. Hetzel, ne varietur, in-8, I. I, ode X, p. 105.
2 Ihid., p. 5-6.
3 Ihid., p. 5.
*Ibid.,p. 6
>• Essai sur VIndigirence, II, Intr. p. 5 (éd. Garnier, in-i8, 1859).
'Ihid., t. I, p. 39.
■'Ihid., t. I, p. 8.
* Odes et Ballades, p. 6.
tion du spiritualisme dans la société par la religion était un des thèmes principaux de l'Essai sur VIndifférence, la restauration du spiritualisme dans la poésie par la foi est le motif essentiel des quelques lignes qui précèdent le premier recueil poétique de Victor Hugo. Elles sont le premier gage des croyances maintenant maîtresses de son âme et de son inspiration.