‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 95 sur 123 · LE JOURNAL (( LE MONDE · texte numérisé non relu

LE JOURNAL (( LE MONDE

me promener, à dormir et à prendre des forces : n'approuvez-vous pas ce projet-là? Rappelez-vous un peu le mot de Montaigne : « Avez-vous su prendre du ce repos? vous avez plus fait que si vous aviez pris ce des royaumes et des villes. » Lamennais revint plusieurs fois au Faîte; il y fit même une maladie qui, sans mettre ses jours en danger, ne laissa pas de lui causer de vives souffrances.

A Paris, sa société habituelle se composait de son ami M. de Vitrolles, chez qui il allait souvent déjeuner, rue Saint-Lazare, et s'abandonnait à tous les éclats de sa verve caustique, de son autre ami Béranger, dont la conversation malicieuse, le bon sens fin et narquois, et même les conseils judicieux étaient pour lui du plus grand charme, et enfin de George Sand, de Listz, déjà lié avec la belle comtesse d'Agoult, et de l'écrivain Charles Didier. Ces derniers amis le déterminèrent à prendre une part active à la rédaction d'un journal quotidien qu'ils fondèrent tout exprès pour avoir sa collaboration. Ce journal, le Monde, dura peu de temps. Lamennais y publia la série d'articles qui composent le volume de ses œuvres intitulé Politique à Vusage du peuple, et qui sont loin, quand on les relit, de paraître indignes de sa plume éloquente. Les questions y sont traitées au point de vue le plus élevé, et l'on y sent toujours palpiter la passion la plus vive. Le grand journaliste s'y montre aussi bien que dans les articles de Y Avenir, du Mémorial catholique ou du Conservateur; seulement, ce sont les sujets, presque tous empruntés à la polémique courante, qui ont perdu de leur intérêt, et tel est le sort des travaux dévorés par le minotaure de la presse quotidienne. Mais aussitôt que ces sujets donnent lieu à des considérations générales, on voit reparaître l'écrivain aux méditations profondes, à l'inspiration large

et puissante. Tout y est conçu, pensées et formes de la pensée, en vue de l'éducation supérieure de la démocratie : visiblement, Lamennais tient à faire œuvre d'enseignement, et sous ce rapport, nombre de ces articles du Monde méritent de rester comme des modèles que malheureusement personne ne songe plus à étudier, pour les imiter.

Béranger, qui voyait avec peine son ami, « le plus illustre prêtre de l'Europe », engagé dans la compagnie d'artistes comme Listz, George Sand et Charles Didier, et qui fit tout pour l'en retirer, n'approuvait point que Lamennais usât ses forces à tourner la meule du journalisme quotidien : « Que dites-vous du Monde, écrivait-il au pasteur Napoléon Peyrat? Je le lis avec attention et intérêt. Mais malgré le succès qu'on dit qu'il obtient, j'y vois, selon moi, plus de talent que de suite, plus de dévouement que d'utilité. Quelle conclusion mettre au bout de cette éloquence? » Le poète n'apercevait pas la conclusion, parce qu'elle appartenait à l'avenir. Lamennais, comme tous ses confrères de la presse démocratique d'alors, combattait le suffrage soumis aux conditions du cens, le monopole de l'enseignement universitaire, les lois de septembre restrictives de la liberté de la presse, le défaut de lois sur le droit de réunion, sur la liberté des coalitions, tous griefs qui ont aujourd'hui disparu, sans emporter toutefois les maux dont souffre encore la société et dont elle fait bien de continuer à se plaindre. Mais les heureux effets des campagnes de la presse en faveur du droit ne se font sentir qu'à distance, et si peu à peu le programme des réformes demandées par le parti démocratique s'est accompli, il serait injuste d'oublier les efforts des ouvriers de la première heure , parmi lesquels Lamennais a tenu une si grande place. Nul ne savait mieux que

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