LAMENNAIS ET JOSEPH DE MAISTRE
mais qui tranche le débat. « Je trouve dans mon âme, dit-il, une foi immense dans l'avenir de la société, une espérance inébranlable de quelque chose de grand qui se prépare dans le secret des décrets divins. Nous assistons, n'en doutez pas, au commencement d'une ère nouvelle, et c'est parce qu'elle est nouvelle que le passé nous paraît mourir et qu'il meurt en effet dans ce qui, en lui, étoit assujetti aux conditions du temps. On s'étonne que, disposant d'une si grande masse de forces matérielles, on ne puisse arrêter les événements qui déplaisent et inquiètent : c'est s'étonner d'être impuissant contre les lois naturelles et universelles des êtres; c'est s'étonner de ne pouvoir vaincre Dieu. M. de Maistre le clisoit il y a quarante ans, niais il le disoit en un sens faux et que l'humanité ne pouvoit avouer. Préoccupé d'une idée horrible de châtiment fatal, il ne voyoit que deux choses dans l'histoire, le crime d'un côté, le supplice de l'autre. Avec une âme généreuse et noble, tous ses livres semblent avoir été écrits sur un échafaud. Sa philosophie impitoyable a l'impassibilité du juge qui dit toujours : « La mort! » Je ne suis pas surpris que le bourreau ait été, à ses yeux, si grand. Dieu au contraire dit toujours : « La vie! » car il n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Cependant cet homme, si sec et si dur comme penseur, ne pouvoit se défendre d'un pressentiment magnifique : un reflet de je ne sais quel resplendissant avenir, impénétrable à sa raison prévenue, avoit plus d'une fois brillé sur le glaive qu'il tenoit constamment levé sur le genre humain; son œil apercevoit ce que son cœur ne reconnoissoit point, tandis qu'à d'autres le cœur révèle ce qui est encore profondément caché à leurs regards. N'écoutez que votre âme : elle vous rassurera sur les destinées
futures des peuples; l'âge terrestre n'est point fini. L'homme n'a pas, il s'en faut de beaucoup, accompli le cercle de ses progrès ici-bas. On a dit de lui une chose très vraie, c'est qu'il n'a pas été mis sur la terre pour y jouir du bonheur, mais pour s'y perfectionner : l'histoire seule le prouveroit. »
S'il est vrai, comme le dit Ballanche, que toutes les vérités essentielles au bonheur de l'humanité soient des vérités de sentiment, nul ne regrettera que Lamennais ait laissé parler si souvent son cœur, incessamment ému par les plus saintes colères et les plus douloureuses pitiés. Seulement, ces vérités de sentiment, « ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas », pour parler comme Pascal, les politiques comme M. Guizot ne les connaissent pas non plus : aussi, tout leur échappe dans la vie de ces hommes privilégiés qui les découvrent et les répandent comme une semence féconde pour la nourriture à venir de la pauvre humanité.
M. Guizot dit encore que, par son esprit faux et son fougueux orgueil, Lamennais entraîna pour un temps dans son propre naufrage, en l'associant à des rêveries et à des passions antisociales, la première et généreuse tentative faite pour réformer, non pas la doctrine religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir entre l'Église catholique et la société moderne non pas seulement une froide paix mais une véritable et confiante harmonie. L'homme d'État se fût fait honneur à lui-même, en rendant à Lamennais la justice qui lui est due, et en rappelant qu'il a été le premier initiateur de cette tentative. Il a manqué à ce devoir : ce sont là les iniquités ordinaires de l'esprit de parti.
Mais Lamennais, en sortant de l'Église romaine, était allé à la République, et c'était assez pour qu'on
ne lui pardonnât point. Dans le monde de la philosophie, l'accueil qu'il reçut fut assez froid. Comme les doctrinaires, les éclectiques ne pouvaient guère comprendre une pareille évolution. A part Lerminier qui, dans la Revue des Deux Mondes, écrivit un véritable dithyrambe en l'honneur des Paroles d'un Croyant et de leur auteur, on ne voit personne de notable qui ait relevé, pour la caractériser comme elle le méritait à tant de titres, une œuvre dont l'apparition marque une date dans l'histoire de l'opinion publique au xixe siècle. Et cependant Sainte-Beuve avait écrit dans la même Revue, en annonçant le petit livre : « Socialement, la signification de semblables œuvres est grande, et tant pis pour qui la méconnaît! )) Les Paroles d'un Croyant furent données au public quinze jours après le fragment des Mémoires de Chateaubriand sur Y Avenir du monde, où les mêmes problèmes de haute philosophie religieuse et sociale étaient abordés, soulevés et traités dans un sens à peu près semblable; et déjà Ton savait, par la brochure de Lamartine sur la Politique rationnelle, que l'étude et la solution des questions sociales tenaient attentif un autre de ces grands esprits qui apparaissent comme les conducteurs des nations. Il y avait là une coïncidence qui valait la peine d'être plus que signalée, mais étudiée dans ses causes intimes et profondes.
(( Un prêtre vient d'émouvoir l'Europe, s'écriait Lerminier. Qu'a-t-il donc fait? Il a changé; il a changé non pas de Dieu, mais de manière de le servir, et il a fait de la croix de Jésus-Christ un étendard de liberté. Au milieu des faiblesses et des indécisions de son siècle, de ses hypocrisies pusillanimes et de ses demimesures impuissantes, M. de La Mennais s'est comporté avec audace : il a été lui-même; nous l'avions
appelé ce révolutionnaire au service d'une vieille cause », il a embrassé la nouvelle. Il a jeté à la face de Rome un poème, un pamphlet, un tonnerre; il a éclaté à l'improviste et avec un irrésistible fracas; il a rempli les peuples d'espoir et les rois de stupeur ; il a consterné l'Église en la désertant; il a été courageux, nouveau, grand, sublime, le seul prêtre de l'Europe. Il a changé, voilà sa gloire et sa force. Il avait maudit la Révolution française, il la sert aujourd'hui; il avait déclamé contre la liberté, il parle pour elle. Depuis 1830, il est sensible que M. de La Mennais est mené par un esprit inspirateur qui a doublé ses forces : le cri du peuple a été pour lui la voix de Dieu. Gomme saint Paul et Luther, M. de La Mennais a changé, il a obéi à la voix intérieure qui lui révélait son vrai devoir et son vrai génie; il n'était pas fait pour s'enterrer dans les rangs inférieurs d'une orthodoxie surannée, pour accomplir obscurément de stériles pratiques ; apparemment, on n'attendait pas de lui qu'il calculât les petites chances d'un avancement ecclésiastique : que pouvait-on faire pour lui? Pape, il eût été moins grand que prêtre breton, que prophète de liberté, que vengeur de l'Évangile et de Jésus-Christ. Oh! que ce prêtre a souffert au pied de la croix ! C'est après y avoir usé ses genoux et rongé son cœur qu'il s'est levé pour donner des accents de colère et de vengeance à son amour des hommes et de Dieu. Voilà comment il faut comprendre les Paroles d'un Croyant. Ce n'est pas un livre de fantaisie littéraire, c'est une œuvre de fatalité; l'homme qui fait ces choses y était prédestiné, et quand il les a faites, il se tient debout au milieu des hommes dans sa douleur et sa majesté. » Aujourd'hui , dans notre monde littéraire, les Paroles d'un Croyant, et ceux des autres ouvrages de
F. Lamennais écrits du même style, le Livre du Peuple, Un& voix de prison sont sous le coup d'un arrêt passé en force de chose jugée, qui a été rendu par M. Ernest Renan. Cet éminent juge des œuvres de l'esprit a écrit que « Lamennais créa, pour composer cet ouvrage étrange, avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique, cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire des littératures d'un pastiche de génie ». Ed. Scherer déclare que ce pour sa part, il n'a jamais pu goûter ce pastiche apocalyptique, ce genre emprunté à la Bible et qui consiste essentiellement dans le dépècement du discours en versets et dans l'usage de la conjonction et au commencement des phrases, cette prose soi-disant poétique enfin, qui trahit, par son ambition même, l'impuissance d'écrire un poème véritable ». Il y a du vrai clans cette critique d'ordre purement scolaire et grammatical. Il est certain que les Paroles d'un Croyant ne sont pas un livre à proposer à l'imitation de quiconque veut écrire avec une libre originalité dans notre langue. Pasticher un pastiche ! qui pourrait y songer? Plusieurs cependant n'ont pas craint de s'y essayer, et ils y ont piteusement échoué, bien qu'au premier abord rien ne semble plus facile. Mais les Paroles d'un Croyant, où l'on ne retrouve pas le style ordiuaire de Lamennais, ce style puissant et magnifique qui classe l'auteur parmi les premiers écrivains de la France, n'en restent pas moins un livre unique, et qui fera toujours l'étonnement et l'admiration des artistes et des lettrés : il y a des pages qui, pour l'horreur, ne peuvent être comparées qu'à certaines scènes de Dante clans l'Enfer de la Divine Comédie, et d'autres pages, dont on ne saurait dire si elles ne sont pas tirées textuellement des chapitres les plus
touchants et les plus suaves de Y Imitation de Jésus- Christ et même des Évangiles. Les Pailles d'un Croyant à la main, Lamennais est en marche vers l'avenir et sûr d'aller à la postérité. Il est même à craindre que ce petit livre ne continue, comme il a déjà fait depuis un demi-siècle, de nuire aux autres écrits de son auteur, aux Affaires de Rome par exemple ou au Traité de Vart et du beau, qui, sous le rapport du style, sont peut-être d'une égale magnificence.
Les Paroles d'un Croyant ne sont pas un exposé didactique d'un système de philosophie sociale : c'est un poème chrétien, une sorte de rêve apocalyptique. C'est, avec la malédiction du présent, l'évocation radieuse d'un prochain avenir de justice et de bonheur au sein de la liberté. Nul doute que, dans ce livre, il n'y ait beaucoup plus d'un visionnaire que d'un penseur. C'est là que l'on voit pour la première fois, dans tout son éclat et toute sa portée, la tendance socialiste de Lamennais ; et, par tendance socialiste, il faut entendre cette illusion, commune à tous ceux qui aspirent à régénérer la société humaine et qui plaide en leur faveur en même temps qu'elle les accuse et dénonce leur faiblesse, cette illusion souvent honorable mais plus encore dangereuse, qui porte certains esprits généreux mais dénués du sens des réalités, à croire que ce serait assez, pour substituer le règne de la justice à celui de l'iniquité, d'un acte du pouvoir, d'une chiquenaude du hasard ou d'un décret de la Providence. Ignorants à la fois et de l'inexorable fatalité des lois du monde et des conditions toujours si difficiles et si lentes du progrès parmi les hommes, les socialistes s'imaginent, dans leur ardent et utopique désir de tout bouleverser pour tout refaire selon leurs systèmes, qu'il nous suffirait à tous de quelque bonne volonté et d'un petit nombre d'efforts