‹ Lamennais et Victor HugoChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le mariage de Victor Hugo. — La Muse française et les nouvelles Odes. Victor Hugo catholique mennaisien.

{Juillet iS22. — Décembre iSi)).

Il manque encore à cette foi, pour être fermement assise, la sécurité que le bonheur seul des espérances réalisées peut donner à nos convictions. Tant qu'un avenir incertain menace encore notre porte, le doute l'accompagne au seuil. Mais après les heures d'angoisse à travers lesquelles la foi dans la Providence, jointe à un ferme vouloir, nous a portés, c'est au foyer enfin trouvé, près de celle dont la destinée sera désormais la nôtre, que nos trop faciles critiques et nos derniers blasphèmes se taisent, et que nos croyances s'accotent d'une assiette plus sûre. Dès lors que les événements, guidés par notre patience, ont déterminé notre sort, des idées religieuses, des idées graves nous unissent : douleurs ou plaisirs, étant communs, seront également des joies. Plus de pensées solitaires ; nos décisions ont moins de promptitude et nos actions moins d'audace ; des responsabilités pressenties nous surprennent ; le sens des développements lents, la crainte des critiques hâtives s'éveille en nous.

Victor Hugo va parcourir les phases de cette initiation : d'abord, l'allégresse triomphante de la certitude acquise, quand la Providence met entre ses mains les ressources qui lui manquaient; puis, « le bonheur le plus doux et le plus complet », auquel il ne voit pas

,< de terme dans l'avenir ' « ; bientôt après, des inquiétudes partaaées, maladie d'un frère aimé, naissance d'un fils, et la première grande douleur, In mort du premier enfant. Ainsi dans la joie et les larmes deux existences après s'être longtemps cherchées se confondent • deux volontés ne font qu'une volonté ; les habitudes de l'une deviennent les pensées de l'autre ; la même prière, soir et matin soutient les mêmes espoirs et console les mêmes tristesses ; et la même toi, devenue commune, est le vrai gage de la durée d'une commune tendresse.

Le poète eut un guide, dans cette existence nouvelle : à peine eut-il obtenu cène pension de mille francs sur la cassette royale, qui lui permit d'épouser Adèle Foucher, son premier mouvement fut d'en informer Lamennais : « Il faut que je vous écrive, mon illustre ami, lui dit-il. le i" septembre 1822; je vais être heureux. Il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous n en étiez le premier informé. Je voudrais plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l'ange qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité... Je ne doute pas que tout ce qu'il y a de tendre dans votre âme ne s'intéresse à un amour aussi ancien que moi , àun amour né dans les premiers '.ours de l'enfance et développé par la première affliction de la jeunesse - ».

Quelle fraîcheur exquise d'impressions dans ces lignes, comme a travers l'élan spontané des paroles transparaît la pure )0ie du premier et unique amour, si courageux et bientôt trfomphant ! J en appelle à quiconque a, comme le poète, à cet âge où l'on entrevoit l'avenir à travers bien des songes, espéré la même félicité, rencontré les mêmes obstacles ou des obstacles semblables, et à force d énergie dans ces luttes obscures contre soi-même et contre les choses ennemies qui d'un adolescent font un homme, réalisé ses vofontes. J en appelle à ceux-là surtout qui, plus sages que lui, ou plus heureux, peut-être, ne sont pas descendus plus tard des hautes régions de leur premier amour, et demeurés innocents en acquérant 1 indul-

' Lettre au général Hugo, 19 octobre 1822. 2 Cor. de V. Hugo, (1815-183S), P- 30-3i-

gence, s'en tinrent toute leur vie à leurs premiers rêves. Ils se rappelleront sans doute avec émotion quelques-unes de ces naïvetés de leur jeune allégresse dont le souvenir cependant leur plaît, car elles ont fait résonner leur candeur : elles en sont maintenant à leurs yeux l'irrécusable témoignage. Peut-être, eux aussi, dans la joie des récentes certitudes, ils ont écrit d'une plume trop profane à quelque ami pieux et cher, et qu'ils vénéraient cependant. Mais lui, après avoir appelé les bénédictions de Dieu sur leur union préparée « par une tendresse mutuelle aussi pure que douce », souriant avec indulgence à cette petite erreur qui ne lui paraît pas sans beauté, peutêtre il leur a répondu, comme Lamennais à Victor Hugo : « Sanctifiez ce bonheur même par des réflexions sérieuses sur les devoirs qui vous sont imposés. Ce n'est plus un amour de jeune homme qui convient à votre état présent, mais un sentiment plus solide et plus profond, quoique moins impétueux. Vous êtes époux, vous serez père, songez, songez souvent à tout ce que ces deux titres exigent de vous. Vous ne l'oublierez jamais, si vous vous souvenez que vous êtes chrétien, si vous cherchez dans la religion la règle nécessaire de votre vie, la force de supporter les peines dont nul n'est exempt, et celle même d'être heureux. La joie que vous ressentez est légitime, elle est dans l'ordre de Dieu, si vous la lui rapportez... Mais... c'est une joie du temps, et fugitive comme lui. Il y a une autre joie dans l'éternité, et c'est celle-là qui doit être l'objet de tous les désirs de votre âme. » Puis, craignant tout à coup d'avoir parlé un langage trop austère, avec une simplicité charmante et délicate, le conseiller s'incline vers celui qu'il aime comme un fils selon l'esprit : « Que le ciel cependant, cher ami, répande sur vous et sur celle dont le sort ne sera plus désormais séparé du vôtre, tout ce qu'il y a de plus doux dans les grâces qu'il accorde aux jeunes époux. Qu'il daigne écarter de votre route à travers ce monde ce qui pourrait afiliger votre vie et en troubler l'aimable paix. Voilà les vœux que forme pour vous le plus sincère et le plus tendre de vos amis'. »

* V. Hugo raconté, t. II, p. 65-66. 6 oct. 1822,

Bientôt après, Lamennais revint à Paris ; il fournit à Victor Hugo le moyen de suppléer au défaut de son acte de baptême en attestant que la cérémonie avait eu lieu en pays étranger', le confessa et lui donna le billet dont il avait besoin pour se marier. Il lui fit même promettre de venir l'année suivante lui rendre sa visite en Bretagne ; et l'idée de voir les monuments de Lokmariaquer, les pierres de Carnac avec son illustre ami n'avait pas un médiocre attrait poar le jeune auteur des Odes'\

Lamennais, à dater de ce jour, va prendre sa part de tous les événements intimes, heureux ou malheureux, de la vie du poète, part d'autant plus complète, exclusive, que depuis l'élévation de Chateaubriand au ministère, ses relations avec Victor Hugo subissent un refroidissement sensible ^ Eugène Hugo avait été atteint d'une crise de folie le soir même du mariage ; après une amélioration passagère, le mal avait repris plus violent en décembre 1822, au point de nécessiter l'internement du malade dans une maison de santé; cet événement attristait le récent bonheur du ménage'. Le 16 janvier 1823, Lamennais écrit à Victor Hugo pour le consoler du chagrin qu'il éprouve". Après les couches laborieuses de sa femme % le 23 juillet de la même année, il trouve encore un instant pour lui dire quelle part il prend à ses premières joies de père : « Les inquiétudes qui y sont mêlées, ajoute-t-il, appartiennent à notre malheureuse condition terrestre qui n'admet rien de pur. Omnis creatura ingetnescit. Ainsi, tout nous rappelle à une autre vie, nos joies et nos douleurs'. » Du reste, il l'entretient avec con-

' Letlre de V. Hugo à son père, 13 sept. 1822.

• Lettre de V. Hugo à Adolphe Trebuchet, 2; septembre 1822. Cor. de V. Hugo (i8i5-i8;5}, p. 31.

3 et. Lettre de V. Hugo à son père du 27 juin 1824. Cor. de V. Hugo (181 5- 1835), p. 203-204.

" Le 20 décembre 1822, V. Hugo annonce au général Hugo la crise de folie d'Eugène Hugo. Cl. Corr. de V. Hugo (1815-1835), p. 178-179.

' L'Amateur d'autographes. Juin-juillet 1876.

^ Cf. Lettre de Victor au général Hugo, le 24 juillet 1823 {Corr. de V. Hugo, 18x5-1835), p. 188-190.

■' L'Amateur d'autographes. Juin-juillet 1876. Je dois à M. A. Feugère, uq men-

fiance de ses plus hautes préoccupations, et par exemple dans sa lettre de janvier, il lui fait part de ses inquiétudes relativement à l'ordre politique et social '.

Il réclame, en même temps, la deuxième édition de ses Odes ". Cette lecture dut lui causer une bien vive satisfaction. Le foyer que Victor Hugo s'est conquis a développé chez lui le sentiment chrétien, et dans ce milieu nouveau, si favorable à sa foi, l'influence de Lamennais a pu s'exercer pleinement. Aussi les Odes de l'année 1822 ont-elles un caractère religieux : Vhomme heureux ' oppose les mquiétudes du païen comblé par la fortune au bonheur du martyr chrétien; Napoléon, àms Buonaparte', nous est présenté comme l'instrument et le jouet de la toute-puissance divine ; La Lyre et la Harpe'' met en contraste l'inspiration païenne et l'inspiration chrétienne ; Jéhovah' est une prière et un hymne au Créateur. La préface de la deuxième édition des Odes\ qui parut en décembre 1822, en nous expliquant les intentions de cette poésie grave et pensée, accuse une intelligence déjà plus complète et un sentiment plus profond de la doctrine enseignée dans l'Essai. Tandis que la première préface marquait surtout la préoccupation de la spiritualité, c'est ridée plus austère de PutilUé morale de la poésie dont celle-ci fait le commentaire. Lamennais avait déclaré que la Religion chrétienne n'est (( que l'assemblage et la manifestation de toutes les vérités utiles à l'homme ^ » ; il avait montré « qu'en matière de doctrine la vérité est inséparable de l'utilité » » ; il avait approuvé Rousseau

naisien très averti qui prépare une bibliograpliie complète de la Correspondance de Lamennais, l'indication de plusieurs lettres intéressantes ; qu'.l veuille bien trouver ici l'expression de mes remerciements.

' V Amateur d'autographes. Juin-juillet 1876.

2 Ihid.

» Odes et Ballades, éd. déf. p. 285,

* nid. m — Mars 1822.

« Ibid. 251 — Avril 1822.

^ Ibid. 335 — décembre 1822.

■> liid., p. 6-8, décembre 1822.

^ Essai sur l'Indifférence, \, n.

« Ihid., IV, 84 et II, Pré(. 18.

d'avoir considéré l'erreur comme essentiellement nuisible ' ; surtout il avait pris soin d'unir indissolublement le beau, le sublime et l'utile -. Aussi Victor Hugo se déclare-t-il maintenant « convaincu que tout écrivain... doit avoir pour objet [principal d'être utile'». Comment donc remplira-t-il ce devoir ? Il nous l'a dit en des termes trop évidemment empruntés à l'Essai sur l'Indifférence pour que nous méconnaissions à quelle source il s'est inspiré : il prétend substituer « aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne », et faire parler ainsi à rode « ce langage austère, consolant et religieux dont a besoin une vieille société qui sort encore toute chancelante des saturnales de l'athéisme et de l'anarchie* ».

Ces expressions dénotaient à l'égard des doctrines mennaisiennes une bien complète et bien ardente adhésion. La publication des tomes III et IV de l'Essai sur l' Indifférence, le 19 juillet 1823», fournit à Victor Hugo l'occasion de la manifester plus clairement encore. Il inséra dans la Muse Française un article élogieux, et, plus que cela, tout imprégné du sentiment sincère et religieux des vérités qu'il exposait. La forme même de ces pages montre à quel pomt le poète s'était assimilé la pensée et jusqu'au langage de son illustre ami. Que le lecteur veuille bien en juger lui-même :

Victor Hugo.— Est-il vrai «qu'il existe dans la destinée des nations un moment où les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières convulsions d'un mourant?^ »

Lamennais. — « Lorsque tout mouvement est éteint, lorsque le pouls a cessé de battre, que le froid a gagné le cœur, et que l'haleine du moribond ne ternit plus le miroir qu'une curiosité inquiète

' Essai sur l'Indifferenee, I, 86 et 96.

2 Ibid., I, Introd. 8.

» Odes et Ballades, préf. 6.

* Odes et Ballades, préf. 7.

» Date de l'annuaire de la librairie.

'Muse française, t. I. juillet 1823, p. 91. Littérature et philosophe méUcs.

approche de sa bouche, qu'attendre alors qu'une prochaine et inévitable dissolution ? ' »

Victor Hugo. — « Alors, disent les voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort, l'être et le néant sont en présence ; et les hommes errent de l'un à l'autre comme s'ils avaient à choisir^».

Lamennais. — « Le bien, le mal, l'arbre qui donne la vie et celui qui produit la mort, nourris par le même sol, croissent au milieu des peuples qui, sans lever la tête, passent, étendent la main, et saisissent leurs fruits au hasard ' » .

Victor Hugo. — « L'action de la société n'est plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois, comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain s'arrêtent, ses révolutions commencent... La pensée, la volonté, la hberté, ces facultés divines concédées par la toute-puissance divine à l'association humaine, font place à l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel * » .

Lamennais. — « En considérant la société sous un point de vue plus général, il est impossible de n'y pas remarquer un principe de division qui en pénètre toutes les parties, et par conséquent une cause très active de dissolution. Deux doctrines sont en présence dans le monde : l'une tend à unir les hommes, et l'autre à les séparer ; l'une conserve les individus en rapportant tout à la société, l'autre détruit la société en ramenant tout à l'individu. Dans l'une, tout est général, l'autorité, les croyances, les devoirs; et chacun n'existant que pour la société, concourt au maintien de l'ordre... Dans l'autre, tout est particulier ; et les devoirs, dès lors, ne sont plus que les intérêts... Chacun, maître de sa raison, de son cœur, de ses actions, ne connaît de loi que sa volonté, de règle que ses désirs, et de frein que la force ^ »...

' Essai sur Vlndiffcieuce, I, Introd. p. 3.

2 Muse française, t. I, p. 92, Littérature et philosophie mêlées, p. 259-260.

8 Essai sur l'Indifférence, I, Introd., p. 3-4-

* Muse française, t. I, p. 92. Littérature et phil. mêlées, p. 260.

' Essai, II, Préf., p. 13-14-

Victor Hugo. — « A la prévoyance sociale succède... (la)... cécité animale. La lutte des intérêts passagers remplace l'accord des croyances éternelles ' » .

Lamennais. — Quand les rapports sociaux sont détruits « on ne connaît plus d'autre droit des gens que l'intérêt particulier de chaque nation, ni d'autre droit de la guerre que la force ' »...

Victor Hugo. — « Quelque chose de la brute s'éveille dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée ; il abdique le ciel et végète au-dessous de sa destinée ^ ».

Lamennais. - Remarquez « la brutale insouciance » de l'homme. «Quel avilissement incompréhensible! Son esprit affaissé n'esta l'aise que dans les ténèbres. Ignorer est sa joie, sa paix, sa félicité; il a perdu jusqu'au désir de connaître ce qui l'intéresse le plus... Dernier excès de dépravation intellectuelle où il lui soit donné d'arriver'... Son âme s'est dégoûtée d'elle-même; elle a rougi de sa céleste origine, et s'est efforcée d'en éteindre jusqu'au dernier souvenir... si trompant sa destinée, elle pouvait en effet conquérir la mort, le moyen qu'elle a pris serait iafaillible ' ».

Victor Hugo. — « Alors les événements qui se précipitent avec une rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre caractère de providence et de fatalité ' ».

Cependant Victor Hugo ne veut pas désespérer. L'enthousiasme avec lequel ont été accueillis, dit- il, « les premiers chants de poésie religieuse que ce siècle a entendus, prouve qu'il y a encore une âme dans la société -■ ». Tous les esprits vraiment supérieurs, toutes les pensées nobles et de haut vol tendent aujourd'hui « à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste... et, grâce à leur

i Muse française, t. I, p. 92. Litt. et phil. mêlées, p. 260.

2 Essai sur l'Indifférence, I, 281.

3 Muse française, t. I, p. 92. Litt. et phil. mêlées, p. 260. ■> Essai sur i Indifférence, I, Introd., 4.

5 Essai sur l'Indifférence, 1, Introd., s.

5 Muse française, t. I, p. 93. Littérature et philosophie mdces. p. 260-261.

^ Ihid.

généreuse activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement ' ». On sent avec quelle jeune ardeur et quelle conviction il se range au nombre de ces écrivains méditatifs et de ces poètes inspirés, qui, à la suite de Lamennais, « génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances », s'éloignent des « prétendus philosophes » du xviii' siècle. C'est sa profession de foi qu'il inscrit dans ces lignes où il proclame sa génération « pure, et par conséquent indulgente même pour ces vieux et effrontés coupables », mais pleine d'horreur pour leurs crimes. C'est lui-même, qui, disciple de Lamennais, ne veut pas baser son existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie ; » lui, qui « répudie l'héritage de mort dont la révolution le poursuit » ; lui, qui « revient à la religion parce que la jeunesse ne renonce pas volontairement à la vie », et qui ne doute pas qu'au poète la société de son temps ne « demande des croyances ' ». Car, à défaut des lumières que nous ont apportées les pages de cette étude qui précèdent, l'accent du jeune écrivain suffirait pour en témoigner — c'est en lui que Lamennais a « le plus puissamment contribué à éveiller... cette soif d'émotions religieuses ■' » qu'il sait si bien étancher. Comprenons donc l'hommage discret et reconnaissant qu'il rend à « ce prêtre vénérable » qui « semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en passant '• ». Et s'il déclare que « l'époque de l'apparition de VEssai sur l'Indifférence sera une des dates de ce siècle », rappelons-nous qu'elle fut d'abord une date dans l'existence de Victor Hugo. Il nous signale, en un langage trop personnel et trop ému pour qu'il nous soit permis d'en douter, le mystère de ce livre « que nul ne peut lire sans espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation de notre destinée », et qui s'adresse « au cœur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes ' ». Recueillons surtout précieusement cet aveu,

» Muse française, t. I, p. 93. Littérature et philosophie mUées, p. 261.

2 Muse française, t. I, p. 94. Littérature et philosophie mêlées, p. 261-262.

3 Muse française, t. I, p. 94. Littérature et philosophie mêlées, p. 262. * Ibid.

s Ibid., p. 95.

déjà vérifié dans ce qui précède, mais que la suite de cette étude mettra plus encore en valeur : « Sa pensée laisse toujours dans les esprits trace de son passage ' ». « Chose frappante ! ajoute-l-il, ce livre était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès ! C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de l'éternité'-». Il est si convaincu de la vérité de cette «grande pensée » , que Lamennais, a aidé dans sa force par la force d'en haut », porte, « sans perdre haleine, d'un bout à l'autre de son immense composition », il a tellement foi en cette « idée fondamentale, vaste et unique ' », que « chacun en particulier, dit-il, aurait dû adresser à sa conscience >> les reproches qu'il a faits à l'auteur. « Tous ces vices qu'il voulait bannir du cœur humain ont crié comme les vendeurs chassés du Temple ' ». Et Victor Hugo, après avoir admiré surtout dans l'ouvrage « les chapitres étonnants sur les prophéties et les miracles ' » proclame sa foi solide, il en expose les raisons en des termes bien propres à réjouir l'auteur d'une conversion si complète et si fermement assise : « Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, dit-il, c'est qu'ils dégoûtent profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide » ». Hélas 1 il devait y rentrer un jour ; qui l'eût dit, quand il encourageait Lamennais en ces termes : « Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard les peuples désabusés se pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus : « Ad

' Muse française, t. I, p. 95. Littérature et philosophie mêlées, p. 262.

= Muse jrauiaist, t. I, p. 95. Littérature et philosophie mêlées, p. 262-263.

3 Musc française, l. I, p. 96-97- Littérature et philosophie mêlées, p. 265.

♦ Muse française, t. I, p. 95- Littérature et philosophie mêlées, p. 265.

^ Muse française, t. I, p. 97 = « C'est surtout, ce nous semble, dans les chapitres étontiants sur les prophéties et les miracles, que ce talent brille à un émment degré », écrit-il. En recueillant son article enmars 1834, dans Littérature et philosophe mêlées, V. Hugo a, bien entendu, supprimé ce passage compromettant.

8 Muse française, t. I, p. 104. Littérature et philosophie mêlées, p. 264.

quem ibimus ? Verha vita aUrnce habes. A qui irons-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle ' » .

C'est pour avoir payé d'exemple, pour être allé à Lamennais en cette année 1823, et sans réserve avoir mis son âme entre ses mams, que l'inspiration religieuse domine désormais la poésie de V. Hugo. Il s'adresse à ses odes pour les encourager au bon combat :

« Il faut combattre les méchants, C'est un sceptre aussi que la lyre 1 Dieu, dont nos âmes sont l'empire, A mis un pouvoir dans les chants ■ ».

Il voit un rayon du ciel plonger à travers la nuit de l'histoire, sous les destins apparemment désordonnés du monde il découvre la Providence, « et dans tous les chemins montre le pas de Dieu ^ ». Dans le Dernier chant * il se déclare inspiré de Dieu qui lui a donné « le don de la parole » pour y faire résonner son nom : « Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil » , le sommeil de l'indifférence en matière de religion; mais du moins, s'écrie-t-il, « mes chants volent vers Dieu, comme l'aigle au soleil ' ». Il évoque avec une religieuse terreur la future venue de l'antéchrist \ En juin, il s'adresse à son âme, « passagère immortelle, esclave de la vie », « reine de l'éternité », et dont le souffle a visité sa lyre, « chaste sœur des harpes de Sion " ». Avec elle, il parcourt la création divine dont il rappelle les phases selon les Livres saints, et décrit depuis le Paradis terrestre jusqu'à la descente du Christ aux enfers, l'histoire de

1 Muse française, 1. 1, p. 105. Littérature et philosopie mêlées, p. 264-26$.

2 Odes et Ballades, p, 123-124. Je suis heureux de me trouver d'accord avec M. Ernest Dupuy, qui dans son livre récent, plein de finesse et d'une information très pure, La jeunesse des romantiques, signale en 1825 l'influence de Lamennais sur Victor-Hugo. {La jeunesse des romantiques, Paris, société française d'imprimerie et de librairie, p. 60.)

3 Ibid., p. 125-127 : L'Histoire.

^ Ibid., p. I73-I76.

» Odes et Ballades, p. 174.

• Ibid., p. 313-318.

' Ibid., 290-295.

l'humanité '. En juillet, il oppose la prétendue liberté apportée par la révolution, qui n'était que la pire des tyrannies, à la Liberté véritable, fille de ce Dieu qui « du joug du mal a délivré le monde », et son ode tout entière n'est que le développement de cette devise, si souvent répétée et commentée par Lamennais, de cette devise qu'il inscrit en tête : Christus nos liberavit \ En août, il prend conscience d'avoir été marqué « par le Seigneur » parmi ses frères, d'un « signe funeste et beau ^ », la colombe du Christ et 1 aigle des prophètes >■> visitent ses nuits, et, poète, armé « d'un sacerdoce auguste », « il apporte d'en haut à l'homme qui menace - la prière du Tout-Puissant* ». Ou bien, descendant de cet imposant piédestal, penché sur le berceau de son nouveau-né, il écrit ces AcHons de grâces dont l'allégresse est si religieuse :

« Voici la vérité qu'au monde je révèle, Du ciel dans mon néant je me suis souvenu ; Louez Dieu ! la brebis vient quand l'agneau l'appelle, J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu ' ».

Deux mois après, en octobre, quand le petit cercueil qui contenait ses premières espérances a passé sa porte, c'est à l'ombre du même enfant qu'il adresse des vers dont l'inspiration est chrétienne encore «. En décembre, l'ode sur la mort de M'" de Sombreuil est toute remplie de la pensée de Dieu '. ^

Victor Hugo est sincèrement et profondément catholique, et catholique mennaisien.

1 ^'ÈZ'sT^Indiffèrenc, I. 55-56, et surtout 325. 1^6. 528 où se trouve la formule qui sert d'épigraphe à l'Ode. Cf. aussi Drapeau Blanc, « juillet et 4 août 1823, art. sur la Tolérance, par Lamennais, qui ont pu inspirer cette ode (2"s mélanges, p. 374).

3 Odes et Ballades, p. 1 47-1 53-

^liid., p. 245-249. Le poète.

» Odes et Ballades, liv. V, Ode XIV, p. 383-386.

6 Ibid., liv. V, Ode XVI, à l'Ombre d'un Enfant, p. 389-590-

1 Ibid., liv. II, Ode IX, p. 167-172.

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