LAMENNAIS JUGE PAR GUIZOT
qui le conduit. Ce n'est pas là, il me semble, une scélératesse si grande. »
C'est cependant le petit livre des Paroles d'un Croyant qui a dicté à M. Guizot le jugement sévère jusqu'à l'injustice qu'il a porté sur Lamennais, quand il l'a rangé « parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps ». Cette expression si vive d'une opinion si légère, et indigne d'un grand esprit comme M. Guizot, a réjoui les ennemis de Lamennais. Quelques-uns disent même qu'elle les a vengés de ce qu'ils appellent son apostasie. Il est plus que douteux que la postérité ratine une pareille sentence, car elle récusera le juge qui l'a rendue, pour cause de suspicion légitime. M. Guizot n'était-il pas au premier rang de ces puissances mondaines que Lamennais a prises à partie pour les marquer de son fer rouge? Ce ne sont pas les catholiques ultramontains qu'il a voulu venger, en appliquant à Lamennais une qualification flétrissante; c'est sa propre injure. Pour être vraiment impartial, M. Guizot s'était senti trop offensé personnellement; il y avait là une raison de plus pour lui de s'abstenir d'un pareil outrage à l'égard d'un homme qu'il ne connaissait pas et dont il était d'ailleurs incapable, par éducation comme par tempérament, d'apprécier le caractère, la mission, les tendances intellectuelles et morales.
Ce n'est pas d'ailleurs que M. Guizot, dans ses Mémoires écrits vingt-cinq ans après la crise de V Avenir, ait manqué d'apprécier, avec autant d'équité que d'élévation, le mouvement irrésistible auquel obéirent ceux des catholiques qui suivirent Lamennais comme un chef, jusqu'à la censure prononcée contre lui par l'autorité romaine. M. Guizot a vu d'un regard à la fois sûr et profond que ce mouvement qui fermentait dans le catholicisme avait un but d'une tout
autre portée que la liberté d'ouvrir des écoles ou de revêtir des habits de moine, mais que tout un esprit nouveau, un esprit de rajeunissement et de progrès, commençait à respirer, à souffler de toutes parts, avec l'ardent désir de ménager à l'Église des destinées plus fières et plus fécondes; il a compris que certains catholiques plus jeunes et plus hardis, plus sympathiques et tout aussi sincères que les autres, ne voulussent plus pour leur Église ni du moule brisé de l'ancien régime ni du rôle subalterne et méprisé de servante du pouvoir, et qu'ils visassent à lui faire accepter les principes de la société moderne et le régime nouveau qu'elle s'est donné, afin de pouvoir réclamer, dans ce régime, avec la place qui leur appartient, l'influence croissante que la liberté donne à ceux qui se confient à elle : ce II y avait là, dit M. Guizot, le pressentiment d'une grande œuvre à accomplir et un intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de la religion et de l'Église chrétiennes ». Que faut- il de plus? Ce pressentiment, cet intelligent instinct, qui donc les a eus, qui les a manifestés et propagés avec plus de passion encore que de génie, si ce n'est Lamennais? Et dès lors pourquoi le condamner si sévèrement? C'est, dit M. Guizot, parce qu'il était l'homme le moins propre à comprendre et à servir cette cause. Mais encore une fois, cette cause même, qui clone l'a instituée, pour ainsi dire? Qui, si ce n'est Lamennais? A coup sûr, le mérite n'en revient pas aux autres écrivains catholiques, ni à Chateaubriand, le poète de la renaissance religieuse, ni au vicomte de Bonald, le théoricien politique, ni même au comte de Maistre, cet homme de l'ancienne loi. A cet égard, il y a, dans la Correspondance, une lettre de Lamennais à son amie Mme de Senfft, où cette question est abordée indirectement,