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CHAPITRE II

Lamennais et les Odes et Ballades : L'art et la liberté.

1. Intimité de Lamennais et de Victor Hugo ; le voyage en Suisse et l'inspiration religieuse che[ Victor Hugo. — II. L'évolution libérale du mennaisianisme : la liberté dans l'ordre. — III. La préface des « Odes et Ballades » : la liberté dans l'art.

Intimité de Lamennais et de Victor Hugo ; le voyage en Suisse et l'inspiration religieuse che^ Victor Hugo.

Lamennais sut gré à Victor Hugo d'un tel effort et d'une telle attitude ; nous ne pouvons en douter. Leurs relations deviennent plus intimes et, par exemple, le 6 septembre 1824, à peine revenu de son voyage en Italie, Lamennais invite le poète à dîner avec lui '.

Ses disciples sont moins bienveillants : les préventions du Mémorial Catholique contre le romantisme persistent, et la livraison de janvier 1825 contient, avec des vœux ironiques à l'adresse des romantiques, un article véhément dans lequel O'Mahony qualifie VEloa d'Alfred de Vigny de « monstruosité impie- ». Hugo devait paraître quelque peu suspect dans un milieu aussi intransigeant, et l'on rencontre, en teuilletant le Mémorial, plus d'un avertissement voilé à son adresse ^ ou à l'adresse des jeunes écrivains qui, à son exemple, se rapprochaient de la nouvelle école. Il reste que la pro-

* Catalogue Bovet, n° 810.

" Mémorial catholique, t. II, i'° livraison, janvier 1825, p. 7-8.

»/JiV., p. :36.

tection de Lamennais impose le silence sur son compte ; et certes il en était digne. Comment aurait-on pu attaquer tant de génie joint à tant de vertu ? Celui qui aurait alors pénétré dans le « modeste et charmant réduit de la rue de Vaugirard » aurait vu, « dans un tout petit salon, un jeune père et une jeune mère balançant dans leurs bras un enfant de quelques mois, et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enfants-Jésus de Raphaël' ». C'était sur cet intérieur pieux, où régnait la félicité la plus pure et la plus complète, que Lamennais veillait discrètement : pouvait-il mieux placer son intérêt ?

On remarquera le caractère afiectueux des lettres qu'ils échangent durant cette période '. Pendant le voyage en Suisse que le poète et sa femme avaient entrepris après le sacre en compagnie de Nodier et de M"' Nodier, Lamennais, qui l'année précédente avait suivi le même itinéraire pour se rendre en Italie, félicite Hugo, dans une lettre du 4 novembre 1825, sur la manière dont il emploie son temps. Il se plaît à évoquer pour lui les souvenirs de son récent voyage : « Genève, au bord de son lac, triste, froide, pesante, élevant de temps en temps un cri aigre et discordant », semblable « à un cormoran sur un rocher », ou la campagne de Rome si vivante pour l'imagination sous son apparence désolée : « Quand le soir on passe devant le tombeau de Métella et les catacombes de Saint- Sébastien, et qu'à travers les ombres de vingt siècles, seuls habitants de cette solitude, on arrive au Mont-Sacré, tout ce qui se remue dans l'âme est inexprimable. Pas une chaumière, pas un arbre, quelques aigles qui planent sur ce sol désert, où une multitude de petites collines, semblables aux flots de la mer, forment d'immenses ondulations, une lumière douce et moelleuse qui s'épaissit pour devenir la nuit, voilà tout, mais c'est Rome encore avec sa puissance, avec son empire, et vous êtes subjugué par son fantôme même ». Puis ce sont des confidences de Lamennais sur sa situation personnelle, ses affaires alors très

' Cf. Lair, Un tmitre di Sainte Bctive (Correspondant, 25 avril igoo). ^ Lettre du 26 mars 1825.

embarrassées et ses dettes, sur un ton familier et de complète

intimité'.

Cette amitié porte encore ses fruits : le récit de voyage que Victor Hugo écrivait alors manifeste — on n'en sera pas surpris — une mspiration surtout religieuse ^ S'il s'étonne que deux armées aient pu franchir les Alpes et voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l'espace et de "la solidité aux pieds aériens du chamois, il en trouve l'explication « dans la puissance que Dieu a donnée à 1 intelligence de l'homme' ...Plus loin, saisi d'admiration en présence d'une montagne écroulée, semblable à un géant de granit' abattu, il oppose « les monuments de l'homme » , qui semblent si peu de chose, à « ces édifices merveilleux qu'une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour l'âme comme une nouvelle manifestation de Dieu ! '» Il envie les Suisses de pouvoir confier à de tels monuments leurs « souvenirs de gloire, de religion et de liberté ! Comment 'pourraient s'effacer ces saintes traditions, quand lien de ce qui les rappelle ne peut périr ? » >. Il en profite pour flétrir encore avec Nodier- comme il l'avait déjà fait dans la Bande Noire — les destructeurs de nos vieilles cathédrales : car il peut être traditionaliste avecNodier autant qu'avec Lamennais : « Les ouvrages de Dieu vivent, dit-il, ceux de l'homme durent, et que durent-ils ? » Il écoute religieusement, l'âme emplie d'une inexprimable émotion, une procession qui répète à travers la montagne « les litanies de Sainte Marie, mère de Dieu' ». Tous les bruits des Alpes se mêlaient alors : « Mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d'une vierge.

« Quelle puissance, ajoute-t-il en bon mennaisien pour qui toute

' r. Hugo raconté par un témoin de sa vie, II, 150-152. « Ibid., II, I2Î et seq, » Ibid., II, 124.

^ Ibid., n, ni-

5 Ihid., Il, 133i Ibid., II, i}3- 1 Ibid., Il, p. 14}-

pensée religieuse s'achève en considérations sociales, quelle puissance que celle qui fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l'éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint- Pierre de Rome, le cortège royal du riche portail de Notre Dame de Paris, et de leur indigent presbytère oublié dans la vallée, l'humble procession des montagnes de Chamonix ? Quelle intelligence que celle qui peut, au même instant, donner la même pensée à tout un monde ! ' » .

L'inspiration religieuse de Victor Hugo n'a jamais été plus vivante ni plus sincère.

L'évolution libérale du mennaisianisme : la liberté dans l'ordre.

C'est que l'accord entre Lamennais et Victor Hugo est toujours aussi complet; fait remarquable et tout à l'honneur du poète, car le prêtre voit, dans le courant de 1825, à la suite de ses articles relatifs à la loi sur le Sacrilège' et aux Procès du Constitutionnel et du Courrier \çmsàa premier volume de sa Religion considérée dans ses rapports avec V ordre politique et civil', une véritable coalition des libéraux et des gallicans se former contre lui. Dans le premier en date de ces écrits, Lamennais attaquait avec une extrême violence un projet de loi qui avait à ses yeux le défaut capital d'assimiler la

1 Victor Hugo raconté, II, 145-144- ' . .

2 Du projet de loi sur le Sacrilège, présentée la Chambre des Pairs e 4 janvier 1825. Cette brochure parut au Bureau du Mémorial catholique à la fin de janvier 1825. Elle est reproduite dans les Nouveaux Mélanges de Lamennais,

^'s'^SiLw réflexions sur le procès du Constitutionnel et du Courrier en 1825, ti sur ks arrêts rendus à cette occasion par la cour royale, Paris, au Bureau du Mémorial catholique, décembre 1825. Une broch. in-8 reproduite dans les ) M^- ;a«?(;s de Lamennais, p. 1-34-

'bc la Religion, etc., i« partie, i vol. in-8, Paris, 1825, au Bureau du K-

morial catholique.

religion catholique aux autres cultes, et, sous couleur de protéger la religion, de proclamer l'athéisme légal, puisqu'il supposait que toutes les religions pratiquées en France sont également vraies, c'est-à-dire, au fond, indifférentes ou également fausses : « Quelle touchante égalité, s'écriait-il, qui unit dans la même protection la croyance du chrétien qui adore Jésus-Christ, et la croyance du] mi qm le blasphème ; h croyance du catholique qui reconnaît son Dieu sous les apparences de l'hostie consacrée, et la croyance du protestant pour qui cette hostie n'est qu'un morceau de pain ! t>f Dès lors que le catholicisme était reconnu comme religion de l'Etat, c'est-à-dire du moment où l'Etat en faisait profession, il le reconnaissait comme la seule religion véritable, et une loi sur le sacrilège ne pouvait plus avoir trait qu'au catholicisme ; il fallait donc qu'il intervînt pour les autres cultes une loi distincte et séparée, qui « aurait simplement statué sur les vols et autres déUts commis dans les lieux où se célèbrent ces cultes ' ». Ne pas obtenir, en la circonstance, un traitement spécial, constituait pour le catholicisme une véritable oppression, puisqu'après l'avoir reconnu vrai, on l'assimilait à des cultes reconnus indifférents ou faux, ce qui équivalait à nier sa vérité, après l'avoir avouée, « à opprimer la vérité ». Mais cette logique rigoureuse qui devait avoir naturellement pour effet de lui mettre à dos les gâuicans et les libéraux, était présentée par Lamennais sous une forme si rude et si incisive, elle atteignait si cruellement, dans les considérants qui l'accompagnaient, M. de Peyronnet, le garde des sceaux, maladroit auteur du projet, qui, pour se défendre, avait osé assimiler les édifices consacrés au culte « aux Iteuxqut servent d'asile à nos. animaux domestiques' »; la Chambre des Pairs tout entière, dans laquelle aucune voix ne s'était élevée « contre cette comparaison, sans exemple depuis l'origine du monde'»; Portails, le rapporteur, embarrassé dans ses raisonnements abstraits,

. mweaux Mélanges, i vol. in-S, Paris, 1826, à la Librairie Classique Elémentaire, p. 497-498-

^ Ibid.,^. A7S-

• Ihid., p. 472-

» Ibid., p. 472.

bulles de nos premiers pasteurs, c est-a '1'^^' " »■= , , „ ^e

temen. du Saiut-Siège reurphssau. le prem.er d. -es J=™'"

son. là, disau.,1. des clroses ""»"''°'°^^Xs- Serre

--^e:xr^:;stL:sX;:%..é,..-:

• Nouveaux Mélanges, p. 473-

2 Ibid.. p. 476- j^^ Jte»or/fl; catholique. Reprc-

' Brochure parue le I2 février 1825, au uureau uu duite dans les Nouveaux Mélanges, p. 499-5 52-

* "Nouveaux Mélanges, p. 5C4- ^ IhUL, p. 505.

« //'l'rf., p. 506.

"^ IbiiL. ? 5'0-

ments touchant la juridiction spirituelle, ce qui constitue un véritable empiétement de la puissance civile * ?

Passant ensuite au détail du projet, il le montrait finissant par mettre toutes les congrégations sous la dépendance entière des ministres, sans leur laisser qu'une existence précaire, selon le bon plaisir du pouvoir civil -. Et c'est ainsi que, conduit à prendre une attitude purement catholique et ultramontaine, Lamennais s'acheminait vers le catholicisme libéral et voyait tous les partis se soulever contre lui. Dès le 27 février, le baron de Vitrolles lui mandait de Paris qu'il aurait bien de la peine à lui citer un seul assentiment ' ; et les choses en vinrent bientôt au point que Lamennais pouvait se dire journellement déchiré par tous les journaux à une ou deux exceptions près; encore, ajoutait-il, ce sont des exceptions de silence. Aussi appréciait-il vivement la fidélité persistante de Victor Hugo. Décidé d'ailleurs à aller jusqu'au bout — il devait le montrer bientôt en publiant, quelques mois après, la seconde partie de son ouvrage sur la Religion, — il lui exprimait, dans une lettre du 22 décembre 1825, sa reconnaissance émue :

« Mille et mille grâces de votre obligeance, mon cher ami. Vous me rendez un service d'autant plus grand, que je ne connais que vous qui puissiez me le rendre. Je n'ai d'accès nulle part ; il n'y a guère que le bon Dieu qui, j'espère, ne me repousse pas. Et pourtant qu"ai-je fait ? ai-je varié ? Ce que je dis aujourd'hui, ne l'ai-je pas dit toujours ? Que les hommes en pensent ce qu'ils voudront, je ne leur sacrifierai ni la vérité, ni ma conscience ; et s'il y a une voix dans la tombe, on entendra encore sortir de la mienne les mêmes paroles.

« Veuillez remercier de ma part M. Nodier, et celui de vos amis que vous ne me nommez pas, et qui a bien voulu m'accorder une annonce. J'attends impatiemment et votre prose et vos vers. Tout

* Nouveaux Mélanges, p. 508 et p. 515 et seq. 2 Ibid., p. 511 et seq.

» Correspondance inédite entre Lamennais et le- Baron de Vitrolles publiée par Èug. Forgues, Paris, Charpentier, 1886, in-8, p. 141.

ce ,ui vient de vous »Ves. cher, e. ^''^;^'';^::'X'::ZZ ,e^. de vous Oa a du vous envoyé, - -= ? ,^ ,^ ,, Cour <,„e j'ai cru devoir faire à ' «""""j "'.. „,, dont vous avez vu

vous voir, ce ,»i me sera, je vous »'»«•.»; S'.^.^P^^,"'^,, et qui que nous nous einbrassions avant la <™P;- '>° ^"P^^tie's hom-

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qu'on m'intente moUigcant a un pem ■'--"™ /„ „

^niiUe etmiilefoisM •^"•^f;;;,^'", , ^Zde i'a i„gé ainsi, traducteur, son an.de est admuable tôt l,„„,mages à

Adieu, très cher. Faites, |e vous prie, agréer \j[ms Hueo '. »

s Lettre du 26 mars 18:6. ^

^ /my;(. Communiqué r^r M. P.'-ul ..k'iu.ce.

Ces relations et la persistante influence qui en résulte vont marquer de leur empreinte les oeuvres du poète. Aussi n'est-il pas inutile de rappeler ici quelle orientation nouvelle subit alors cette pensée de Lamennais qui entraîne si constamment celle de Victor Hugo dans son orbite.

Il s'était demandé dans sa brochure : Du projet de loi sur les congrégations religieuses de femmes : « Pourquoi n'y a-t-il de liberté que pour le mal et ce qui produit le mal ' ? » Le 25 décembre 1825, dans ses Réflexions sur le procès du Constitutionnel et du Courrier, il montrait que les efforts tentés pour transformer la déclaration de 1682 en loi de l'Etat n'allaient à rien moins qu'à constituer « une oppression/tî^î'/^^/^ pour la religion de l'état"», puisqu'elle imposerait aux catholiques, du fait même de leur foi, une loi à laquelle échapperaient les dissidents, loi du reste en contradiction formelle avec iescroyancescatholiques.il insistait sur ce fait qu'une telle situation w ravirait aux catholiques la liberté dont jouissent les autres membres de la société, et suspendrait pour eux toutes les lois politiques auxquelles on semble, disait-il, attacher le plus de prix' ». Il se déclarait donc prêt à user de la liberté que lui conférait la charte, de discuter et de combattre la déclaration de 1682.

Son attention se trouvait désormais dans les applications spécialement attirée sur la question de la liberté : l'oppression de l'Eglise, de mieux en mieux constatée, lui apparaissait comme l'oppression du genre humain dont la Religion garantit seule l'indépendance ; et s'il combattait avec tant d'acharnement le ga'licanisme, c'est qu'une religion dépendante du pouvoir civil lui semblait la consécration même de la tyrannie.. Ses réflexions l'amenaient donc à concevoir qu'une liberté complète vaut mieux pour l'Eglise qu'une profession publique de ses doctrines par l'Etat, déguisant mal une servitude réelle. Les circonstances le conduisaient à insister particulièrement sur cette partie des doctrines déjà contenues dans l'Essai : la licence

' Nouveaux Mélanges, p. 502.

* Troisièmes Mélanges, Paris, Daubrée et Cailleux, in-8, 183), p. 30.

' Ibid., p. 30-}!.

diffère de la liberté, qui est la soumission à l'ordre ' ; cet ordre n'étant que le vrai dans ses applications socules est tou entier contenu dans la Religion, c'est-à-dire dans l'ensemble des les expnman la nature des êtres et leurs rapports, et, par suite, athéisme S pr iquement synonyme d'anarchie ^ le protestantisme qui n a en' conserver, ni dogme, ni discipline, n'a point de raison de résister aux empiétements du pouvoir civil, et par conséquent il se ave de la puissance temporelle, tandis que 1 Eghse catholique es ndépendantepar sa nature ^ enfin les gouvernements, en ^her^hant à faire de la loi divine la règle des individus, mais non des actions publiques, constituent le despotisme .

Le MéJrial catholique marchait à sa suite dans «« 7°^^;^ ^^ comte Ernest de Beauffort y publiait, en septembre 1826, sous le Z^t alliance du Pouvoir eUela Liberté un article dans leque Umomrait que la liberté véritable réside dans 1 obéissance à loi iTgieuse, « loi principe et loi suprême de toutes les lois hu«.aines . C le besoin de la liberté n'est autre que le sentiment de 1 ordre, ? 10 squ les méchants réclament la liberté du mal, es bons rélam n't la liberté du bien ' ». - « L'homme qui agit selon les penefselon les sentiments de l'ordre est parfaitement libre ■• » Par u ; « un pouvoir protecteur de la vraie liberté est le seul qui convint à la société, et particulièrement à l'état de société ou nous limes. aut un pouvoir investi .d'une grande puissance morale sarforie matérielle' et qui offre k plus haute garantie contre les

ahnq en un mot, un pouvoir spirituel.

Lêsiveloppeinent^delaliberté.concluaitl'auteurnousame^^^^^^^

nécessairement à reconnaître le pouvoir suprême du Chet del Eglise, l'unité féconde dont émane toute civilisation . >>

1 Dt la Religion, i'^ partie, p. 23.

2 Ihid., 48-49-

» Ilid., 2« partie, p. 9.

'ifcid., 25Î.

6 Mémorial catholique, septembre 1826, p. 185-

0 Ibid., 186.

1 Ihid., 187.

8 Mémorial catholique, septembre 1816, p. 18»

Le point de vue inexprimé et sous-jacent à ces attitudes caractéristiques, Lamennais allait bientôt lui donner sa formule, dans ce passage célèbre d'une lettre du 22 décembre 1826 : « Parmi les libéraux honnêtes, et il y en a beaucoup de cette espèce dans les provinces religieuses, il règne une disposition d'esprit qui serait fort heureuse en un autre temps. Ils ne voient rien à quoi se rattacher, ni doctrines, ni intérêts, et cela les rapproche de l'Eglise qui offre seule cette stabilité qu'ils n'aperçoivent nulle part ailleurs. L'essentiel serait de leur montrer que le christianisme est compatible avec tous les désirs sages, qu'il ne livre pas les peuples au pouvoir comme de vils troupeaux ; qu'il protège et maintient tous les droits ; qu'en lui seul est la garantie de toutes les libertés légitimes. Ces hommes-là repoussent avec terreur un servile gallicanisme. Ils prêteraient une grande force à l'ordre public, un puissant appui à l'Eglise, si ceux qui doivent parler croyaient à ce devoir et le remplissaient dans toute son étendue. Le monde a changé ; il cherche un maître : il est orphelin, il cherche un père. Le trouvera-t-il ? Voilà la question ' ».

Aussi, dès le mois de janvier 1827, \q Mémorial Catholique allait-il prendre hautement position contre le projet de loi concernant la liberté de la presse, protestant que le clergé n'était nullement intéressé, comme quelques feuilles l'insinuaient, au succès du projet, et refusant de « laisser confondre ainsi dans l'opinion publique les intérêts particuliers du ministère avec les intérêts de la religion, essentiellement différents. Le clergé, continuait l'auteur, désire et demande la liberté pour toutes les discussions sérieuses, parce que, dans l'état d'anarchie intellectuelle où nous vivons, c'est le seul moyen qui permette d'éclaircir les questions qui remuent le monde, et de préparer le rapprochement des esprits et le triomphe de (a vérité' ». Retenons surtout cette formule remarquable : <i La liberté de discussion, qui conduit incessamment la philosophie à son

' Correspondance inédite de Lamennais publiée par Forgues, 2 vol. in 8, Paris, Paulin et Le Chevalier, 1858, I, 217.

' Mémorial Catholique, janvier 1825, p. 6

dernier terme, comme elle y a conduit le protestantisme, serttrès rldlèment, m'algré les apparences contraires, la cause du chr.t.a-

nisme

'ordre et liberté, telle est désormais la devise des mennaisiens.

La Préface des « Odes et Ballades » •■ la liberté dans l'art.

Que Victor Hugo recueillît l'écho de toutes ces préoccupations oui agitaient si vivement alors Lamennais et son entourage, il es Tpo le d'en douter, sachant les étroites relations qut conttnua^n àTunir. On ne s'étonnera donc pas qu'un mot.f domine a pr fac du Volume de ses poésies % qui parut au mois ^ octobre r^^^^ sou le titre à'Odcs et Ballades^ la question des rapports de 1 ordre et de Ta i erté dans l'art; et l'on s'expliquera pourquoi ce su,e , pose en term" mennaisiens, est aussi traité par Hugo en conformité avec les doctrines de Lamennais.

La pensée est une terre vierge et féconde dont les pro uctions veulent croître librement^ ., déclare-t-il. Mais >1 ne faudrait pas cote « que cette liberté doive produire le désordre' ». Pour lUuserpe^ée, le poète oppose le iardin de Versailles, où tout es artificiel à une forêt primitive du Nouveau Monde . « Ou est Tordre? Où est le désordre? Là, l'ordre naturel contrarie, inter- V ri bouleversé, détruit^ . parles classiques qui ont comm. a Lute signalée par Lamennais: « Quelquefois à la législation n tu e" 'hommJveut en substituer une factice. C'est c--^ il tentait de changer sa nature « » et celle des êtres semblables à lui. «Li,

1 Mémorial Catholique janvier 1825, p. 7-

« Odes et Ballades, éd. Hetzel-duantin, in-8, p. 23-29-

' Ibid., p. 24-25.

* Ibid.

« Ibhi-, p. 25-

« Eisai sur l'Indifférence, I, 221.

au contraire, continue Victor Hugo, — et la forêt du Nouveau Monde dont il nous décrit maintenant les richesses symbolise la nouvelle école littéraire, — ici tout obéit à une loi invariable, un Dieu semble vivre en tout ' ». Lamennais n'a-t-il pas écrit : « La nature qui est immuable, parce qu'elle n'est que l'ordre immuablement voulu de Dieu, impose à l'homme des lois immuables comme elle ; lois nécessaires... ; hors d'elles, il n'y a que désordre '^ ? » Et croyez bien que si Victor Hugo nous donne maintenant à choisir « du chefd'œuvre du jardinage ou de l'œuvre de la nature,... d'une littérature artificielle ou d'une poésie originale^», c'est à la suite de Lamennais et par application et transposition des doctrines de l'auteur de V Essai, si ardent à condamner l'effort pour s'établir arbitrairement en société avec Dieu en combinant des formes de gouvernement et en inventant des constitutions, c'est-à-dire en substituant» l'agitation du désordre à la place de la tranquillité de l'ordre *» ; pensée si souvent exprimée par Lamennais, et que nous retrouvons encore un peu plus loin, sous une forme assez analogue, dans la condamnation des constitutions artificielles et des rapports arbitraires de l'esprit substitués aux rapports nécessaires, aux lois simples qui s'établissent d'elles-mêmes'.

Aussi, de même que Lamennais attend désormais de la liberté politique la production naturelle de l'ordre et de la véritable liberté, qui est la soumission à l'ordre % Victor Hugo compte sur la liberté littéraire pour ramener l'art à la nature, au vrai, à l'ordre (ce sont expressions synonymes dans le système mennaisien), qui se concilie avec la liberté : « Ce qu'il est très important de fixer, dit-il, c'est qu'en littérature comme en politique l'ordre ce concilie merveilleusement avec la liberté ; il en est même h résultat ' ». En effet, la

' Odes et Ballades, p. 26.

- Essai sur l'Indifférence, I, 22.

' Odes et Ballades, p. 26.

^ Essai sur V Indifférence, I, 222.

5 Ibid., I, 260.

« Ibid., I, 325-528.

' Odes et Ballades, p. 26.

servitude consiste, non dans l'obéissance à l'autorité, ce qui et au confire la seule liberté véritable, mais dans l'asservissement à une ut dépourvue de droit ^ ». Cette autorité ar itraire c est, pour Victor Hu-^o l'autorité prétendue des règles : « H aut bien se gar- I d con^^dre l'ordre'avec la régularité. La régularité ne s attache qu'à la forme extérieure, l'ordre résulte du lond --e ^e^^^^^^; de la disposition intelligente des éléments intimes d un su)et. La régubrité est une combinaison matérielle et purement humaine îordre est pour ainsi dire divin. La régularité est le goût de la médiocrité ; l'ordre est le goût du géme ' >> .

Mais « la liberté ne doit jamais être l'anarchie ». - « Car 1 anar ch^ selon V Essai, n'est que le choc de tous les pouvoirs particuliers dom hacun cherche à prévaloir' ». et, par suite, elle est souveranement opposée à l'ordre. « Le poète ne doit avoir qu'un mo e le décTL VicforHugo en terminant, la nature ; q^'-|-^ ;> ^^ ^^^ I- doit écrire « avec son âme et avec son cœur ... Et il ne doit etu dier que deux livres, « la Bible et Homère », qui sont deux mondes pour k pnîée, puisqu'on y retrouve toute la création . consi- 'dérée sous son iouble aspect, dans Homère par le génie de 1 homme, dans la Bible, par l'esprit de Dieu« >^.

Sainte-Beuve n'avaù donc ^ ^^^.^^^ ^Zl^^.

cuS dans le premier des deux articles que le Globe de ,anv,er i ay oTslcra aux Ls et Ballades^, au moment où e M.,.na/ C ... lique protestant contre le projet de loi sur la l^ber de la pre se ^e posait, dans son numéro de janvier 1827, en partisan de la 1 ber e Vie o Hugo allait bientôt le mériter d'une façon plus évidente

1 Essai sur l'Indifférence, I, 57-

2 Odes et Ballades, p. 26.

» Ibid., p. 27.

* Essai sur l'Indifférence, I, 27°- 5 Odes et Ballades, p. 29.

♦ Ibid., p. 29.

T Premiers Lundis, 1, 170-

encore : « Le clergé, disait le Mémorial, désire et demande la liberté pour toutes les discussions sérieuses, parce que, dans l'état d'anarchie intellectuelle où nous vivons, c'est le seul moyen d'éclaircir les questions qui remuent le monde, et de préparer le rapprochement des esprits et le triomphe de la vérité ' ». Un nouvel horizon s'ouvrait : dans la Préface des Odes et Ballades, en octobre 1826, Victor Hugo annonçait l'intention de développer ailleurs ce qu'il se bornait à y indiquer-, hz préface de Cromwdl zWûx. tenir cette promesse.

• Mémorial Catholique, janvier 1827, p. 6. 2 Odes et Ballades, p. 28.

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