LAMENNAIS ET LE COMMUNISME
lui, encore que son imagination fougueuse le jetât souvent aux extrêmes, que le progrès est lent. Toute sa politique reposait sur une transformation morale de la société par l'application de plus en plus grande du principe de fraternité, et il n'est point surprenant qu'à cet égard ceux des républicains de cette époque qui avaient des tendances communistes — et ils étaient fort nombreux; c'étaient presque tous — l'aient considéré comme un protagoniste de leur idée favorite. Cabet, l'auteur du Voyage en Icarie et l'un des chefs de la secte fraternitaire et communiste, lui ayant adressé son ouvrage avec prière de lui en dire son sentiment, Lamennais lui répondit par une lettre où l'on voit qu'il avait, à de certains jours et au plus haut degré, le sens des difficultés pratiques : (( Je crois, comme vous, monsieur, que le grand principe d'égalité et de fraternité humaine, qui doit unir de plus en plus les membres aujourd'hui si divisés de la famille universelle, modifiera profondément dans l'ordre matériel l'organisation de la société. Mais quelle sera la forme de cette nouvelle organisation, quand et comment s'effectuera-t-elle : questions immenses et qui pour moi sont encore loin d'être résolues. Seulement, je pense, d'une part que d'aussi grands changements que ceux que nous entrevoyons dans l'avenir ne peuvent s'opérer que graduellement, et beaucoup plus par la force des choses que par celle des lois, dont le pouvoir se borne à peu près à constater et à régulariser les résultats du progrès accompli dans les idées et dans les mœurs ; et je pense encore, d'une autre part, que pour obtenir des hommes tels qu'ils sont, le sacrifice de leurs intérêts égoïstes, de manière à fonder l'institution sociale sur le partage égal des biens que nous a départis la Providence, il ne faut rien moins qu'une puissante
foi religieuse qui naîtra sans doute, mais dont maintenant à peine apercevons-nous le germe. Dans les projets de ce genre, on se préoccupe beaucoup de l'opposition des riches; elle seroit certainement violente, mais celle des pauvres ne seroit ni moins vive ni moins opiniâtre, car leur idée actuelle du bien diffère à plusieurs égards totalement de celle qui présideroit à l'organisation qu'on leur présenterait comme la seule qui pût réaliser leurs vœux. Il y auroit aussi à examiner derechef et bien sérieusement, les rapports de cette organisation avec la liberté, qui est aussi une loi de la nature humaine et le premier élément du progrès. Vos réflexions sur ce point, souffrez que je vous le dise, ne m'ont pas tranquillisé complètement. ))
Lamennais, après la liquidation d'ailleurs fort embarrassée du journal le Monde, eut un instant l'idée de fonder une autre feuille quotidienne, tant il était obsédé du désir de communiquer sa pensée au public; mais il ne tarda pas à reconnaître que le régime si rigoureux des lois de septembre s'opposait à toute tentative de ce genre, de la part d'un homme sans associés, sans capitaux, qui n'avait d'autre force et d'autre gagne- pain que sa plume. Il revint à ce grand ouvrage qui devait l'occuper toute sa vie. « Je me suis décidé à finir ma Philosophie, écrit-il à M. Marion. Ce seront trois volumes que je ne puis achever, en moins de deux ou trois ans. Vu la nature de l'ouvrage, à la portée de peu d'esprits, je serai très heureux qu'un libraire consente à se charger d'une édition tirée à deux mille exemplaires. Le plus qu'il peut me donner est six francs par exemplaire, total douze mille francs. Je n'aurai clone pas gagné ma vie pendant ces .deux ou trois années. Qu'une maladie survienne, que mes forces épuisées me con-