LAMENNAIS A LA CAMPAGNE
dans les bois; les fourrés que nous parcourions lui rendaient le souvenir de ses landes bretonnes et des bords de l'océan. Ce souvenir donnait à sa pensée un reflet de poésie et quelquefois des ailes lyriques. Un soir, je ne l'oublierai jamais, je le priai de m'expliquer les origines du pouvoir que Rousseau plaçait dans le peuple et qu'il faisait remonter avec raison jusqu'à Dieu. Il commença par de grandes circonvolutions et s'éleva graduellement, en rétrécissant les cercles de sa spirale : il remonta jusqu'au souverain être. Il me semblait voir un oiseau de grande envergure qui d'abord a quelque peine à s'enlever du sol. Mais à mesure qu'il montait, il prenait de la vigueur et de l'agilité; il s'élevait de raisonnement en raisonnement, comme de région en région. Son aile grandissait avec l'étendue. Quelles magnifiques évolutions il décrivait dans le ciel! Avec quelle grâce il planait, comme en se jouant, dans l'infini ! Tout à coup, d'un vigoureux coup d'aile, le cygne s'élançait au-dessus des nuages, l'aigle disparaissait dans le soleil; on ne le voyait plus, on l'entendait encore; ce n'était plus un langage, c'était un chant, un chant fatidique. Et ma pensée roulait éperdue dans les espaces, suspendue aux puissantes serres ou aux ailes harmonieuses de ce Platon de l'Armorique.
« Chaque soir, au retour de la promenade, à la clarté d'une lampe, il nous lisait son travail du jour. De petits carrés de papier contenaient ces fragments, j'allais dire les strophes de ces préceptes lyriques. Combien ces ébauches, dans leur rudesse native, étaient plus vives, plus pittoresques, plus éloquentes ! ce 0 peuple, disait-il, tu n'as pas le droit de tremper ce ton doigt dans la mer et de verser sur ta langue « une seule goutte du sel dont Dieu remplit les gouffres
ce de l'océan ». Depuis, en polissant ce premier jet, il l'a affaibli; car il était artiste, un artiste merveilleux, souverainement amoureux de la forme, et qui se délectait à ciseler la phrase qui devait contenir sa pensée, comme un vase de marbre ou d'airain. La simplicité mâle et pittoresque du style pittoresque lui semblait un plus difficile chef-d'œuvre que . les plus magnifiques périodes oratoires de la chaire ou de la tribune. »
Lamennais ne se plut guère dans ce pays de Sézanne. « Cette partie de la Brie, voisine de la Champagne crayeuse, écrit-il, élevée et humide tout ensemble, triste, nue, est bien, à mon gré; l'an des pays les plus désagréables à habiter. Celui-ci, au contraire, me plaît assez. )>
Cet autre pays était la Bourgogne, dans la partie du département de la Côte-d'Or où se trouve la petite ville d'Arnay-le-Duc, au village du Faîte. Il y avait, comme à Sézanne chez les Clément, accepté l'hospitalité de la baronne Champy, belle-mère de son ami, M. Adrien Benoît-Champy, alors avocat à Paris, qu'il chargeait volontiers de la gestion de ses intérêts et qu'à sa mort il institua comme l'un de ses exécuteurs testamentaires. « Me voici donc en Bourgogne, mon bon ami, écrit-il à M. de Vitrolles; j'ai vu jusqu'à ce jour que je n'y étois venu que pour garder le coin du feu et voir tomber la pluie; mais depuis hier soir le temps s'est remis au beau, et tout fait espérer que ce changement sera durable. Le pays ne manque pas d'agrément : ce sont des coteaux, des bois, des prés, et pas un cep de vigne. Nous sommes habituellement sept ou huit personnes, qui toutes se conviennent et ne se gênent en aucune façon; chacun fait ce qu'il veut : liberté entière. J'ai renoncé, pendant mon séjour ici, à toute pensée de travail; je ne songe qu'à