CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS
sécheresse serait-elle un effet de ce pessimisme chrétien, dont la forte parole de Tertullien est ici l'expression?
Si les hommes du pays breton, même ceux qui le touchaient le plus près, ne paraissent pas avoir laissé grande impression sur l'esprit de Lamennais, en revanche le pays lui-même, Saint-Malo et l'Océan, ont marqué son imagination d'une empreinte ineffaçable. Toute sa vie, il a aimé sa Bretagne d'un amour jaloux. Ainsi, lorsque son existence morale se trouva foudroyée dans le grand orage qui déracina ses plus anciennes et ses plus chères amitiés, le plus violent chagrin qu'il éprouva, ce fut de ne pouvoir retourner vers ces rivages tour à tour riants et sombres, où s'étaient déroulées son enfance et sa jeunesse. Toute sa vie, il a gardé dans son langage, le pur accent breton et, dans son écriture, la vieille orthographe apprise dans ses premières leçons.
La mer fut sa véritable nourrice.
Les rues de Saint-Malo sont noires et tristes, mais quand on monte sur les remparts, la vue sur la campagne et sur l'Océan devient splendide. Du côté de la terre, on découvre la vallée de la Rance si pittoresque et si charmante avec ses villas et ses verdures, et du côté du large, accourt deux fois par jour, tantôt avec un fracas terrible, tantôt avec le doux murmure d'une caresse, le flot qui vient mourir sur le sable doré de la plage.
Les deux grands écrivains à qui Saint-Malo a donné le jour ont peint tour à tour cet admirable paysage de leur plume merveilleuse, tous les deux avec poésie et tous les deux avec mélancolie. On a souvent dit que Lamennais était né triste, et quant à la tristesse de Chateaubriand, elle est immortelle comme celle de René. La vue de la mer porte à la rêverie, et, de
la rêverie à la tristesse, quelle pente facile irrésistible pour l'âme émue d'un grand poète !
« Rien de plus charmant, dit Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre-tombe, que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les voyageurs ; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils fricassaient des piastres, et les jetaient bouillantes au peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe, ornées d'orangeries, d'eaux jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes. »
ce Chaque paysan, matelot ou laboureur est propriétaire d'une petite bastide blanche, avec un jardin ; parmi les herbes potagères, les groseilliers , les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un autre soleil : c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callemandre et de soie rayée, des bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de basin ou de batiste