LIVRE III
Les Paroles d'un Croyant. — Jugement porté sur Lamennais par M. Guizot. — Lamennais et Joseph de Maistre. — Lamennais socialiste.
Après sa rupture avec l'Église romaine qui ne représentait plus à ses yeux que la société du passé, F. Lamennais s'engagea sans réserve au service de la démocratie qui ne cessa d'être pour lui jusqu'à la fin de sa vie la société de l'avenir. Jamais il ne regretta la résolution qu'il avait prise avec un courage et qu'il maintint avec une fermeté dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple, tout au moins à un degré aussi émanent.
Lamartine, dont les sympathies pour Lamennais s'étaient singulièrement refroidies dans la dernière phase de sa carrière si orageuse, a dit de lui :
ce II tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion. Il y eut un grand courage dans
cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre dont peu d'esprits sont capables. »
Pour ceux qui cherchent à reconnaître le vrai Lamennais à travers les préjugés qui obscurcissent sa mémoire, on ne doit pas se lasser de répéter qu'il ne sortit pas de l'Église romaine, par d'autres motifs que le besoin impérieux de soulager sa conscience d'homme vivant au xixe siècle, et témoin d'une transformation politique et sociale à laquelle résistait l'Église, alors que, selon lui, pour rester fidèle à l'esprit évangélique comme à sa mission divine, c'est elle qui aurait dû en prendre l'initiative et travailler de toutes ses forces à rendre cette transformation aussi prompte et aussi complète que possible. Le besoin de libérer son intelligence du joug dogmatique ne se fît sentir que plus tard.
Lamennais reconnut à merveille les premiers effets de la publication de son petit livre. Le choc des opinions, le tumulte des jugements, le chaos des idées et des sentiments que remuèrent, dans toutes les classes de la société européenne, ces fameuses Paroles d'un Croyant, rien de tout cela ne le surprit : il s'y attendait, et ne demandait qu'à voir surnager la décision de l'opinion publique redevenue plus calme et plus éclairée, ce Pour moi, ce que j'ai voulu, écrit-il à son ami M. de Vitrolles, c'est, en flétrissant les iniquités trop publiques des puissances mondaines, consoler les faibles, les pauvres, les petits, les opprimés, et leur montrer, dans leur retour aux sentiments de justice, de charité, d'humanité, l'espérance certaine d'un meilleur avenir. Et cette espérance, je l'ai, parce que je crois au progrès continuel du genre humain, malgré les désordres, les passions, les crimes; et à la sagesse, à l'amour de la Providence