REFLEXIONS SUR LES EVANGILES
des ennemis les plus acharnés de Lamennais, confessait que les Réflexions portaient le témoignage brillant du plus grand talent d'écrire, mais il ne pouvait s'empêcher de reconnaître ce à quelle triste déchéance » l'illustre philosophe avait lui-même, de gaîté de cœur, condamné sa pensée.
Suivant sa coutume, Lamennais avait envoyé la traduction des Évangiles avec les Réflexions à son ami Marion, chrétien fidèle dont il était toujours aimé malgré tous leurs dissentiments religieux : ce Vous ne serez pas obligé de lire ce livre, lui écrivait-il, en le lui adressant; mettez-le seulement sur un des rayons de la bibliothèque qui meuble votre joli cabinet ». Mais M. Marion lut le livre, bien que, pour un catholique austère comme il était, ce fût du fruit défendu, et il lit connaître à Lamennais son opinion, qui vaut bien celle des critiques les plus autorisés :
« J'ai reçu, et je vous en remercie, le livre des Évangiles. Quoique vous m'ayez écrit qu'il n'était pas susceptible d'être traduit, j'ai trouvé votre traduction admirable de style, comme tout ce qui sort de votre plume. J'ai eu la curiosité de la suivre, le texte latin sous les yeux, et j'ai vu que non seulement vous l'aviez exactement rendu, mais que vous aviez su en reproduire la divine simplicité et toute la naïveté qui caractérise en général les Saintes Écritures. Que vous dirai-je maintenant des notes et des Réflexions qui accompagnent chaque chapitre? Je vous avouerai que je ne les conçois pas bien et que je me perds dans les interprétations que vous donnez aux actes et aux paroles du Sauveur. Vous me jugerez peut-être bien reculé, mais il me semble que le christianisme de Y Imitation n'est pas celui des Réflexions sur l'Évangile; je ne reconnais plus dans le Christ, tel que votre livre le représente, le Jésus-Christ
auteur de notre religion : c'est un nouvel être, une transformation complète. »
Lamennais sent la portée de l'observation, et tout aussitôt cet homme d'orgueil répond à son ami :
(( Vous avez tout à fait raison de trouver peu d'accord entre mes Réflexions sur les Évangiles et celles que j'avais jointes à Y Imitation. Gela vient de ce que ces deux livres respirent eux-mêmes un esprit tout différent. L'Imitation, comme le christianisme du moyen âge dont elle est la plus parfaite expression, ne s'occupe que de l'individu, point de la société; elle tend à séparer les hommes des hommes par une sorte d'égoïsme spirituel qui fait que chacun, dans la solitude et la quiétude, ne s'occupe que de soi, de ce qu'il appelle son salut, s'éloignant le plus possible de toute vie active. L'Évangile, au contraire, pousse à l'action, à tout ce qui rapproche les hommes et les dispose à concourir à une œuvre commune qui n'est autre que la transformation de la société, ou, selon le langage évangélique, l'établissement du royaume de Dieu. Il y a un monde entre ces deux tendances et ces deux esprits. De plus, Jésus-Christ, selon moi, selon ma conviction la plus profonde, non seulement n'a lié la loi qu'il annonçait à aucune conception dogmatique, mais a voulu expressément qu'elle n'y fût pas liée. J'en causais dernièrement avec Chateaubriand qui me répondit : « C'est clair comme le jour ». Ce n'est pas ce qu'ils pensent qui sauve ou perd les hommes, c'est ce qu'ils font.
On a l'opinion de l'abbé Jean de La Mennais sur les Évangiles traduits et commentés par son frère, dans une lettre écrite à ce même M. Marion : « Concevezvous qu'un homme qui ne se croit pas fou vienne, au bout de dix-huit cents ans, donner à la divine parole une interprétation à laquelle oncques ne songea