‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 18 sur 123 · LES LA MENNAIS ET LES DES SAUDRAIS · texte numérisé non relu

LES LA MENNAIS ET LES DES SAUDRAIS

cile de nerveuse irritabilité, d'humeur fantasque et dégénérant en accès de colère qui se terminaient par des syncopes accompagnées de fièvre. De sa mère qu'il avait à peine connue — car elle mourut en 1789, avant qu'il eût atteint sa cinquième année, — Lamennais n'avait conservé que deux souvenirs : il se rappelait, disait-il, l'avoir vue réciter son chapelet et jouer du violon. Dans la famille, Mme Robert de Lamennais avait laissé la réputation d'une femme douée d'une haute raison servie par une instruction solide; elle était de plus d'une insigne piété. Lamennais la perdit si jeune que l'on est tenté de s'unir aux écrivains catholiques dans les regrets qu'ils expriment à l'envi du malheur qu'un tel enfant n'ait pas été élevé sous les ailes de la tendresse maternelle; mais ces écrivains oublient que Mme Robert de Lamennais fut remplacée — si toutefois une mère peut l'être — dans l'éducation de ses enfants par sa sœur, Mme Robert des Saudrais, personne d'un esprit élevé et rare, d'une foi douce et sincère, qui, par ses leçons et son exemple, sut inspirer à ses neveux ce respect pour les faibles et les malheureux, cet amour si noble des causes vaincues où se prend, pour ne plus s'en détacher, la loyale fidélité des cœurs bretons, et qui, de l'abnégation de soi-même, les élève souvent jusqu'au martyre.

Il n'est donc point exact de dire que Lamennais ait eu la mauvaise fortune de ne subir à aucune époque de sa vie cette irrésistible influence du cœur des femmes , qui eût adouci les aspérités de sa rugueuse nature. Ce qui est vrai, c'est que, de trop bonne heure peut-être, il se trouva livré à lui-même, à un goût inné pour la solitude, à une passion très précoce pour la méditation spontanée et personnelle. Mais qui pourrait dire que telles ne furent pas les

vraies causes de sa forte originalité? Il semble bien que jamais, à aucune époque de sa vie, il n'ait reconnu qu'il dût quoi que ce fût de sa pensée à ses ascendants selon la nature. En 1828, il perd son père, et il écrit à Mme de Senfft, celle de ses correspondantes à laquelle il a ouvert le plus profondément son cœur :

(( Je viens d'éprouver une vive affliction; nous avons perdu mon pauvre père; il avait quatre-vingtsix ans, et sa vie n'était plus qu'une lente agonie supportée avec toute la patience de la foi et toute la vigueur d'âme d'un chrétien. Je le recommande à vos prières, bien que je le croie maintenant plus heureux que nous. Cette perte, après tant d'autres, pèse tristement sur mon cœur. Siccine séparât amara mors! »

Dix-huit mois après, meurt son oncle Robert des Saudrais, celui qui l'a élevé. Quels regrets lui donnet-il? Il écrit à la même Mme de Senfft :

ce Encore une nouvelle douleur ! Je viens de perdre mon pauvre oncle, qui avait été pour moi un second père. Les deux frères avaient épousé, le même jour, les deux sœurs. Ils sont réunis maintenant et nous restons seuls ! Tout s'en va, tout passe, tout meurt : Beati qui in Domino moHuntur. Je n'ai jamais compris, mais aujourd'hui je comprends moins que jamais comment les hommes peuvent s'attacher à cette vie misérable, où nous n'avons rien autre chose à faire, dit Tertullien, que d'en sortir au plus vite. ))

N'est-il pas vrai que l'on ne ressent, dans ces quelques lignes données à la mémoire de ses plus proches, nulle douleur intime, passionnée, étreignant le cœur de Lamennais et le faisant souffrir? Il enterre ses proches, en récitant des versets de l'Écriture, comme ferait tout autre prêtre. Une telle

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