LEURS IMPRESSIONS D'ENFANCE
dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles , et des caillebottes dans des coquilles : lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Walkyries de l'Edcla dont la plus jeune est Y Avenir ou les Ganéphores d'Athènes n'avaient rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes, sans doute, ne sont plus ; il n'en reste que mon souvenir; »
Telle est la mélancolie charmante et douce de Chateaubriand, sorte de volupté où se plaît son âme d'artiste, avec la pointe d'égoïsme qui marque tout ce qu'il a écrit, tristesse qui commence par le ravir avant d'enchanter les autres, et par où il ne laisse pas de leur faire entendre qu'il leur reste supérieur.
Toute différente est la tristesse de Lamennais : que l'on en juge par la différence de la touche, dans le même tableau !
« L'automne n'a point de plus belles journées. La mer scintilloit au soleil; chaque goutte d'eau reflétoit comme une pointe de diamant une lumière blanche et pure, que l'œil supportoit à peine. Du village déserté, hommes, femmes, enfants, arrivoient en foule sur les dunes où, mêlé au thym, l'œillet sauvage, aux fleurs violettes, exhaloit son parfum de girofle.
(( Munis de paniers, de légers filets, de pelles et de longs bâtons armés d'un crochet de fer, ils atten-
doient que la marée laissât à découvert la vaste grève et ses rochers, pour recueillir le riche butin préparé par la Providence, le lançon argenté qui glisse dans le sable humide, les crabes voraces, et les homards aux larges pinces, et la crevette et la moule nacrée, et les coquillages de toute sorte.
(( Vers le soir, à l'heure où le reflux accourt comme un fleuve gonflé par les pluies, la troupe joyeuse regagnoit le village. Mais tous n'y revinrent pas.
ce Plongée dans les songes de son cœur, une jeune fille s'étoit oubliée sur un rocher lointain. Lorsqu'elle sortit de sa rêverie, le flot déjà serroit le rocher de ses nœuds mobiles et montoit, montoit toujours. Personne sur la grève, point de secours possible.
(( Que se passa-t-il alors dans l'âme de la vierge? Nul ne le sait, c'est resté un secret entre elle et Dieu.
ce Le lendemain, on retrouva son corps. Elle avoit noué aux algues pendantes ses longs cheveux noirs, sans doute pour n'être pas emportée par la houle, pour reposer dans la terre bénite près des siens.
(( Une croix de bois marque dans le cimetière le lieu où elle dort. Souvent l'une de celles qui furent ses compagnes, agenouillée sur le gazon, prie pour elle, et, le cœur ému de souvenirs tristes, s'en va, le front baissé, en essuyant ses pleurs. »
Quel accent de vérité et de poésie, dans cette petite pièce! Quel sentiment profond de la nature et de l'humanité! Cette sensibilité si pure et si sincère, cette sympathie si cordiale pour les joies comme pour les douleurs de la pauvre espèce humaine, cette impersonnalité, cette abnégation de soi-même sont d'un charme inexprimable, attendrissant. Ici, l'écrivain s'efface si bien qu'on ne songe plus à lui : il s'est si peu réservé !
imprp:ssions d enfance. -r.
Cependant, il a ses regrets et ses souffrances, dès qu'il rêve à son pays.
(( Mon cœur ne s'acclimate point hors de la Bretagne, écrit-il à un de ses plus vieux amis qui habite une de ces coquettes maisons des coteaux de la Rance; partout ailleurs je me sens étranger : Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus! Au reste, n'est-ce pas là l'histoire de toutes les créatures? Elles sont toutes sur le bord du temps, gementes et fientes, en attendant qu'elles entrent dans leur vraie patrie. »
Et plus tard, quand il sera sorti de l'Église :
ce Mon ami, il faut voir le monde comme vous voyez de votre fenêtre les bateaux qui descendent et remontent la Rance. Quand on est las de ce mouvement, on ferme son volet, on s'approche du feu et, si l'on est deux, on se dit tout ce qu'on a dans l'esprit; on voyage sans fatigue dans le passé, dans l'avenir, et l'on fait sa partie de tric-trac. Dans ce pêle-mêle universel, savez-vous, cher ami, qui je trouve heureux? vous, que je vois vous promenant dans les allées de votre joli jardin, regardant vos arbres qui fleurissent, vos légumes qui poussent, vos lilas qui parfument l'air qu'embaumeront bientôt vos jasmins et vos rosiers. »
Mais ce n'est pas seulement au paysage breton, c'est à Saint-Malo, sa ville natale, que Lamennais s'intéresse. Il en suit de loin les progrès, les améliorations, les changements; il veut qu'on lui écrive ce que deviennent ces maisons, ces quais, ce port qu'il a connus et aimés.
(( Le bassin à flot que l'on construit, demande-t-il en 1839 à son ami Marion, avance-t-il? Je ne le verrai jamais, et je ne sais pourquoi je serois bien aise de savoir quelle impression ce changement a
produit sur vous. Il me semble, à moi, que l'on me gâte mon vieux Saint-Malo, ce n'est plus celui de mon enfance, celui où tout me rappeloit quelqu'un de ces souvenirs qui ne s'effacent jamais. Cette grève, ces ponts qui la coupoient, ces bateaux à mer haute, ces charrettes à la basse marée, qui me rendrait maintenant tout cela? Et tout cela, c'est ma vie, la vie de ma jeunesse, alors que l'horizon indéfini où plonge le regard est encore si pur et si beau. »
Voulant sans doute décrire avec un extraordinaire relief la toute- puissante et décisive impression que la mer avait faite sur l'imagination de Lamennais encore tout enfant, son neveu, M. A. Blaize, dans son Introduction aux Œuvres inédites, raconte une anecdote, que nombre de critiques ont rapportée, sans la discuter.
ce Un jour, dit M. Blaize, Félicité de La Mennais se promenait avec sa bonne sur les remparts de Saint- Malo ; à l'aspect de la mer soulevée par une violente tempête, il crut voir Vinfini et sentir Dieu. Etonné de ce qui se passait dans son âme, il se retourna vers la foule et se dit en lui-même : ce Ils regardent ce que ce je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois ». Lamennais ne racontait jamais cette anecdote, sans ajouter : « Toutes les fois que mes souvenirs me « reportent vers ces temps éloignés, une telle pensée ce d'orgueil dans un enfant de huit ans me fait encore « frémir. »
Personne ne s'étonnera qu'après un tel aveu, fait par Lamennais lui-même, ceux de ses ennemis qui n'ont cessé de le poursuivre de l'accusation d'orgueil, aient repris à cette occasion le thème de leurs déclamations accoutumées. « L'orgueil existait donc au fond de cette intelligence, s'écrie le P. Mercier, de la Compagnie de Jésus; ce n'était qu'un feu caché; tou-