LAMENNAIS SOCIALISTE
pour arriver à l'accord dont ils auraient besoin pour accomplir leur œuvre. Gomme ils ne peuvent ni ne veulent accuser l'humanité de perversité originelle, ils s'en prennent à ceux qui jusqu'à présent l'ont conduite, les décrètent d'accusation, et les poursuivent de leurs colères et de leurs haines. Lamennais n'a pas échappé plus que les autres socialistes à cette fatale tendance. Désirant le bien de l'humanité avec une impatience toute fébrile, il s'est jeté dans la lutte sans frein ni règle, sans rien peser ni rien mesurer : de là ces imprécations violentes et lugubres, ces menaçantes prédictions, ces visions noires, effrayantes, dont plus d'un esprit délicat et rassis s'est plus d'une fois trouvé excédé et même exaspéré. Mais Lamennais n'est pas un Montesquieu ni un Royer-Collard ; c'est un Jérémie qui se lamente sur le sort des nations, ou un Daniel qui écrit en caractères flamboyants sur les murs de la salle où festoient les heureux du jour, les mots fatidiques qui leur annoncent les inévitables catastrophes.
Entrée de F. Lamennais dans le parti rép ucain. — Lamen-| nais au procès d'avril. — La Préface des 'troisièmes Mélanges. — La démocratie chrétienne. — Le Livre du peuple. — Éducation de la démocratie. — Lamennais et le suffrage universel.
A son entrée dans le parti républicain, F. Lamennais paraît avoir été accueilli avec la plus grande faveur. On a vu de quel enthousiasme s'étaient sentis transportés les ouvriers typographes de l'atelier parisien où les Paroles d'un Croyant avaient été composées et imprimées. Toutefois, dans d'autres milieux démocratiques, le livre avait produit un effet tout différent. Les Paroles d'un Croyant commencent, on le sait, par une invocation liturgique : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il! » Il arriva plus d'une fois que le lecteur fut arrêté dès ce début, par cette phrase d'une rudesse toute populaire : « Allons ! en voilà assez ! Laisse ce prêtre dire ses prières! Il ne parle pas pour nous. » Ceux qui tenaient ce langage se trompaient. Le livre avait bien été écrit pour eux. Il portait pour dédicace ces mots : Au peuple, et il disait, dès les premiers mots, dans une langue que personne, depuis Lamennais, n'a parlée aux foules :
SON ENTREE DANS LE PARTI REPUBLICAIN. 2o3
« Ce livre a été fait principalement pour vous ; c'est à vous que je l'offre. Puisse-t-il, au milieu de tant de maux qui som votre partage, de tant de douleurs qui vous affaiss mt sans presque aucun r jpos, vous ranimer et vous consoler un peu ! Vous qai portez le poids du jour, je voudrois qu'il pût être à votre pauvre âme fatiguée ce qu'est, sur le midi, au coin d'un champ, l'ombre d'un arbre, si chétif qu'il soit, à celui qui a t availlé tout le matin sous les ardents rayons du soleii. Vous vivez en des temps mauvais, mais ces ter s passeront. Espérez et aimez. L'espérance adouux. tut, et l'amour rend tout facile. »
Les premiers amis que Lamennais compta dans les rangs du parti républicain furent des hommes comme le poète Béranger, qu'il aima jusqu'à la fin de sa vie, comme le philosophe Jean Reynaud, cette âme si haute et si profondément religieuse, comme le savant F.-V. Raspail, qui publiait alors le Réformateur, comme l'éloquent Michel (de Bourges), qui allait jouer, avec Ulysse Trélat, un rôle si éclatant et si glorieux dans le procès des accusés d'avril. Enfin, pour la nommer à part, et non pas après tant d'autres, George Sancl s'était empressée d'aller à lui, en lui prodiguant tous les témoignages de respect dus à son caractère, à ses malheurs et à son génie.
Dans les dernières pages de l'Histoire de ma vie, George Sand s'est contentée de noter la première impression qu'elle éprouva, en voyant Lamennais, le jour où il lui fut présenté par Listz, le célèbre pianiste, dont le vieux prêtre aimait la société pour les jouissances que lui procuraient son brillant esprit et son incomparable talent. Celle que Victor Hugo a nommée « la grande femme du xix° siècle » avait promis de compléter, clans une étude spéciale, ce quelle avait à dire sur l'illustre écrivain; elle vou-
lait, en racontant leurs dissidences, le montrer sous un des aspects de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité et sa bonté charmante. Cette étude n'a jamais été faite : il y a là une lacune à jamais regrettable.
(( M. Lamennais, dit George Sand, petit, maigre, souffreteux n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tète fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication.
(( En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris et malgré tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche dans le tumulte des événements, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril. »
Lamennais avait en effet été appelé à prendre part à ces grandes assises du parti républicain. Il y fut invité par une lettre des membres du comité cle défense des accusés de Paris, de Lyon et des départements impliqués dans les poursuites que le gouvernement du roi Louis-Philippe avaient ordonnées devant la Cour des Pairs, « II ne s'agit pas pour nous, disaient les accusés principaux et les chefs du parti républicain
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d'alors, d'un procès judiciaire à soutenir; il s'agit d'une victoire politique à remporter. Ce ne sont pas nos têtes que nous avons à défendre, mais nos idées. Apprenons à l'Europe, apprenons au monde quelle foi est la nôtre et pour quels principes il nous a plu de jouer cette formidable partie. Qu'importe que nos ennemis aient vaincu par le glaive et puissent compléter leur succès par l'échafaud, s'il reste démontré que de notre côté se trouvaient la vérité, l'amour du peuple et la justice? » Et Louis Blanc ajoute : « C'était là un noble et grand dessein. Pour le réaliser, les prisonniers résolurent de convoquer à Paris, des divers points de la France, tous les hommes qui, par leurs talents, leurs vertus, leur renommée, leurs services étaient en état de défendre et de représenter dignement le parti républicain. Alors, on vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible, s'élever soudain au-dessus du péril et de leurs passions, pour se livrer à l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut pour tous, le sujet des plus courageuses méditations, des recherches les plus passionnées. »
C'est au titre de philosophe religieux que Lamennais fut appelé à prendre, aux côtés de Ph. Buonarotti, de Voyer d'Argenson, d'Armand Carrel, de Pierre Leroux, d'Auguste Comte, de Jean Reynaud, d'Hippolyte Carnot, place parmi les défenseurs des accusés d'avril. Il se sentait plus spécialement attiré vers les accusés du groupe de Lyon. Il avait traversé cette grande ville, métropole de la démocratie sociale, peu
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de temps après l'insurrection de 1831 et il en avait conservé un vivant et sympathique souvenir, qu'il a consigné dans les premières pages des Affaires de Rome : « En arrivant à Lyon, dit-il, les écrivains de l'Avenir trouvèrent la ville au pouvoir des pauvres ouvriers, que tous, hors leurs implacables ennemis, bénissoient; car, défenseurs d'une cause juste et sainte, et jusqu'au bout dignes d'elle, pas une pensée mauvaise ou suspecte n'étoit montée en leur cœur après le combat; le peuple avoit vaincu, et l'ordre et la liberté, et la sécurité régnoient. Tels étoient les hommes que le maréchal Soult, un mois plus tard, refusoit même d'écouter, parce qu'il ne traitoit pas, disoit-il, avec des brigands. Ces souvenirs doivent être conservés; ils ne forment pas la moins instructive partie de l'histoire. » Parmi les accusés de la catégorie dite de Lyon, se trouvait un prêtre, Jean- Augustin Noir, qui naturellement réclama Lamennais comme son défenseur spécial devant la Cour des Pairs. Après l'arrêt qui interdit la défense des accusés par des personnes étrangères au barreau, Noir se trouva privé du secours qu'il attendait et protesta vivement : « Qu'on me lie, dit-il, qu'on m'enchaîne, qu'on me garrotte, qu'on me mutile, qu'on me coupe la tête, je n'accepterai le procès qu'autant que mes défenseurs seront présents. J'avais un avocat d'office, il s'est retiré, tant mieux. » Au cours du procès, l'abbé Noir mourut, et il n'y eut lieu à statuer contre lui.
Dans un écrit publié après la mort de Lamennais et intitulé Du Procès d'avril et de la République, véritable réquisitoire dressé contre la monarchie de Juillet, on ne voit pas que le grand écrivain se soit beaucoup soucié d'exposer les doctrines philosophiques ou religieuses du parti républicain, comme il semble qu'il y fût destiné. Un tel sujet ne pouvait