CHAPITRE III
fs mennaisiens de la Préface.
La Préface de Cromwell : les trois moti
(Septembre-Octobre 1827.)
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Vict» Hugo dans le -"- --/"jls entrâmes dans sa
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Société Royale des Bonnes Lettres, ï Volupté, p. 57-
Victor Hugo entrevoit donc alors Bonald à travers Lamennais et pour ainsi dire sous sa direction. Certains aspects de la Préface de Cm«u..// s'éclairent à cette lumière d'un jour tout nouveau Sans méconnaître la haute portée littéraire de ces pages envisagées dans ce qu elles ont de plus général - on l'a montré trop souvent et avec trop de talent pour qu'il ne soit pas superflu d'y revenir — il convient peut-être de remarquer lune des intentions, totalement méconnue jusqu'ici, qui leur a donné naissance, et de dévoiler quelques-uns des fondements vrais, des solides assises sur lesquelles elles sont construites.
^ Cette raison d'être, et non des moins apparentes, de l'ouvrage n est pas autre que celle des Préfaces antérieures - surtout des deux plus récentes - qu'il résume, complète et parfait. Il est, sous ce rapport, un dernier appel aux catholiques mennaisiens, une démonstration qu'ils doivent, en littérature, abandonner le camp des classiques pour passer à celui des romantiques, et qu'en un mot, partisans df la spiritualité, de la vérité, de la liberté, de l'ordre c'est-àdire du Christianisme dans la société, ils ne sauraient ne'pas être partisans du spiritualisme, du vrai, de la liberté, de l'ordre et pour tout dire du Christianisme (mais du christianisme mennaisien) dans 1 art Et quant aux principes philosophiques, et à ce qu'on peut appeler les assises de la Préface, ce sont, à n'en pas douter, les doctrines de Lamennais.
La théorie de la société.
L assertion sera d'abord vérifiée pour la théorie de la société dans la Préface, et les rapports qu'elle soutient avec la littérature. Victor Hugo part d'un fait : « La même nature de civilisation, ou, pour employer une expression plus précise quoique plus étendue la même société (n'oublions pas en effet que,- selon Bonald, « la civilisation est dans la nature de la société ..), la même société n'a pas
toujours occupé la terre' ». Qu entendrons-nous par à, sinon que lac vilisation étant . l'application des lois générales de 1 ordre a société humaine' «, il est impossible que le mode spécial de cette pplication n'ait pas varié avec les temps ? « Le genre humain dans son ensemble a grandi, s'est développé, a mûri comme un de nous lUété enfant, il a été homme, nous assistons maintenant à son mposante vidUesse' ». Car la société et l'individu, aux yeux de iTennais, sont semblables; Bonald Tavait dit --^ ^^^ J ^ société ainsi que l'homme passe par différents états d enfance, de eunesse et de virilité » ; et ailleurs : . La société passe ainsi que ■homme par plusieurs états différents et que l'on peut comparer entre eux ; la société a, comme l'individu, son enfance, son adoles-
cence et sa virilité' ». -.„„.,,
Objectera-t-on que Bonald appelle âge vin ce que le poète qualifie vieillesse de la société ? Ce serait oublier l'influence de Lamennais qui considère, en i8a6, la . vieille société » comme appe ée soit à un renouvellement total à la suite de bou eversements prodigieux, soit à une fin prochaine; ; n ecnra-t-il pas le Tr novembre 1830, au comte de Senfft : « Ceci est le commencement de la dernière époque du genre humam ? '' » ••.„,, ,•*„.
Voilà donc Victor Hugo d'accord avec les menna.siens sur 1 âge de la société ; il ne l'est pas moins sur les âges qu'elle a traversés et la littérature auec elle : « Avant l'époque que la société mod rne a nommée antique, il existe une autre ère que es anciens appe a en faMeusc, écrit-il, et qu'il serait plus exact d'appeler ^-" - ' ; plus exact, lisez : conforme au système de Bonald qui a étudié la
. C....«, éd. Hetzel-auantin nevanetur in^ ^7-8^ ^^^^^^ ^^ • Ug. primitive, éd. in-8, Fans, Le uiere, an ^1, 1 , ,
: tX^'i' '^« Pou.oi., I, III, V, ..5 (éd. in-S. Paris, Le Clere, 1843),
"'£i:::SD;iaL.,.o,. .««..r^^^.... rapporu a.. Vorir. poliU.u, .t
civil, 2* partie, p. 26o-'26i. . ti „ ,8t
c Conispondance de Lamennais publiée par Forgues, t. Il, p.,W-
1 Cromwell, préface, p. 8.
société pntmtive, et recherché 'dans sa Ligtslation primitive les lois qui lui sont naturelles. Ces « trois grands ordres de choses successifs dans la civilisation depuis son origine jusqu'à nos jours, les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes », servent de supports à trois grandes époques littéraires ; car, selon V. Hugo, « la poésie se superpose toujours à la société'»; n'en cherchez pas d autre raison, sinon qu'aux yeux de Bonald, « la littérature est l'expression de la société comme la parole est l'expression de l'homme 2». Aussi, de même que Bonald et Lamennais concluaient de la forme de la société au caractère du langage, Victor Hugo prétend « démêler », à travers l'organisation sociale, le caractère de la poésie « à ces trois grands âges du monde ^ ». Bonald n'a-t-il pas remarqué « 1 enfance des genres au temps de l'enfance de la société ; l'adolescence des genres au temps de l'adolescence de la société ; la virilité des genres au temps de la perfection de la société ' ?» Pour résoudre le conflit des anciens et des modernes, l'auteur de la Théorie du Pouvoir ohstxwt que la « littérature passe avec la société de l'expression familière dans le genre même héroïque, à l'expression noble et élevée même dans le genre familier». Et de cette remarque, il conclut que « pour pouvoir comparer avec fruit la littérature ancienne et la littérature moderne, il faut prendre les deux extrêmes des deux genres, la poésie pastorale pour le genre familier, la poésie épique pour le genre héroïque =». Victor Hugo suit fidèlement ce conseil, et à la première époque de l'humanité « pastorale et nomade « » il attribue le lyrisme, comme à la seconde l'épopée.
Si maintenant nous entrons avec Victor Hugo dans l'analyse détaillée de ces genres et de ces formes sociales, nous remarquerons la fidélité du poète aux doctrines sociales des ultramontains. Les
* Cronruiell, préface, p. 8.
2 Bonald, Leg. prim., II, 207. -r Vexpresvon d'une pareille civilisation ne peut «tre que l'épopée », écrit Victor Hugo. ' CromwtU, préface, p. 8.
* Bonald, U^. prirr.., II, 211-212.
* Bonald, un ,211.
* Cremwtll, préface, p. 8.
, 1 »lc ;i narle de la poésie lyrique, lorsque l'homme termes dans lesquels il pale de 1 p y H ^^^.^^^.^^^ ^^^,
touche encore de . P- ^^^ -^^^^^ ,, ,, ,,e -. sa' lyre n'a que des extases, ^ou -s ê^ ^^.^^ , ^^^ ^^ ^^^^ p^^ ^^^^ ,„,
trois -^Jf ;^f;' 1'" 'r^^^a/ .«r /7«^#m,. où Lamennais logie avec ces pages ^'^ ^^ simplicité naïve «,
célèbre l'inspiration dans l£m/«r...n^. P ^^^^ ^^
sa « grâce ingénue « ^^^X^^^s la société patriarpureté et son innocence primmve ^ ^^^.^^^^ ^^ ^^^ ^^
cale qu'il évoque dans ces 1 gnes comp ^^^^ ^^^ ^^^^^ ^^^^^.
peuples, de pères et pas de ro.^^^^^^^ ^^^^^^ „^^^,,,,,
gion'», cette société " ^^J"";^ , .^i,i,e de familles, telle pondant à la religion "^^^^^f ^'/^^^^^^^^^
.ueBonald, dont Lamennai a r u lU su p ^^ ^^ ^^^^^
la décrit dans ses ouvrag en -e.^^^ familier est le naturel
fois identiques. " ^a P- ^^;;°^ ^^ première poésie est la naïnaïf» », dit Bonald ; « e «ractere i ^ ^^
veloppement ,oc,a. ou . >' / > ^' ^^^^ ,„„. „ es, jeune, il es. l'homme . se laisse faite ». « se ;>'ss= a i,„,ii,i„\i-
lyrique. U prière es. .ou.e s. rel, »^n 'J^TL 1. sociéré de Jieusen.,ure,.eoudeproduc<^n«.s< n^;^^^ ^^.^ ^.^ „„ p,,
;r.r°;,crHrrnii;ue1e";:ss;edelacommunau..pa..ia..
i CrotmL'ell, préface, p. 8.
i Esiai s«r l'Miffére^ce, t. III, P- 3^7 et seq.
i Cromwell, préface, p. 8.
« Ibid., p. 9- . . ,1 , n
s Bonald, Lf^Wa(.o« fnm./.w, 11. 2.0.
• Cromw««, préface, p 26.
1 Bonald, Ughlution primitive, II, 210.
« Pw/aw ii< Cromwell, p. 8.
cale à la société théocratique ', je reconnais la transformation de la société naturelle de production en société de conservation, transformation que domine en effet l'apparition du formalisme religieux, des rites, du dogme et du culte, c'est-à-dire de la religion publique.
« Tout s'arrête et se fixe, dit le poète. La Religion prend une forme, les rites règlent la prière; le dogme vient encadrer le culte"». C'est-à-dire qu'à une société et une religion qui produisent l'homme sans le conserver, s'ajoutent la société et la religion publiques, ou de conservation. Cette forme supérieure de la société religieuse qui a pour but de mettre Dieu en rapport non plus avec les individus, mais avec le corps social que seul il peut conserver, " cette société ne peut devenir générale ou sociale, sans devenir extérieure ou publique, et former le culte extérieur et public' ». Ces développements de la société religieuse sont connexes à ceux de la société politique dans le système deBonald et de Lamennais : «Ainsi, continue V. Hugo, h prêtre et le roi se partagent la paternité du peuple; ainsi, à la communauté patriarcale succède la société théocratique'».
Entre la théorie de la société de Lamennais et celle de Victor Hugo, l'identité paraît complète.
La théorie de la religion chrétienne et de son influence sur la littérature.
En effet, la doctrine de Bonald est entrevue par Victor Hugo en 1827 à travers la pensée de Lamennais déjà en marche vers le libéralisme. Aussi ne reconnaît-il qu'une époque de transition dans cette deuxième phase considérée par l'auteur de la Théorie du Pouvoir comme définitive ; et de même le genre héroïque qui lui correspond en littérature chez Bonald, et dont la perfection lui semble
' Cromwell, préface, p. 8.
» Ibid.
' Bonald, Th. du Pour., I, I, IV, 72-74, et L'g. prim., II, 228.
■• Cromiudl, prélace, p. 9.
caractériser la période moderne, n'est plus pour Victor Hugo qu'un caractériser .a p ,,ractérisiique de la période antique. Cette
Se:: 1 i; n-TcardirLe d^e Lamennais le champ libre darjs diiierenceia évoqué les deux époques antérieures, e
;\rrappene^ 'ap^^^^^^^^ duListianisme et son influence sur la Htt atu r deu Jème motif de la Préface, conception efinition rt"uué:aire de la religion chrétienne, motif essentiel comme le précédent dont Lamennais est aussi 1 inspirateur. ' Si Vie 'or Hugo qualifie le christianisme de « rehgion spiri ualiste^; est-il besohr de rappeler- nous l'avons indique de,à à Tl^nréfacedela i- édition des Oi« - que le caractère rZ appert .doctrine chrétienne, selon l'auteur de l'Essai, esttt:rrïïigton la plus spHu.Ue ? Aussi, nous dit Victor Hugo, elle suonlante « le paganisme matériel et exteneur ».
l in's rquelques lignes plus loin, sur le matérialisme des anc ens rL de plus matériel que la théogonie antique Elk Tn forme et visag'e à tout, même aux essences, - -a-- ^^ ^; eences Tout chez elle est visible, palpable, charnel »• Cestque fam nnai! avait reproché au paganisme d'être une religion des ÏnTd'assujeU^ « 'homme aux sens », et de fixer « son esprit sur r.;its matériels^ ». « Quel abject matérialisme dans la Reh- ^ruVnSr écrié . c^propos dans VIn.o,.Uon du prenuer volume de 1'^.../ « Quelle aversion pour les doctrines q tenden à élever l'homme et à spiritual.ser sa P-^f^ ;••;; ^ f ,, ;;°" „^ éternel \c comh^x k mon de la chair contre l espnt A époque ou eterna, le cuaiu humain ne vivait
le Christianisme ^^^^^f^/ ^3^^;;:;o:^, Ce dieux ont besoin plus, pour ainsi dire, que par les sens . commen-
d'un nuage pour se dérober aux yeux, continue ^ ^^fj'^^l'''^^ tant Lainennais. Ils boivent, mangent, dorment. On les blesse,
• Cromwll, préface, p. 12 et seq.
s Ibid.
3 Ibid., p. 12.
5 Essai sur VIndiprence, II, 585.
°ièW.,I, Introd. p. il.
leur sang coule; on les estropie, et les voilà qui boitent éternellement. Cette religion a des dieux et des moitiés de dieux. Sa foudre se forge sur une enclume, et l'on y fait entrer, entre autres ingrédients, trois rayons de pluie tordue, très imbris torti radios. Son Jupiter suspend le monde à une chaîne d'or; son soleil monte un char à quatre chevaux ; son enfer est un précipice dont la géographie marque la bouche sur le globe; son ciel est une montagne.
« Aussi le paganisme, qui pétrit toutes ses créations de la même argile, rapetisse la divinité et grandit l'homme. Les héros d'Homère sont presque de même taille que ses dieux. Ajax défie Jupiter, Achille vaut Mars '».« Ces dieux, au fond, n'étaient que des hommes, avait dit Bonald, en des termes très analogues, et l'imagination grossière des hommes les confondait avec les héros* ».
Que va-t-il advenir de ce « paganisme matériel et extérieur ' ? » Extérieur, c'est-à-dire qui ne subsistait plus que comme « vain simulacre », ne se liant « à aucune croyance », conservé « par habitude, à cause de ses pompes et de ses fêtes, et surtout parce qu'il tenait aux institutions de l'Etat? » « La Religion sortit de cette société auparavant si vivante, et il ne resta plus qu'un cadavre »'. Mais, nous dit Victor Hugo, « dans ce cadavre d'une civilisation décrépite, [le christianisme] dépose le germe de la civilisation moderne '.
« Cette religion est complète, parce qu'elle est vraie S) ; complète, c'est-à-dire contenant tous les éléments nécessaires : « La Religion chrétienne n'est que l'assemblage et la manifestation de toutes les vérités utiles à l'homme'' i>, écrit en effet Lamennais; et il montre dans {'Essai que le protestantisme et le déisme ne sont des religions fausses que parce qu'elles sont incomplètes, soit qu'elles suppriment le
' Cromwell, préface, p. ij.
' Bonald, Méhngti, éd. Le Clere, in-8, 1852, p. 420.
' Cromwell, préface, p. 12.
* Essai sur Vlndifféreme, I, 11.
• Di la Religion, v partie, p. 17.
^ Cromtvell, préface, p. 12.
' Essai sur l'Indifférence, I, 11.
, . ^„ .n'pllp<; les fassent disnaraître tous deux. 11
r; e : f^s dé»:.' nr en lu', ço.„.e de„. «-/f -= ^^ Lon,bat,.„t s,„s «s,e et ..iomphent ,„ur . our • C^ 'i'^";
a r ^r::; 'uise co.b«<en., .es sens e< U "i- - -■ P-
p"'r •= rr .''f °tr: ;e's r s'iffi^e :::r::
qu'il est double comme sa destmée, qu u y ^
» Cromwell, préiace, p. 12.
s Essoisw l'Indifférence, II, 362-365.
» ;Wd., I, Introd. 9.
* Cromwell, préface, p. lï.
i Essai sur l'Indifférence, I, 45-
• Ibid., I, /M/ro.f., 6-7.
' Ibid., I, 8.
— lOO —
une intelligence, une âme et un corps ; en un mot, qu'il est le point d'intersection, l'anneau commun de deux chaînes d'êtres qui embrassent la création, de la série des êtres matériels et de la série des êtres incorporels' ». N'oublions pas non plus que Donald avait déjà signalé dans une formule célèbre cette double destinée de l'homme, « intelligence servie par des organes' », idée qui est le principe même de sa théorie sociale.
Quel usage Victor Hugo a su faire de cette opposition si hautetement signalée par Lamennais, et qui, à vrai dire, n'est pas seulement sensible au fond mais dans la forme de tous ses écrits, c'est ce que la préface de Cromivell va nous montrer parfaitement. — Mais auparavant, il convient de nous rappeler que le poète s'autorise de Lamennais lui-même pour transposer dans le domaine littéraire la pensée de l'auteur de VEssai. L'influence indirecte de Lamennais l'avait amené à reconnaître dès 1824, nous l'avons vu, que la littérature est l'expression de la société. — Déjà, à la fin de sa Législation primitive, Donald avait écrit : « Le Christianisme n'est pas étranger à ces progrès de l'art ; et puisqu'il est incontestablement la cause des progrès de la société, il l'est nécessairement des progrès de la littérature. Le christianisme a donc aussi 5(j« génie, même poétique, et c'est ce qui nous sera incessamment démontré' ». Et sans doute c'était le Génie du Christianisme que Donald annonçait à mots couverts en ces lignes. Mais si Chateaubriand a établi, après Donald, la relation des formes littéraires aux formes sociales; c'est au moins autant chez Donald que chez lui, chez Donald aperçu à travers la pensée mennaisienne, que V. Hugo va puiser cette idée. Son mennaisianisme lui permet maintenant de s'exprimer en ces termes : « Voilà une nouvelle religion, une société nouvelle : sur cette double base il faut que nous voyions grandir une nouvelle poésie *. — » Cette poésie aura pour caractère d'être vraie, ainsi que Victor Hugo l'indiquait déjà en 1824 ; mais tandis que dans la préface des Nouvelles
' Cromwell, préface, p. 12.
• Th. du Pouv. I, I, I, 25 elLeg. Prim. I. 254 et 175, n» i. ' Leg. Prim., II, 220.
♦ Cromwell, préface, p. 16.
lOI —
Odes, le poète se bornait à réclamer cette vérité de forme qui consiste à renoncer aux fictions du paganisme et au langage de convention de la littérature scolastique, c'est en un sens plus profond que, d'accord avec Lamennais, il interprète maintenant ce mot : vérité. La poésie vraie ne sera pas seulement soumise à l'autorité du goût ; elle sera la poésie complète, celle qui exprimera à la fois l'âme et le corps, la bête et l'esprit : « Le Christianisme, écrit Victor Hugo, amène la poésie à la vérité. Comme lui, la muse verra les choses d'un coup d'œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grostesque au revers du sublime, h mal avec le bien, l'ombre avec la lumière' ». Comment douter que Lamennais soit l'inspirateur de cette série d'antithèses, lui qui avait déjà signalé ce perpétuel contraste dans la création, « cet éternel combat du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, qui durera autant que le monde^?» Images qui lui sont familières, dont on rencontre l'équivalent à chaque pas dans son œuvre, et que, par exemple, à propos de Shakespeare, il reproduira plus tard ; il louera le poète anglais d'avoir su montrer « l'homme tel qu'il est, tel qu'il sera toujours, mélange de bien et de mal, de grandeur et de bassesse, de ténèbres et de divines clartés, assemblage de tous les
contrastes ^ » -,,• tt
Que fera donc la « Muse Moderne » ? interroge Victor Hugo. « Elle se demandera si la raison étroite et relative de l'artiste doit avoir gain de cause sur la raison infinie, absolue du Créateur ; si c'est à' l'homme à rectifier Dieu ; si une nature mutilée en sera plus belle... Elle se mettra à taire comme la nature, à mêler dans ses créations, sans pourtant les confondre, Vombrc à la lumière, h grotesque au sublime, en d'autres termes, le corps à l'âme, la bête à r esprit ; car le point de départ delà religion est toujours le point de départ de la poésie. Tout se tient '. » Le point de départ de Lamennais est toujours
« Cromwell, préface, p. l6.
"- Essai sur l'Indifférence, II, 383.
' Esquisse d'une Philosophie, t. III, Poésie, p. 399. * Crowwell, préface, p. 16-17.
Lamennais et Vicior Hugo
le point de départ de Victor Hugo; et le poète donne libéralement, à qui veut la prendre, la clef de sa préface.
Mêlons donc avec Victor Hugo le grotesque au sublime : « Comme objectif auprès du sublime, comme moyen de contraste, le grotesque, lisons-nous dans la Préface, est la plus riche source que la nature puisse ouvrir à l'art* ». Car le contraste évite la monotonie, donne plus de relief à la beauté ; c'est l'opinion de V. Hugo; mais c'est aussi la théorie de Lamennais et de Bonald ; de Lamennais, qui n'a cessé d'en faire l'application dans ses oeuvres et dont l'imagination, plus d'une fois, s'élança dans cette voie : « Il y aurait, disait-il un jour à Turquéty, un magnifique thème à développer en vers. Je voudrais peindre une scène de plaisir, une orgie, et entrecouper les chants de la fête des sombres versets du Dies ira. Quel contraste saisissant !'' i> Quant à Bonald, il y avait longtemps qu'il avait écrit : « Il ne faut pas croire que ces contrastes entre des extrêmes n'aient d'autre raison que le motif de rendre plus brillantes les productions des arts par un cliquetis de mots antithétiques, ou par le rapprochement de choses opposées. Ces contrastes nous présentent les extrêmes du beau ou le beau dans les extrêmes : vérité importante qui renferme des conséquences très étendues en morale poétique ou même pratique, et dont il faut chercher la raison dans l'homme. L'homme n'est en efiet qu'extrêmes et contrastes. Tel qu'il est par sa nature originelle, il se compose de qualités extrêmes, en contraste par leurs contrariétés de force et de faiblesse, de grandeur et de misère, de lumière et d'obscuricé, d'empire sur l'univers et de dépendance de tout ce qui l'entoure, de hautes pensées et d'indignes penchants. Tel qu'il peut être par les progrès de sa raison, l'homme se compose de qualités extrêmes en harmonie même par leur contraste... C'est là le mystère de l'homme, le secret des arts, l'enseignement même de la religion » ^
« La poésie vraie, la poésie complète (on sait maintenant pourquoi ces deux épithètes sont accolées ainsi), est dans l'harmonie des
' Cromwelt, préface, p. 21.
* Edm. Biré, Correspondant, 10 octobre 1885.
^ Bonald, Mc'/aiif es, 5' éd. in-8, Paris. Le Clcre, i862,p.245.Cf..iussi ibid.jp. 251.
contraires' ... écrit Victor Hugo. Il n'en saurait être autrement, puisque, d'après Lamennais, « le combat entre les sens et la raison l retrouve dans chaque homme, et par une ha.son -«-^;-/ "^ chaque peuple.Selon que l'un ou l'autre pr vaut, la chair ou 1 espn la vérité ou l'erreur, la vertu ou /. crime domine dans la société et dans l'individu « ^ Aussi, dans la poésie nouvelle vraie et complète « tandis que le sublime, d'après Victor Hugo, représemera 1 âme telle qu'elle est, épurée par la morale chrétienne », le grotesque « ,ouera le rôle de la bête humaine. Le premier type, dégage de tout alliage impur, aura en apanage tous les charmes toutes les grâces toutes les beautés. Le second prendra tous les ridicules, toutes les infirm tés, toutes les laideurs. Dans ce partage de l'humanité et de la création, c'est à lui que reviendront les passions, les vices, les crimes >.. Et œmme, selon Bonald, « on peut réduire à trois espèces de composition dans chaque genre toutes les productions littéraires les compositions dramatique, lyrique et épique^ », les temps P""^^^f^ J^^ été lyriques avec la Bible, les temps antiques épiques avec Homère, reste que les contrastes caractéristiques de la poésie moderne trouvent leur expression dans le drame : « Du jour o^^l^c^nsu.^^e. dit à l'homme : « Tu es double, tu es compose de deux êtres, 1 un p ri s Me, l'autre immortel, l'un charnel, l'autre éthéré,l'un enchaîné par s a petits, les besoins et les passions, l'autre emporte sur le aUes de l'enthousiasme et de la rêverie, celui-ci enfin tou.ours courbé vers la terre, sa mère, celui-là sans cesse élancé vers le ciel, sa patrie ■ de ce jour le drame a été créé. Est-ce autre chose en effet que ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants en re deux principes opposés, qui sont toujours en présence dans la vie et quLe disputent l'homme depuis le berceau lusqu a la tombe?
' Cromwell, préface, p. 5i- 2 Essai sur l'Indifférenee, I, 8.
. Bonald Melams, p. 181. D« slyU et de la Littérature, août 1806.
^ Co" t r ced Essai d'un système de miosophie cathoU.uc, par Lar.enna.s 1. IV "haï. u, (ouvrage inédit publié par C. Maréchal pour paraître prochainement chez Bloud).
« La poésie née du christianisme, la poésie Je notre temps est de ne le drame... qui fond dans un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et^la comédie '. » C'est Victor Hugo qui parle ; écoutons maintenant Bonald : après avoir distingué les mœurs poétiques en mœurs privées et mœurs publiques, et par suite les ouvrages d'esprit en deux genres, le genre familier et le genre héroïque, il ajoute : « Ces deux genres se confondent quelquefois dans un genre mixte, ou plutôt bâtard, qui forme la comédie héroïque et la tragédie bourgeoise, ou drame, qui montrent tantôt des hommes publics occupés d'affections privées, et tantôt des hommes privés livrés à d'éclatantes passions- ». Le drame, selon Victor Hugo, « peint la vie », son caractère est « la vérité », il vit « du réeP ». Vie, vérité, réalité, caractérisent ici la littérature « de la troisième civilisation f>, parce que dans la doctrine de Lamennais, ces trois termes sont inséparables ° : << La vérité est la vie " » ; or, « la vérité est inséparable del'utiUté^ », et tout ce qui est utile est « par là même plein de réalité ' ». Du reste, la vérité étant l'être ou la vie est aussi l'expression de la réalité. Ici encore les idées et les termes sont empruntés à Lamennais.
Il n'est pas difficile enfin de reconnaître son inspiration dans les lignes de la Préface où, après avoir exposé les vérités fondamentales du Christianisme, V. Hugo prétend retrouver ces mêmes vérités, mais à l'état naissant, indistinctes encore et confusément aperçues, chez les sages de l'antiquité. C'est en effet la doctrine de Lamennais que le Christianisme étant la religion universelle du genre humain, et contenant l'ensemble des vérités nécessaires à l'existence de toute société, ces vérités qui constituent son essence, ont dû figurer déjà,
' CromweU, préface, p. 50-51.
* Lé^. priin., II, 209.
' CromweU, préface, p. 26.
* Essai sur l'Itulifféreiice, 1, 6 ; ihid., U, Sj, 155, 245; et Défense de l'Essai,
^ Ibid., \, 84 et 100.
* Ibid., II, 265.
"• Ihid., II, 245.
fragments dispersés delà seule R^\8-"' '^!"^^V'le de c «e con^ sagesse antique. Victor Hugo se fait l'interprète fidèle de «tte con vSn dans ces lignes : « Une partie de ces ventés avait peut-êtr é é soupçonnée par certains sages de l'antiquité, mais c est de rev ng le que dite leur pleine, lumineuse et large r velation Les \Ls Unes ^^rcHai^t ; -ns d^^ T^:rZ^-
mières qui n'en éclairaient qu'un côté, et rendaient plu grande Tombre'de l'autre. De là tous ces fantômes créés par ^^^Mos^ ancienne. Il n'y avait que la sagesse divine qui pu substituer une vaste e" égale clarté à toutes ces illuminations vacillantes de la saisie humle.Pythagore, Epicure, Socrate, Platon, sont des flam-
beaux ; le Christ, c'est le iour » '• lî.tir.mre
La conception de la religion et de son influence sur 'a ^ranare dans la Prtface de CrcmvdU est donc d'inspiration mennaisienne, au même titre que la théorie de la société.
in
Libéralisme littéraire et libéralisme social.
La méthode historique adoptée dans la Préface, Me ^^ Uère à l'école catholique, et à Lamennais en P-^-^' ' J^ '^^ ;^;^ ^ tionde l'état du monde à la chute de l'empire romain , peinture sur laquelle Lamennais est si souvent revenu S et que Victor Hugo reprend à son tour en des termes très analogues aux siens ; la men-
ordeslt Augustin ^ sur les C."/-^"- ^uque Lamennais a r^^^^ imprimé un article en 1826 dans les seconds Mélanges , la préoc
1 Cromwell, préface, p. 12-13.
« Ihid- p. 14-15-
de la Religion, i''" partie, p. i?- * Cromwell, préface, p. 16.
? Lamennais, Nouveaux Mélanges, p. 59 " seq.
— lOé —
cupation sensible chez le poète, et que du reste il ne se tient pas d'exprimer, son souci de noter « les diverses physionomies de la pensée aux différentes ères de l'homme et de la société » ', comme s'il avait présente à l'esprit la formule célèbre de Bonald : « L'homme est la société en abrégé comme la société est l'homme général » ^ ou cette expression analogue chez Lamennais : « La société, dont la famille est le germe, naît et se développe comme l'homme même... » ', tant d'analogies secondaires, dont on pourrait multipUer presque à l'infini les exemples, font sentir encore l'influence de Lamennais sur Victor Hugo.
Mais ce sont là, par rapport à la charpente de l'oeuvre, des détails accessoires. Après l'exposé de la vérité chrétienne et de la vérité littéraire qui s'en dégage, nous allons retrouver, autant que dans les deux premiers, dans le troisième des principaux motifs de la Préface, la même action dominante : le libéralisme littéraiie de Yictor Hugo s'affirme, et Lamennais peut à bon droit revendiquer la paternité de la formule sous laquelle il est présenté.
Car la vérité littéraire ne peut être obtenue que par des esprits délivrés des règles, et qui, renonçant à l'imitation servile, affranchissent l'art de la superstition des modèles anciens. Or, nous l'avons constaté, c'est sous l'influence de Lamennais, et au moment où celui-ci commençait à s'affirmer politiquement libéral, que Victor Hugo s'est proclamé libéral littéraire ; son libéralisme poétique est exactement calqué sur un libéralisme social que tout mennaisien connaît bien : la liberté littéraire selon Victor Hugo est un retour à la nature, de même que, pour Lamennais, la véritable liberté sociale est un retour aux lois naturelles et nécessaires des sociétés. « Tout ce qui est dans la nature est dans l'art ' », déclare Victor Hugo. H faut donc débarrasser l'art des petites règles étroites et « conventionnelles » \ véritablement tyranniques, comme il faut débarrasser
* Cromwtll, préface, p. 27.
» Bonald, Th. du Pouv., II, IV, VI, 221. ' Essai sur l'Indiff., I, 266.
* Cromwcll, préface, p. 31.
* Ihid.
la société des lois oppressives imaginées par les « faiseurs de constituon ; « La société'dont la famille est le germe r.aît et se développe commel'homme même, a dit Lamennais, et souvent malgré 1 homme dont l'action imprudente contrariant la nature sous le hau a n r texte de la perfectionner ou de la réformer, retarde ou ^r^-'^^^^f^' de asociéLroissante.et enaltère la constitution comme^^e^^^^^^^^ dune fausse science, ou les passions, ^l^"e"t celle des ind v dus » Commentaire de cette pensée de Bonald : ^^ ^;^ ^^'^J^'^l'^^^^^^^^ pouvoir législatif des sociétés » ^ Et, P^'-^i'l^"!^"\',^'f "^^^Ç " dou e pas'qu'elle ne doive être le seul principe leg.lat. a •
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» Essai sur VIndi§., I, 266.
2 Th. du Pouv., I, VI, m, 45 5-
3 Cromwell, préface, p- 44- * Ug. prim., Il, 198-200.
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inventées de toutes pièces par les législateurs, qui gouvernent les peuples, mais la coutume, la législation naturelle ; et partout où la loi écrite est en opposition avec la coutume, avec les mœurs, avec la constitution véritable ou la nature de la société, la société souffre, languit, meurt, ou les révolutions sont proches. De même en littérature, selon Victor Hugo ; on ne gouverne pas plus le monde littéraire par des poétiques que le monde social par des constitutions artificielles : encore une fois, les règles de l'art sont « les lois générales de la nature », et « ces règles là ne s'écrivent pas dans les poétiques... Le génie qui devine plutôt qu'il n'apprend, extrait pour chaque ouvrage, les premières de l'ordre général des choses, les secondes de l'ensemble isolé du sujet qu'il traite » '. Et maintenant, que le lecteur veuille bien étudier le passage suivant, que j'emprunte à V Essai sur l' Indifférence, en substituant au mot homme le mot art : la théorie de Victor Hugo ne s'y trouve-t-elle pas textuellement énoncée? « Il existe pour [l'art] des lois nécessaires, qui expriment des rapports nécessaires dérivant de sa nature. [L'art] ne peut pas plus s'affranchir de ces lois qu'il ne peut s'affranchir de sa nature. Il ne réalise l'ordre qu'en se soumettant à ces lois. Le désordre naît quand, à cette législation naturelle, l'homme veut en substituer une factice, issue de sa raison individuelle : il substitue alors des opinions aux croyances. La Religion, la morale, la société (il faudrait ajouter : l'art) sont des faits généraux comme la pesanteur ; des lois générales et indépendantes de nos idées, comme les lois de l'équilibre. Dès qu'on les considère comme de pures abstractions, tout est perdu. Cest alors qu'une philosophie en délire veut tout inventer en politique, en morale, en Religion [et dans l'art] - ». Victor Hugo, encore une fois, ne fait que transposer dans le domaine artistique les doctrines de Lamennais.
Dira-t-on cependant que le poète, en attribuant un rôle exceptionnel au génie, rétablit l'empire de cette « raison individuelle » que proscrit Lamennais ?
« Croimvell, préface, p. 44.
* Essai sur l'IndiffèreNCe, 1, 221-222.
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Ce serait méconnaître singulièrement la théorie si originale de l'inspiration chez Lamennais et chez Bonald. Le génie, « sans doute, est une activité individuelle; mais cette activité a reçu le don d'exprimer la volonté générale » ; autrement dit, le génie a une mission prophétique, il transmet à la société les ordres qu'elle exécutera fidèlement ; ce n'est pas la raison individuelle, c'est la raison générale qui s'exprime par la voix du génie. Et c'est pourquoi, toujours fidèle au mennaisianisme, Victor Hugo peut écrire : « Le poète ne doit prendre conseil que de la nature, de la vérité, et de l'inspiration qui est aussi une vérité et une nature » '. Comment ne serait-elle pas l'une et l'autre, s'il est vrai qu'elle est divine ?
Méconnaître ces principes, c'est retomber sous la tyrannie des règles artificielles, au lieu d'entrer dans la liberté par l'obéissance à la seule nature. Comme Lamennais trouve la liberté véritable dans l'obéissance à l'autorité légitime, c'est-à-dire dans l'action suivant la nature ; comme, selon Bonald, « la liberté pour un être consiste dans la faculté de parvenir à sa fin naturelle » -, la liberté dans l'art sera la soumission aux « lois générales de la nature qui planent sur l'art tout entier » ". Et afin que nous ne perdions pas de vue les sources religieuses et sociales de son inspiration, Victor Hugo déclare humblement que sa Préface est « une cloche de cuivre qui appelle les populations au vrai temple et au vrai Dieu » .
« Il y a, ajoute-til, aujourd'hui, l'ancien régime littéraire comme l'ancien régime politique. Le dernier siècle pèse presque de tout point sur le nouveau » *. S'en prendre au xviii= siècle au nom de la liberté, n'est-ce pas tout l'esprit et comme l'essence intime du mennaisianisme ?
Près d'un an plus tard, en août 1828, Victor Hugo, écrivant la préface de l'édition définitive des Odes et Ballades \ faisait remarquer qu'il imprimait par ordre chronologique les préfaces qui avaient ac-
' Cromwell, préface, p. 45.
2 Bonald, ;,ic^. prim., 11, 30.
3 Cromwell, prélace, p. 44.
■* Cromwell, préface, p. 70.
5 Odes et Ballades, p. 31-34.
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compagne les trois recueils d'Odes au moment de leur publication ; il attirait l'attention, dans les idées qui y étaient avancées, sur « une progression de liberté qui n'est, disait-il, ni sans signification ni sans enseignement » '. Et il concluait sur ce rapprochement caractéristique entre sa tormule littéraire et la formule politique des mennaisiens : « Espérons qu'un jour le xix* siècle, politique et littéraire, pourra être résumé d'un mot : la liberté dans l'ordre, la liberté dans l'art » '.
En résumé, qu'il s'agisse de la théorie de la société conçue comme un être vivant dont les différents âges correspondent aux différents développements de la religion et aux diverses époques de la littérature ; ou de la théorie de la religion chrétienne, spiritualiste, complète, comprenant à la lois dogme, morale et culte, s'adressant à la fois au corps et à l'âme, et entraînant après elle une poésie nouvelle, complète et vraie comme elle; ou qu'il s'agisse enfin du libéralisme littéraire, fondé sur l'affranchissement des règles arbitraires et sur la soumission à l'autorité légitime du goût et à la nature ; la Préface de Cromwell emprunte au catholicisme social la majeure partie des idées de cet ordre dont s'est inspiré son auteur.
Et si l'on veut bien considérer qu'on avait rarement jusqu'ici prononcé même le nom de Lamennais à propos de cette Préface; si, d'autre part, on veut bien se rendre à cette évidence que le romantisme françiis, envisagé sous cet angle, ne ressemble plus guère au protestantisme littéraire dont on a récemment parlé; peut-être jugera-t-on que la démonstration qui vient d'être tentée, tout imparfaite qu'elle soit, n'était pas sans utilité.
' Odtset Ballades, p. Jî- *nid., p. 34.