EXALTATION DU PAPE PIE IX
choses, même des plus graves, avec une entière liberté d'esprit qui soutenait sa verve :
« J'ai vu ces jours derniers M. de Chateaubriand, écrivait-il à Vitrolles, et je l'ai trouvé changé, fatigué. Je ne fis qu'entrer et sortir sans m'asseoir, parce qu'il étoit lui-même debout avec un gros curé à face pleine et large qui s'occupoit, je crois, en ce moment, des soins de son état près de l'auteur du Génie du Christianisme que sa femme tient à mettre en règle. Ces choses-là me font toujours un singulier effet, à moi, homme ou diable tout d'une pièce, et qui n'entends rien aux politiques si persévérantes, à cette diplomatie de la tombe, comme vous voudrez. »
Cette lettre qui date de 1845 montre que les résolutions dernières de Lamennais étaient arrêtées dès ce temps-là, de manière à n'y plus revenir.
Vers la fin de mai 1846, un grand événement arriva dans le monde catholique : le pape Grégoire XVI, celui qui avait condamné YAve7iir et ses rédacteurs, mourut; le conclave s'ouvrit, le 15 juin, et le lendemain, Jean, évêque d'Imola, de la maison comtale des Mastaï Feretti, fut élu par acclamation et se donna le nom de Pie IX. Les catholiques virent dans cette élection si rapide le doigt de la Providence, mais nul d'entre eux ne se douta que ce jour-là montait sur le siège de Saint-Pierre le Pontife qui, en trente-deux ans de règne, devait consommer dans l'Église les plus étonnantes révolutions dont le catholicisme ait été témoin, depuis les grands jours d'un Grégoire VII, d'un Innocent III, d'un Boniface VIII. C'est Pie IX, comme l'histoire le dira, qui a le plus fait pour modeler la Papauté romaine sur le type idéal, tracé par l'abbé de La Mennais au temps de sa ferveur ultramontaine.
Mais avant de devenir le Pape infaillible qui devait apparaître dans les invraisemblables apothéoses de 1870, Pie IX commença par être libéral, et tout le monde se rappelle que, du haut de la tribune française, M. Thiers, à l'heure où il combattait si vigoureusement les Jésuites et la politique ultra-conservatrice de M. Guizot, lui criait : « Courage, Saint- Père, courage ! » Pie IX serait-il le pape qui préparerait, commencerait, consommerait cette évolution de l'Église, que tant de catholiques, et particulièrement ceux qui avaient vécu de l'ardente vie intellectuelle de Lamennais, considéraient dès cette époque comme inévitable? Le dominicain Lacordaire écrivait à Mme Swetchine, cette dame russe dont il avait fait sa directrice spirituelle... : « Il faudrait un homme plus énergique que Sixte-Quint, capable de tout perdre pour tout sauver. (On dit que Lamennais était un homme extrême; que penser du P. Lacordaire après cette phrase?) Mais la terre possède-t-elle aujourd'hui de tels hommes? Est-elle mûre pour les porter? Ne faut-il pas de grandes ruines avant de grandes résurrections? Il me vient en pensée que Pie IX est destiné à être le Louis XVI de la Papauté, et c'est déjà un bien illustre office.... Nous demandons à Dieu une âme qui impose à l'Europe.... Nous la souhaitons ardemment, nous en avons un besoin incalculable. Mais Dieu a-t-il le même vœu et le même besoin que nous? C'est là le doute. Rome doitelle se renouveler par une catastrophe ou se rajeunir sous la main puissante d'un pontife élu de toute éternité pour l'heure présente, qui le sait? »
Si l'inspiration de Lamennais n'est pas là, où est-elle?
On sait que les premiers actes du pontificat de Pie IX excitèrent d'universelles espérances. Il ne