LE PAYS ET LE GOUVERNEMENT
traignent au repos, je ne vois pour moi de ressources que l'hôpital. » Il ne s'en mit pas moins à la besogne avec le plus grand courage, reprenant en quelque sorte à pied d'oeuvre l'édifice entier de ses pensées. Il se délassait de ses travaux intellectuels, en écrivant à ses amis, notamment à M. de Vitrolles, des lettres fort piquantes, pleines de verve et de gaîté, où il s'amuse souvent à marquer d'un trait de caricature tous les visages qui passent à sa portée.
Un petit événement de famille vint l'arracher à ses études. Son neveu Ange Blaize, républicain, fut arrêté et jeté en prison comme membre d'un comité électoral. L'indignation s'empara de Lamennais. C'était vers la fin de 1840. Sous le ministère de M. Thiers, les esprits s'étaient montés; on croyait à la guerre pour le règlement de la question d'Orient, on la souhaitait pour sortir de la torpeur où était tombé le pays. C'était le temps où M. de Lamartine disait : La France s'ennuie. On sait comment tomba M. Thiers sous le faix de la politique de la paix à tout prix que Louis-Philippe et M. Guizot, son ministre préféré, imposaient à notre nation si fière. Lamennais sentit l'irritation croissante de l'opinion. Il ne pouvait se résigner à l'arrestation de son neveu, ce On l'accuse du délit d'association réformiste, écrivait-il à M. de Vitrolles; quant au fait, il est vrai, c'est-à-dire qu'il s'est occupé activement, comme moi et comme tant d'autres, de la réforme électorale. Ne suis-je pas membre d'un comité, de deux même, publiquement constitués pour ce but et dans lesquels figurent MM. Laffitte, Dupont (de l'Eure), Arago, Martin (de Strasbourg) et plus de soixante personnes dont les noms ont été imprimés? On ne nous dit rien à nous, mais on espère avoir meilleur marché de jeunes gens qu'on croit sans défense. Nous verrons
cela. Quant à moi, je suis las de cette infâme tyrannie et dût-elle me jeter à mon tour dans les cachots, parmi les voleurs, je ne me tairai pas, je le jure. »
Il ne se tut pas, en effet; il écrivit la brochure le Pays et le Gouvernement, publiée chez Pagnerre, éditeur, le 30 octobre 1840 avec cette épigraphe : « Il n'y eut plus dans la ville que deux sortes de gens : ceux qui souffroient la servitude et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, cherchoient à la faire souffrir.... Les peuples voisins ne trouvèrent de résistance nulle part. »
La première édition fut enlevée par le public avec un extraordinaire empressement, mais la presse conservatrice et ministérielle, le Journal des Débats en tête, dénoncèrent l'écrit à la vigilante rigueur de MM. les gens du Roi, comme l'on disait alors, et des poursuites furent ordonnées, après perquisitions au domicile de l'écrivain, examen de tout ce qui se trouvait dans son cabinet jusqu'aux correspondances privées, et saisie des exemplaires de la brochure trouvés tant chez lui que chez son éditeur. Par arrêt du 10 novembre, la Chambre des mises en accusation de la Cour royale ordonna le renvoi de Lamennais et de Pagnerre devant la cour d'assises sous la quadruple prévention : 1° d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi ; 2° d'attaques contre le respect dû aux lois ; 3° de provocations à la haine entre les diverses classes de la société; 4° enfin d'apologie de faits qualifiés crimes et délits par la loi. C'était, comme on le voit, tout l'arsenal des lois de septembre. Toutefois, contre la presse, contre l'illustre écrivain, on n'osa pas maintenir l'accusation du crime d'attentat à la sûreté de l'État. Les prévenus se laissèrent d'abord condamner par défaut, chacun en deux ans de prison et cinq mille francs
PROCÈS DE F. LAMENNAIS. 28 o
d'amende. L'affaire revint devant le jury de la Seine le 27 décembre 1840.
Dans l'intervalle, l'opinion publique s'était vivement émue d'un tel luxe de chefs de prévention, à l'occasion d'un écrit qui avait circulé librement pendant toute une semaine et que toute la presse de l'opposition avait reproduit dans les départements par fragments considérables. Tour à tour, les étudiants et les ouvriers de Paris vinrent en députations nombreuses faire visite à l'illustre prévenu et l'assurer de leurs sympathies et de leurs respects. Au nom des ouvriers de Londres, Joseph Mazzini lui fit parvenir une adresse, où il disait :
ce Vous avez senti que la vie de Dieu, intelligence et amour, n'était plus là; que pour trouver l'inspiration des choses futures et le dévouement pour les accomplir, il fallait descendre aux entrailles de la société, au sein de ce peuple d'où le Christ est sorti et pour lequel il est mort, et vous êtes venu au milieu de nous. Restez-y toujours. Dieu et le peuple ne vous trahiront pas. Le peuple vous donnera son amour en échange de la sainte parole que vous lui prêchez. Et Dieu répandra sur votre vie et sur votre mort la bénédiction des grandes espérances et de ce calme prophétique qu'ignorent les méchants qui vous persécutent. »
A quoi Lamennais répondit :
ce J'ai vu l'Italie, et je n'ai pu la voir sans l'aimer, sans croire qu'un grand avenir lui étoit réservé et que, dans la transformation prochaine, elle auroit de hautes fonctions à remplir. Qu'elle s'y prépare par un travail actif et profond sur elle-même; que dans une pensée d'unité parfaite, elle se dégage de ses mille entraves, notamment de celle qui tient l'esprit pour mieux lier le corps, des préjuges de lieu et des
funestes jalousies nationales : n'êtes- vous pas frères? Qu'elle secoue la torpeur de son inertie ; que prenant confiance en elle-même, elle s'exerce aux saints dévouements, à la pratique laborieuse du devoir; qu'elle se fasse des mœurs pures et fortes. Alors maîtresse d'elle-même et invincible désormais, elle cessera de lever la tête pour chercher hors d'elle à l'horizon le point d'où le salut doit lui venir. Son salut, ce sera sa foi même, et la résolution inébranlable de chacun de ses enfants de mourir, s'il le .faut, pour elle. Gloire aux confesseurs, aux martyrs! »
Que nous sommes loin de tels temps, de telles idées et de tels hommes !
La brochure de Lamennais, le Pays et le Gouvernement, à en juger par les passages incriminés et lus par l'avocat général Partarrieu-Lafosse dans son réquisitoire, n'est guère qu'un article de journal plus développé que les autres et dirigé contre la politique du Système, suivant l'expression du temps. L'avocat général se garda bien de contester le talent de l'écrivain ; il l'exagéra plutôt, afin d'avoir un grief de plus à produire dans la série de ses accusations; il en fit une circonstance aggravante de tous les délits reprochés au prévenu. La hauteur blessante avec laquelle, en magistrat de tradition, il parla du grand écrivain, froissa profondément la presse et l'opinion publique; elle lui fut durement reprochée par les journaux, notamment par le National :
ce L'éloquence de M. Partarrieu est de celles qui révoltent les hommes de sens et de goût. Il est bien facile de faire pendant trois heures de la personnalité violente contre un prévenu; M. Partarrieu y gagnera de l'avancement peut-être; mais il ne songe pas que tout esprit libre, vivant même en dehors de nos luttes politiques, s'indigne à la pensée qu'un jeune