CHAPITRE PREMIER
I a préface des Nouvelles Odes. - Vérité religieuse et Vérité littéraire. - Premier effort de Victor Hugo pour accorder mennaisiar>isa.e et romant.srne.
(Janvier-Mars 1S24.)
L'on a vu, dans la première partie de cet ouvrage, comment à la faveur des premiers troubles de sa jeunesse, la lecture d abord, puis la rencontre et la direction de Lamennais avaient pu porter tous leurs fruits, et à travers un développement religieux dont nous avons indiqué les phases, conduire Victor Hugo au catholicisme. Ses oeuvres seront désormais marquées au coin de ses croyances nouvelles, et l'examen des Odes et des Nouvelles Odes nous la dé)à fait pressentir. Mais en même temps que sa pensée religieuse ses amitiés littéraires ont évolué ; s'il ne s'avoue pas romantique, il 1 est du moins de cœur ; nous assisterons donc maintenant à 1 effort du poète incliné vers le romantisme pour y entraîner les mennaisiens à sa suite ; et peut-être n'est-ce pas le spectacle le moins curieux que cet espèce de choc en retour, que cette conversion littéraire tentée, et réussie, par le néophyte, sur ceux mêmes qui l'ont inverti
Après h spiritualité, après r utilité, c'est en etfet à h Vente delà doctrine et de la poésie que Victor Hugo s'attache à présent; point
de vue plus profond, dénotant une intelligence plus complète, une conviction plus enracinée ; point de vue du reste qui embrasse les autres dans le système mennaisien, puisque la spiritualité et l'utilité n'y sont que des indices de la i&ité : « En matière de doctrine, la vérité est inséparable de l'utilité..., toute doctrine avantageuse au genre humain, et à plus forte raison toute doctrine nécessaire est une doctrine vraie » '. Le bien social n'est-il pas « la vérité réalisée par la constitution, les moeurs et les lois ? ' » C'est donc toujours sur les traces et selon les conseils de Lamennais, qu'après avoir voulu faire de la poésie idéaliste, puis de la poésie utile, l'auteur des A^omvelles Odes veut écrire des poésies vraies.
Cette recherche de la vérité littéraire se présente à lui sous un angle spécial, qu'il convient tout d'abord de déterminer exactement: la littérature, selon Victor Hugo, n'est vraie qu'à la condition d'être l'expression fidèle de la société dans laquelle elle a pris naissance. Et sans doute cette conception était celle de la jeune école littéraire ; mais, le fait est remarquable, les mennaisiens pouvaient aussi en revendiquer la paternité pour leurs chefs. Ainsi s'explique que l'action dont nous allons suivre les progrès se soit tout d'abord engagée sur ce terrain.
Je n'ignore pas qu'on a attribué ' à l'influence de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, la déclaration suivante de Victor Hugo dans sa préface de mars 1824: « 11 est reconnu que chaque littérature s'empreint plus ou moins profondément du ciel, des mœurs et de l'histoire du peuple dont elle est l'expression. Il y a donc autant de littératures diverses qu'il y a de sociétés différentes' ». Mais cette conception chère aux romantiques, ne devait pas l'être moins aux mennaisiens, et doit être attribuée en partie chez Victor Hugo à une influence dérivée de celle de Lamennais, avec laquelle se confond du reste l'influence de Bonald.
' Essai sur V Indifférence, I, IV, 84 ; v. aussi iiid., I, 100 ; II, préf. 18 ; II, 60, etc.
' Essai sur r Indifférence, I, 265.
' Edm. BiRÉ, V. Hugo av. i8}0, p. 363.
* Odts et Ballades, préf. p. 12.
• l'^r, fnif Vinnneur à M"' de Staël de la théorie Tp ne sais pourquoi 1 on tait nonneur .i m
je ne saib puui^ i:„i„;rf.c; et les institutions sociales.
leurs arts; dans limpertection principe du
p .IsÏnd. . un/™,«re si.pl. cl,a„,pé„e, ="'««-;-''-; J,n„i, oue la société politique penchait vers la révolution, qui S h a ener à «tar pL.tH des sociétés "-«""l-;;;;^ telLtion du pouvoir monarchique et la dissolution de tous le.
'Il eTt'thable que l'influence de Bonald sexerça d'abord sur ViCorHugopar l'Lrmédiaire et sous le couvert de Lautennais.
. n. i. p.»., I. IV, V. ti. U Cls.b, ln-8, .«45, P- »<•■
sans doute Sainte-Beuve prétend que lorsque le poète entra en relation avec Lamartine en 1821, « il voyait déjà Bonald, surtout l'abbé de Lamennais ' ». Affirmation un peu en l'air et qu'il nous est permis de contester, puisque, en ce qui concerne l'auteur de l'Essai, elle est formellement inexacte. Tout porte à croire, au contraire, que Lamennais aurait conduit Victor Hugo à Bonald, j'entends, à ses ouvrages, il lui devrait donc, au moins autant qu'à M""^ de Staël, l'idée que la littérature exprime la société.
Au reste, il convient de n'exagérer ni dans un sens ni dans l'autre, et je ne m'étonnerais vraiment pas qu'à cette époque Victor Hugo n'eût la connaissance directe ni des ouvrages de M""' de Staël, ni même de ceux de Bonald. Il n'est pas trop malaisé, en effet, de découvrir la source à laquelle il a puisé : c'est un article du Mémorial Catholique, qui parut en janvier 1824 dans la première livraison du recueil, et dont l'abbé de Salinis est vraisemblablement l'auteur'. Cet article contient deux références essentielles : l'une qui renvoie au livre de l'Allemagne, de M"'^ de Staël, pour la définition du romantisme ' ; l'autre rappelle que Bonald a depuis longtemps signalé les rapports entre le développement de la littérature et celui de la société *. En croyant apercevoir dans cette préface des Nouvelles Odes, publiée en mars 1824, l'influence deM"i«deStaël, n'aurait-on pas été dupe d'une de ces documentations de seconde main dont il faut toujours se méfier avec Victor Hugo ?
N'oublions pas, en effet, qu'au début de 18241e Cénacle de la Muse française tient des réunions plus régulières et plus fréquentes, réunions qui, à dater de la nomination de son chef Nodier comme bibliothécaire à l'Arsenal, iront se multipliant. Victor Hugo, Alexandre Soumet, Jules Lefèvre, Jules de Rességuier, Gaspard de Pons, Alfred de Vigny, Adolphe de Saint-Valry, Ulric Guttinguer, Chênedollé, Emile Deschamps et Delphine Gay faisaient partie de cette petite société de poètes qui^ échappés au classicisme et ralliés
' Port, contemp., I, 402.
' Mémorial Catholique, t. I, janvier et février 1824, p. 49-60 et 96-101.
' Ibid., p. 96-97.
♦ Ihid., p. 99.
- es -
au romantisme, joignaient à un caractère royaliste et religieux, au mépris Je la révolution et à la haine de la vulgarité libérale, le culte fervent du Moyen Age. Les première ballades de Victor Hugo ', \c chant du Cirque \ le chant du Tournoi \ accusent cette nouvelle influence. Le poète fit alors de vifs efforts pour mettre d accord la jeune école de Lamennais, qui, au mois de janvier 1824, fondait h Mémorial Catholique sous ses auspices, et le groupement du premier Cénacle auquel il se rattachait.
Ces considérations seules permettront d'avoir l'enteme exacte de la Préface des Nouvelles Odes '. Il faut se reporter, pour la comprendre à l'article de la première livraison du Mémorial Catholique auquel il a été fait allusion plus haut ; car cet article dut s'imposer à l'attention de Victor Hugo, non seulement par son utre significatif • De l'autorité en littérature, mais encore parce qu'il contrariait les projets du poète ; surtout il semblait le mettre en contradiction avec lui-même par le conflit qu'il établissait entre les deux objets de ses plus vives sympathies : mennaisianisme et romantisme.
Il est aisé d'apercevoir, disait l'auteur, les rapports nécessaires qui existent entre les objets de la pensée et de l'activité humaine : dans les lettres comme dans la philosophie, on découvre deux doctrines en conflit. Les mêmes germes de révolution se font sentir dans la littérature d'une part, de l'autre dans la religion et la société. Dans le monde littéraire, la révolution agit plus ouvertement qu'ailleurs ; i\ s'y élève — et l'auteur le prouve par des citations du Mercure, du Constitutionnel et des Tahkltes universelles, une secte d'indépendants qui « ne prétend à rien moins qu'à tout refaire, et qui, si elle vient a bout de ses desseins, perdra tout, là comme ailleurs, sous prétexte de tout renouveler». De là la nécessité de résoudre une question première, «la question de la règle du goût». Cette question, dit l'auteur qui transpose évidemment ici les doctrines religieuses et
. c;«./.i(.824),;.5y;fc(.823), la GrmuVmhc (182^). Odes et Ballades, p. 435
et seq.
2 Ibid.,U IV, ode XI, p. 303-506, janvier 1824.
3 Ibid., t. IV, ode XI, p. 307-3i2> i^"^'«' '^^4- •» Odes et Ballades, p. 9-21, février 1824.
sociales de Lamennais, cette question est analogue à celle de la certitude. Si Ion suppose « que le goût de chaque homme est seul juge de ce qui a le droit de plaire ou de ce qui est vicieux », on aboutit nécessairement au scepticisme littéraire. Mais en littérature comme ailleurs « le oui et le non ne peuvent jamais être vrais à la fois du même objet ». Quel moyen, dès lors, de distinguer le bon goût ou le goût vrai parmi tant de goûts opposés ? Vous n'en découvrirez pas « tant que, pour trouver la règle du véritable goût, vous ne vous élèverez pas au-dessus du goût individuel ' » . Est-ce donc qu'il ne faudrait pas disputer des goûts ? Faut-il tout admettre ? Mais a la tolérance littéraire serait la mort de la littérature », comme « la tolérance religieuse détruit toute religion ». « L'accord de nos jugements avec les jugements du plus grand nombre, tel sera donc, en ceci comme en toute autre chose, le fondement né- <:essaire de la certitude, et la règle souveraine de la vérité. » Autrement dit, l'on doit reconnaître la nécessité du principe d'autorité en matière de goût -, seule jègle souveraine, infaillible et décisive. « En appliquant ces principes, concluait l'auteur, nous trouverons le véritable point de vue sous lequel on doit envisager la littérature classique, ou générale, qui, n'étant que ce qu'il y a de commun dans la littérature saine de tous les peuples, n'est pas comprise par ceux qui n'y voient que l'expression d'une société particulière, et la littérature romantique, sortie du protestantisme, à qui elle a emprunté son principe fondamental d'indépendance et ce défaut essentiel d'unité et ce vaoue qui la caractérise, et enfin cette littérature révolutionnaire dont on nous menace, véritable abîme ouvert au milieu du monde littéraire, et où pourraient s'engloutir à la fois toute la gloire du passé et toutes les espérances de l'avenir " ».
Dans le second article qui parut au mois de février 1824, de Salinis signale le schisme qui, dit-il, « s'est opéré de nos jours dans le monde littéraire ». Une secte est née, et fait parmi nous des progrès rapides. Et il cite un passage de V Allemagne dans lequel
» Mnnorial catholique, t. I, F" livraison, janvier 1824, p. 55.
2 Ibi,!., p. 58.
3 Mémorial catholique, t. I, i" livraison, janvier 1824, p. 60.
M- de Staël définit le romantisme comme la poésie « née de la chevalerie et du christianisme », tandis que le classicisme serait né c du paganisme « et des « institutions grecques et romaines ». Ma répond-il, il y a là une erreur capitale qu il faut détruire !^M-de'Lël. et après elle tous les apologistes du romantism Lt confondu deux choses bien distinctes, le goût de 1 ecrivam e les suiets sur lesquels il s'exerce, \cfond et la forme des productions Itt r r s" >. Or, sans doute, la littérature de chaque nation aura : e 1 particulières, expression d'un goût national et auxquel es l'écrivain doit se soumettre toutes les fois qu'elles ne sont pa oppolées ^ un goût plus général. Mais on doit admettre aussi qu il exfste une légiflation littéraire supérieure, des principes fixes, les m mes chez tous les peuples, dans tous les pays, et que le temp ne reuTpas détruire, parce que le temps ne détruit pas l.nature des choses Tuisu ivrontàtoutes les révolutions, parce q- ^^ ;-^f «^.T^' r modifient les idées delà société, ne changent pas le fond de a ?a"oThumaine. Or, la littérature classique est toute renfermée dans es dogmes, qui ne peuvent être une supersUHon, par cela même Ss on ffit par'ie de la religion littéraire de tous les siècles es Is éclairés qui furent avant nous ; dans ces traditions que tous les bons pHs se sont léguées d'âge en âge, et qui par là même ne peu ent'être repoussées que par les esprits mal faits ; dans ces règle enfin qui, étant communes à toutes les littératures^^ ne peuvent tre egar ées comme des conventions arbitraires Nous n avon Sus besoin de prouver qu'entendues ainsi les doctrines classiques ont une autorit'é que l'on ne peut ébranler sans détruire tous les fondements de la littérature. )'
Cependant, il est vrai que la littérature doit « suivre le progrès des idées et se mettre en harmonie avec la raison, 1- .^^urs, ^e besoins delà société». Elle doit, comme Bonald la d ailleurs indiqué depuis longtemps, renoncer aux fictions du paganisme t comprendre « combien de beautés d'un ordre supérieur peuv nt porter dans les arts d'imitation tant de lumicres dont le chnstia-
1 [lui 2" livraison, février 1824, p. 97-
nisme a éclairé la société, tant de sentiments nouveaux dont il a peuplé le cœur de l'homme, tous les sacrifices qu'il a mspirés, tous les mystérieux secrets de notre nature qu'il nous a dévoilés, tous les rapports merveilleux qu'il a établis entre la terre et le ciel. » Il faut du moins constater « comme un fait que l'on ne peut plus nier, que le christianisme, en civilisant les peuples modernes, s'est lié d'une manière si intime à toute leur existence, que le beau comme le vrai doit se trouver pour eux dans le christianisme ; que les arts, qui sont l'expression de la société, doivent finir par peindre la société telle qu'elle est, et exprimer, pour être réellement attachants, les vérités et les sentiments qui se sont emparés de la pensée et du cœur de l'homme » ; qu'enfin « désormais nos poètes doivent devenir chrétiens sous peine d'être ridicules ' ».
Mais le tort des romantiques « est de se figurer que le goût littéraire doit nécessairement changer avec l'objet de la littérature ; qu'il faut des règles toutes nouvelles pour traiter des sujets nouveaux », et que la révolution morale qui a détruit le paganisme « a détruit aussitôt le mérite des formes parfaites dont les écrivains supérieurs de l'antiquité surent revêtir leurs compositions* ».
Rejeter la littérature révolutionnaire qui introduit l'anarchie dans les lettres sous prétexte de tolérance, lui substituer une littérature qui reconnaisse le principe d'.iutorité en matière dégoût, c'est-à-dire un classicisme chrétien, telles étaient les idées et les intentions dominantes de ces deux articles que Victor Hugo eut, à n'en pas douter, sous les yeux, quand il écrivit, en février 1S24, la préface des Nouvelles Odes. Cette préface, en effet, ne prend toute sa valeur que si on la considère comme une réponse à ces articles ; mais réponse, chose curieuse, faite au nom du mennaisianisme mieux compris, et qui, par suite, est un appel adressé par Victor Hugo aux mennaisiens, un effort pour les attirer vers ce romantisme du premier Cénacle devenu maintenant son propre milieu littéraire.
L'auteur des articles avait reproché au romantisme d'être une
* Mémorial catholique, t. I, 2« livraison, février 1824, p. 100. ' Ibid., loi.
littérature révolutionnaire. Et Victor Hugo répond en repoussant d'abord cette distinction arbitraire de romintique et de classique à laquelle il se refuse à attribuer aucun sens. Si par classique il taut entendre avec l'auteur des articles le vrai littéraire, l'ensemble des règles générales communes à toutes les littératures, il est évident que tous voudront être classiques. Mais alors « le beau dans Shakespeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être étudié) que le beau dans Racine ; et le faux dans Voltaire est tout aussi romantique (si romantique veut dire mauvais) que le faux dans Calderon. Ce sont là de ces vérités naïves qui ressemblent plus encore à des pléonasmes qu'à des axiomes' ».
En quel sens peut-on qualifier de révolutionnaire cette littérature qu'on attaque avec tant d'instinct d'un côté (voilà pour les libéraux classiques) et si peu de sagacité de l'autre (voilà pour;,Saliniset le Mémorial catholique) ? Si l'on veut dire qu'elle est un produit de la révolution, la chose n'est pas niable. Comment pourrait-il en être autrement ? « Après une révolution politique qui a frappé la société dans toutes ses sommités et dans toutes ses racines, qui a touché à toutes les gloires et à toutes les infamies, qui a tout désuni et tout mêlé ; après une commotion efli'rayante et qui n'a'rien laisse dans le cœur des hommes qu'elle n'ait remué, rien dans l'ordre des choses qu'elle n'ait déplacé», comment nul changement n'apparaîtraitil dans l'esprit et le caractère d'un peuple'? N'est-ce pas Lamennais lui-même, faut-il sous-entendre ici, qui a déclaré que « toujours les grands changements dans l'ordre politique concourent avec des changements semblables dans les opinions ' ? »
Une révolution littéraire doit donc être le résultat de notre révolution politique. « La marche sombre et imposante des événements par lesquels le pouvoir d'en haut se manifeste aux pouvoirs d'icibas, l'unité éternelle de leur cause, l'accord solennel de leurs résultats, ont quelque chose qui frappe profondément la pensée. Ce qu'il y a de sublime et d'immortel dans l'homme se réveille en sursaut,
' Odes et Ballades, p. 11-12.
2 Ihid., p. 14.
' Essai sur l'Indiffireiice, I, 32.
Lamennais et Victor Hugo î
au bruit de toutes ces voix merveilleuses qui avertissent de Dieu. » Concevant avec Lamennais la Révolution comme un fait providentiel, Victor Hugo considère comme providentielle aussi l'apparition des'génies qui l'expriment; et c'est à un article de Lamennais qu'il emprunte la formule qui traduira sa pensée : « Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient. Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations, et c'est ainsi que les enseignements célestes se continuent par des chants. Telle est la mission du génie ; ses élus sont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se tairont ni jour ni nuit'. » Opinion chère à Lamennais, dont l'expression empruntée à l'Essai a déjà servi d'épigraphe à l'Ode le Génie. « Les circonstances ne forment pas les hommes ; elles les montrent : elles dévoilent, pour ainsi dire, la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement -. »
La littérature présente, telle que l'ont créée les Chateaubriand, les Staël, les Lamennais^ est donc bien en un sens une littérature révolutionnaire, puisqu'elle est un produit de la révolution ; ei c'est la prem.ière partie de la réponse de Victor Hugo.
Mais voici maintenant la seconde : cette littérature, quoiqu'enait dit l'auteur des articles visés, « n'appartient en rien à la Révolution ' » . Car elle peut en être en partie le résultat, elle peut être le produit
< Odes et Ballades, p. i6. Cf. l'épigraphe de l'article de Lamennais : Du devoir dans les temps actuels {Nouveaux Mélanges, p. 416 et seq.) : « Super murostuos Jérusalem constitui custodes, tota die et totanocte inperpetuum non tacebunt, etc..» (Isaïe, LXii, 6-7), Le passage est traduit à la fin de l'article : « Voici ce qui est écrit : « Jérusalem ! j'ai posé des gardes sur tes murs ; et, ni le jour, ni la nuit, à jamais, ils ne se tairont... » L'article a paru en 1825.
» F. de Lamennais — ap. V. Hugo — Odis et Ballades, p. 273.
» Odes et Ballades, p. 16.
* Odes et Ballades, ibid.
<ie ce formidable ébranlement, sans en être 1 expression : « La société telle que l'avait faite la Révolution, a eu sa littérature, hideuse et inepte comme elle ». Et c'est proprement la littérature révolutionnaire, la seule qui mérite ce nom. Mais « cette htterature e cette société sont mortes ensemble et ne revivront plus ». C est donc se méprendre étrangement que de confondre cette littérature morte avec la littérature nouvelle. , ,
Elles diffèrent du tout au tout : car la jeune litierature qu on présente comme anarchiste, est au contraire soumise à l ordre, chrétienne, et, pour tout dire, vraie. «L'ordre -naît de toutes parts dans les institutions», et Lamennais ^^ en a montre 1 importance , « il renaît également dans les lettres» ». Et comme Lamennais a prouvé que « la Religion, en forçant l'homme à obéir au pouvoir, assure la liberté des peuples" », Victor Hugo qui voit près de lui la charte unie au catholicisme restauré ajoute : « La religion consacre la liberté : nous avons des citoyens. La foi épure 1 imagination » et sur ce point il est d'accord avec Salinis ; « nous avons des poètes ». C^-tte littérature classique et chrétienne, c'est-à-dire vraie, que réclamait l'auteur des articles, elle existe donc, et c'est précisément cette jeune littérature que, par une étrange aberration il combat : « La vérité revient partout, dans les mœurs, dans les lois, dans lesarts. La littérature nouvelle est vraia^ » Parler de tolérance littéraire et d'anarchie en face de la Muse française, c'est commettre la plus grave erreur, c'est méconnaître l'eftbrtde reconstruction qui la caractérise. De même que le retour à la vérité religieuse et pohtique a été ou sera bientôt le définitif résultat de la Révolution française, le retour à la vérité littéraire en est la conséquence ; car la littérature exprime cette société de demain qu'ont annoncée et qu'imposent aux générations futures les voix prophétiques du génie : « La littérature
' Odes et Ballades, ibid.
« Essai sur l'Indifférence, I. 262 et seq.
» Odes et Ballades, p. 15. »
* Essai sur VhidiSéreuce. 1. 63. Cf. aussi I, 290-29' ; «' 5""°"' 3^6-328.
•• Odes et Ballades, p. 15.
« Ibid., p. 15.
actuelle que l'on attaque avec tant d'instinct d'un côté et si peu de sagacité de l'autre, est l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortira sans doute du milieu de tant de ruines récentes. Il faut le dire et le redire, ce n'est pas un besoin de nouveauté (comme Salinis semblait le croire en qualifiant la jeune école de scde littéraire) qui tourmente les esprits, c'est un besoin de vérité, et il est immense'. » Lamennais n'avait-il pas déclaré que « la vérité est la vie, l'unique cause d'existence de l'homme et de la société- », et que « le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais le siècle qui néglige, qui dédaigne la
vérité ' ? »
Mais pour que la littérature nouvelle soit vraie au sens mennaisien du terme, il faut qu'elle accepte le principe d'autorité. Salinis niait qu'elle le fît ; et Victor Hugo le soutient au contraire. Il adopte donc complètement la thèse de son adversaire qu'il veut rappeler à lui. Il est comme lui, et il veut être plus encore que lui, disciple de Lamennais. Salinis a déclaré que l'autorité de la tradition et^ de la raison commune doit être la seule règle du goût; car le principe d'autorité est « si nécessaire, que rien sans lui ne subsiste ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre moral, ni dans l'ordre religieux'^ » ; et qu'il « ne périt qu'avec la dernière vérité = ». Le goût en littérature ne peut pas plus être le sentiment particulier qu'il ne l'est en matière religieuse". Que sera-t-il alors, sinon l'autorité de la raison commune ? Voilà ce qu'avec Lamennais proclamait le Mémorial Catholique et voilà ce que déclare aussi Victor Hugo ; c'est sur ce terrain qu'il se place pour défendre la poésie nouvelle ; mais tandis que l'auteur des articles prétendait qu'elle était révoltée, il soutient, lui, qu'elle est pleinement soumise à l'autorité : « Ce besoin de vérité, dit-il, la plupart des écrivains supérieurs de l'époque tendent
' Odes et Ballades, p. 16-17.
* Essai sur l'Indifférence, I, Introd. 6. .
* Essai sur Vlndi^éreiice, I, 143. !■ JUd., I, 144-
« Ihid., I, 150.
à le satisfaire. Le goût qui n^est autre chose que l'autorité tn /.7/^ra/«r^, leur a enseigné que leurs ouvrages, vrais pour le tond, devaien ê re également vrais dans la forme ; sous ce rapport ils ont fait faire un pas à la poésie'. » Victor Hugo prend donc acte des réserves du Mémorial par rapport à la littérature classique. Nous avons entendu Salinis distinguer le fonà de \^ forme, et déclarer que le/onrf classique était vrai, quoique la jorme ne le fût pas ; telle est aussi 1 opinion de Victor Hugo; seulement les conclusions qu'il en tire sont - naturellement 1 tout à l'avantage de son école : « Les ecrivains^^^ autres peuples et des autres temps, dit-il, même es admirabl s écrivains du grand siècle, ont trop souvent oublié dans 1 ex -tion le principe de vérité dont ils vivifiaiem leur composition >> l y a donc des « fautes de vérité » dans « nos meilleurs auteurs fau s qui ne som, en définitive, qu'un « défaut de goût' ». Défautfunes^ nui a « introduit en France je ne sais quel genre faux, qu on a fort bien nommé h genre scolasiique, genre qui est au classique ce que a superstition et le fanatisme sont à h religion, et qui ne contrebalance aujourd'hui le triomphe de la vraie poésie que par auton^ respectable des illustres maîtres chez lesquels il trouve malheureusèment des modèles ^ » .,'„„„
Ainsi l'école nouvelle est plus soumise à 1 autorité qu aucune ne le lut avant elle ; et elle ne s'oppose à la littérature dite classique que parce qu'obéissant la première à toutes les exigences du goût, c està-dire de l'autorité, elle s'efforce d'être vraie dans la forme comme
dans le fond. .
Cet effort suppose du reste des initiatives qui le réalisent mais
dans la détermination même de cette indépendance du poète, Victor
Hugo ne se montre pas moins mennaisien que dans ses assurances
de dévouememà l'autorité. Vautorité n'est pas, pour Lamennais, le
principe d'action dans la société, mais elle pose les limites entre
' Odes el Ballades, p. 17.
2 Ihid.
'■> Ibid., p. 18.
■> Ihid., p. 19.
» lUd., p. 19.
lesquelles la raison individuelle peut agir ' ; celle-ci est toujours l'élément moteur, mais qui, sans règles, risquerait de s'égarer. Aussi Victor Hugo considère- t-il « les règles comme la limite qu'il ne taut jamais franchir, et non comme le sentier qu'il taut toujours suivre. Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau, mais elles ne le circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale : elles ne peuvent tout prévoir. Un homme ne sera jamais réputé vertueux parce qu'il aura borné sa conduite à l'observance du Code. Un poète ne sera jamais réputé grand, parce qu'il se sera contenté d'écrire suivant les règles. La morale ne résulte pas des lois, mais de la religion et de la vertu. La littérature ne vit pas seulement par le goût (que Victor Hugo d'accord avec Salinis a considéré, selon la doctrine de Lamennais, comme l'autorité en littérature), il faut qu'elle soit vivifiée par la poésie et fécondée par le génie * ».
La littérature du xvn' siècle, faute d'avoir été pleinement chrétienne en un siècle chrétien, a donc en partie failli à sa tâche. Si elle eût invoqué le christianisme, si « ses poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patrie », les « doctrines sophistiques » du xviu= siècle n'auraient pu triompher. La religion aurait trouvé un abri « dans le sanctuaire des lettres ». « Le goût national, accoutumé à ne point séparer les idées de religion et de poésie, eût répudié tout essai de poésie irréligieuse, et flétri cette monstruosité non moins comme un sacrilège littéraire que comme un sacrilège social. Qui peut calculer ce qui fût arrivé de \z philosophie, si la cause de Dieu, défendue en vain par la vertu, eût été aussi plaidée par le génie » ? Mais, par malheur, notre littérature « était plutôt Texpression d'une société idolâtre et démocratique que d'une société monarchique et chrétienne ». Aussi fut -il facile aux « philosophes » de
'a Le principe d'action ou la foi ->. (Essai sur Vlndiffêrenu, I, 53). Cette distinction deviendra plus tard, dans VEssai d'un système de Philosophie calholiqut, la distinction de ['ordre de foi et de l'ordre de conception. Cf. mon édition de cet ouvrage de Lamennais, resté jusqu'ici inédit, (i vol. grand in-l6, Bloud et C'= éd.)
• Od^s et Ballades, p. 20, n.
« chasser des cœurs une religion qui n'était pas d.ns les esprits • «. Le classicisme doit mourir et faire place à la jeune littérature, parce qu'il n'est pas chrétien. ^
V Hugo cherche donc à prouver dans cette préface, qu en définitive, condamner la littérature nouvelle, c'est ne pas être assez mennaisien. Quelle inconséquence en effet de la part d un disciple de Lamennais,si. d'une part, l'auteur de 1 Essat sur Indifférence est un des trois plus illustres représentants de la nouvelle école ; si. d'autre part, les théories littéraires sur lesquelles s'appuie le Cénacle concordent parfaitement avec les doctrines de Lamennais C est donc au nom de Lamennais que V\cior Hugo re]ene \z scoIasUque littéraire, véritable superstition, et c'est en son nom encore qu U rappelle à ce disciple qui l'avait trop oublié, que l'autorité des règles marque des limites à l'action qu'elle circonscrit, mais par ellemême est incapable de rien produire si le génie ne l anime.
La conclusion de Victor Hugo n'est pas moins significative : la tâche du poète doit être de réparer le mal fait par les sophistes du xvui^ siècle • « // doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin. // doit les ramener à tous les grands principes d ordre de morale et d'honneur; et, pour que sa puissance leur sou douce, il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu- ».
C'est à la suite de Lamennais, sous l'influence directe de sa théorie de l'inspiration, que Victor Hugo adopte pour la première fois cette attitude qu'il ne quittera plus désormais, du poète- prophète, flambeau de l'humanité devant laquelle il porte la lumière du vrai.Nourri de ses doctrines, pour répondre - au nom même de sa pensée mieux comprise - à ceux qui avaient voulu s en faire les interprètes en littérature à l'heure de l'épanouissement du premier Cénacle, en 1824, Hugo met aux pieds de Lamennais la littérature nouvelle.
>■ Odes et Balladts, p. 20-21.
» Ibid., p. 21.