‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 21 sur 123 · L'OCÉAN ET LAMENNAIS · texte numérisé non relu

L'OCÉAN ET LAMENNAIS

tefois, on pouvait déjà prévoir l'avenir, lorsque ce feu, attisé par la tempête des passions impétueuses de la jeunesse, trouverait un aliment dans les succès et la gloire humaine. » Holà! sommes-nous tentés de dire, n'est-ce pas aller trop vite? Sans révoquer en doute la bonne foi du narrateur de l'anecdote, qui voudra croire de prime abord que cet enfant de huit ans, que sa bonne aimait à mener sur le port pour lui faire voir les bateaux, ait eu tout à coup, un jour de tempête, la révélation de Dieu et de l'infini? Qui pensera surtout qu'il ait eu, en ce moment et sous le coup d'une telle impression, assez de force d'esprit pour « se dire en lui-même », comme le rapporte assez naïvement M. Blaize, ce qu'il se dit en se comparant à la foule? Si vraiment Lamennais a fait à plusieurs reprises le récit merveilleux qu'on lui attribue, on ne peut que le plaindre d'avoir compté à ce point sur la crédulité de ceux qui l'écoutaient. Ce pur jeu d'imagination ne prouve rien, ni le génie ni l'orgueil de Lamennais; ce n'est qu'une illusion d'esprit qui n'aurait dû tromper personne. Sainte-Beuve, avec son tact exercé, délicat et défiant, s'est bien gardé de s'arrêter à ce récit de M. Blaize : il n'en fait pas même mention.

On a vu plus haut comment Lamennais parle des souvenirs que lui avaient laissés les premières impressions de son enfance. Il ne voyait dans la mer que ce qu'y voyait tout le monde ; il l'aimait, comme tous ceux qui l'ont de bonne heure fréquentée, à la fois pour son charme et pour son horreur, et jusqu'à s'aventurer seul au milieu des flots sur une barque furtivement détachée du rivage, ainsi qu'ont fait tous les enfants du littoral, avec l'imprudence de leur âge; seulement, il voyait la mer et il l'aimait avec les yeux et l'imagination d'un poète qui sentait plus vivement que les autres hommes, et le poète décrivait ce qu'il

avait ressenti, sous une forme et avec des couleurs d'une incomparable beauté! Qui ne se souvient de cette page des Affaires de Bornée

ce D'Antibes à Gênes, la route côtoie presque toujours la mer, au sein de laquelle ses bords charmants découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense, éternelle. Aucunes paroles ne sauroient peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté, la plaine à la fois mobile et uniforme où apparaissent çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des sens divers. Sur la pente opposée des montagnes, que coupent de fertiles vallées ou de profonds ravins, les inépuisables richesses d'une nature tour à tour imposante, gracieuse, qui s'empare de l'âme, y apaise les tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, les prévoyances inquiètes, et peu à peu l'endort dans la vague contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme le son fugitif, de mystérieux comme l'univers et d'infini comme son auteur.

« Cependant telle est la puissance des premières impressions que, dans ses riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n'égaloit celles qui frappèrent mes jeunes regards : les côtes âpres et nues de la vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sur la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer. »

L'éternelle mobilité du flux qui s'approche et du reflux qui s'éloigne; la plainte, tantôt douce, tantôt terrible, des vagues qui viennent sur les rochers

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