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LAMENNAIS ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL

le gouvernement. Et encore ne la demandait-il que par voie indirecte, ce Ce que veut M. de La Mennais, disait excellemment George Sand, ce que veulent tous les démocrates tant soit peu intelligents, c'est l'intervention médiate du peuple dans le gouvernement. Où est l'homme assez fou pour dire que la misère et l'ignorance sont des titres à la puissance, et que le pauvre ouvrier, qui ne connaît que le maniement de son outil, soit plus propre à gouverner la société que l'homme nourri dans toutes les spéculations de la philosophie et de la politique? Qui songe à demander que chacun ait maintenant un droit égal et une part égale à la gestion des affaires? On ne réclame qu'une chose, c'est la possibilité pour chacun de faire entendre ses désirs et ses besoins, de mettre sa boule dans l'urne sociale, d'agir en un mot médiatement, mais infailliblement, sur le mouvement général de la grande machine dont il fait partie. »

Le Livre du Peuple n'obtint pas, parmi les gens étrangers aux préoccupations de la démocratie, le succès extraordinaire, mélange à la fois de colère et d'enthousiasme, qui avait accueilli les Paroles d'un Croyant. C'est même à dater de cette publication que l'on commença de dire que Lamennais, en perdant la foi catholique, avait perdu tout son talent d'écrire : on n'avait pas encore osé aller jusque-là, quand avaient paru les Affaires de Rome dont tant de pages resplendissent des plus rares beautés de style; on ne se gêna plus, dès que l'on vit que l'auteur écrivait pour son nouveau parti, et surtout à l'usage du peuple qui tient si petite place et compte pour si peu dans le monde littéraire. La critique du temps jugea que le Livre du Peuple n'était qu'une pâle atténuation des Paroles d'un Croyant : erreur manifeste, car ce sont deux livres d'ordres tout différents et qui précisément ne

se ressemblent que par une égale magnificence dans les formes du langage. La position de Lamennais l'obligea, dit-il, à en donner d'abord une édition de luxe; mais après celle-là, et dès que cela fut possible, on en publia une autre à bas prix, pour ceux auxquels cet ouvrage s'adresse spécialement. Ces éditions populaires se multiplièrent avec les années, et il n'est guère de bibliothèque, si petite qu'elle fût, appartenant à un républicain de ce temps-là, qui n'en eût un exemplaire de petit format, sans parler de ceux qui circulaient dans les ateliers, répandus par la plus active propagande.

Toutefois ce n'était pas pour le grand écrivain une source bien abondante de revenus. Son affligeante incapacité dans l'administration de ses affaires privées l'avait obligé de recourir à l'obligeance de son beau-frère, M. Ange Blaize, pour passer un traité avec son nouvel éditeur ; mais le livre ne lui rapporta guère, et il demeura aux prises avec toutes les misères de la pauvreté. Il écrivait à son fidèle ami, M. Marion :

ce Depuis cinquante-cinq ans que je suis en ce monde, mon pauvre ami, ma vie n'a pas été assez douce pour que je tienne beaucoup à ce qu'elle se prolonge. Je l'accepte telle que Dieu me l'a faite, c'est tout ce que je puis. Il est vrai que je travaille sans relâche. Je vais peu dans le monde, et je ne me promène jamais. Pauvre comme je suis, quelle distraction serait à ma portée? D'ailleurs, il faut un aliment à mon activité interne ; il y a en moi une puissance qui me pousse; j'ai une tâche à remplir. »

Vie privée de F. Lamennais à Paris. — A la campagne. — Le journal le Monde. — Lamennais et les idées communistes. — La brochure le Pays et le Gouvernement. — Procès de F. Lamennais. — Un an à Sainte-Pélagie.

F. Lamennais demeurait à cette époque au coin de la rue du Vingt-Neuf- Juillet et de la rue de Rivoli. C'est là que le vit M. de Loménie, l'auteur de la Galerie des contemporains par un homme de rien, qui a laissé de lui le croquis que voici :

« Si votre étoile vous conduisait jamais dans un de ces hôtels tirés au cordeau qui forment la rue de Rivoli, et qu'il vous fût donné de vous trouver en face d'un petit homme perdu dans une vaste robe de chambre à carreaux bleus ; si vous voyiez ce personnage au corps frêle, au visage pâle et amaigri, empreint d'un cachet de souffrance et de résignation; si vous le voyiez, troublé presque à votre aspect, levant de temps en temps sur vous un œil timide et voilé, parlant d'une voix si débile qu'elle arrive à peine à votre oreille, s'affaissant parfois sur luimême comme plongé dans une méditation profonde, regardant en dedans, chaussant et déchaussant son soulier par manière de contenance ou puisant coups

sur coups et à poignée dans une large tabatière, vous auriez quelque peine à reconnaître sous cette enveloppe chétive un des plus grands agitateurs de notre époque, un prêtre qui remue les masses sans autre levier que sa plume, sans autre point d'appui que son âme ardente, et dont les pages semées par le monde soulèvent autant d'orages que jadis les bulles fulminantes de Grégoire VII, les thèses factieuses de Luther ou de nos jours les harangues échevelées d'O'Connell. »

En cette année 1837, Lamennais accepta l'invitation qui lui fut adressée de passer une partie de l'été au château de Frescu, près de Sézanne, en Champagne, et il y écrivit son Livre du Peuple. On a, sur ce séjour de Lamennais à la campagne, des détails précis et pittoresques dans le livre publié par le pasteur Napoléon Peyrat, sous ce titre : Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirs, a II se levait, dit le pasteur protestant, après le soleil, écrivait jusqu'au déjeuner, et c'était là son meilleur travail, et puis reprenait son labeur jusqu'à cinq heures où nous dînions. Il mangeait solidement; il aimait les viandes fortes, les vins chaleureux, les épices brûlantes. Tous les jours, après le déjeuner, il faisait un tour dans le parc. Avec sa toque noire et sa longue robe brune chamarrée de rouge, on eût pris ce petit vieillard décharné pour un magicien, un descendant de Merlin, l'enchanteur breton, ou l'époux de quelque fée armoricaine. Toute sorte d'habit lui allait mal; la taille manquait à la dignité du costume, comme à la majesté de la gloire. Il était encore à cinquantecinq ans d'une extrême vivacité; il allait dans sa marche comme dans sa logique, tête baissée devant lui, c'était comme une course au clocher. Le soir, après le dîner, nous nous promenions tête-à-tête

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