‹ LamennaisChapitre 14 sur 101 · XX AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XX AVANT-PROPOS

ne pensaient pas, dans les questions religieuses, comme ceux d'aujourd'hui. Ce ne sont pas leurs pensées qu'il faut reprendre; elles sembleraient à notre époque, qui se croit plus savante et plus positive, singulièrement rétrogrades. Mais ces hommes de devoir, si chevaleresques et si désintéressés, professaient des sentiments auxquels la France ne saurait renoncer sans déchoir. On peut dire qu'ils avaient, comme de vrais chrétiens, la foi, l'espérance et la charité, la foi dans la justice de leur cause, l'espérance en l'avenir de leurs idées, la charité humaine et sociale poussée jusqu'à cette sublime folie dont parle l'apôtre (stultitia cruels), jusqu'à la fraternité des nations. Le grand Lamennais a été souvent leur interprète. Us l'ont compris, ils l'ont aimé.

Ce livre est dédié à la chère et noble mémoire des anciens du parti républicain, à ceux qui ont accueilli, dans la Cité libre, égale et fraternelle, le grand Naufragé du passé, croyant voir en lui le Prophète de l'avenir.

E. Spuller.

Sombernon, le 8 mai 1892.

Il y a quarante ans, je commençais à peine mes humanités, et j'assistais, pour la première fois de ma vie, au cours de littérature française que professait alors à la Faculté des Lettres de Dijon M. Lodin de Lalaire, vieux maître plein de science et d'esprit, Breton d'origine, depuis longtemps fixé dans cette ville où il travaille peut-être encore, bien près d'achever le siècle entier d'une heureuse et paisible existence.

C'était le temps où, dans les Facultés de province, on enseignait à la manière des maîtres éininents qui avaient illustré, sous la Restauration et sous Louis- Philippe, les chaires de la Sorbonne et du Collège de France. Le professeur paraissait dans sa chaire et taisait sa leçon, une leçon soignement apprêtée où il mettait toute sa doctrine apprise et toute son ori-

ginalité personnelle, où, avec toute sa verve et toute son éloquence, il donnait le meilleur de lui-même, tout son esprit et tout son cœur. Il parlait pendant une heure, devant un auditoire sympathique et fidèle, habitué à le suivre dans la formation et le développement de ses idées, et, visiblement, il se proposait moins de l'instruire que de l'exciter à penser. Suivant cette méthode, sans doute moins rigoureuse et moins positive que celle d'aujourd'hui, l'enseignement supérieur portait, à ce que l'on assure, moins de fruits pratiques et donnait moins de résultats : en était-il pour autant moins utile, moins fécond, moins digne de son nom et de sa haute mission? c'est un procès qui n'est pas encore vidé.

La leçon que j'entendis faire à M. Lodin roula presque entièrement sur sa manière de penser en littérature. Il traitait de la querelle des anciens et des modernes, un de ces sujets souvent épuisés et toujours rajeunis, comme on les aimait à cette époque. Le vieux maître était, comme on le pense bien, tout imbu de l'esprit classique, et les lettres anciennes étaient pour lui comme une religion, la vraie, la seule religion du véritable lettré. Mais n'allez pas croire qu'il fût étranger aux modernes littératures : il les connaissait à fond, comme les anciennes, et s'il en supportait avec plus d'impatience les lacunes et les faiblesses, il n'en goûtait pas les beautés avec moins de passion. Son goût à la fois sévère et pur était large et hardi. Il soutenait passionnément cette thèse, qui, à cette époque, pouvait passer pour une nouveauté : c'est qu'il n'y a ni classiques ni romantiques, mais seulement de bons ou de méchants écrivains, que tout ce qui est vrai, beau et bon est nécessairement classique, et que tout ce qui est laid, mauvais et faux ne doit pas compter dans l'histoire

des œuvres de l'esprit humain. Il se vantait d'avoir toujours pensé ainsi sur ce sujet, qui était, disait-il, l'affaire capitale de sa vie ; il y avait apporté un véritable entêtement de Breton. C'est là- dessus, si j'ai bon souvenir, qu'il s'échappa, au cours de sa leçon, en un long développement sur la vieille et dure terre de Bretagne qui l'avait vu naître, sur les mâles et fortes vertus des fils du pays du granit, sur leur fidélité aux choses tombées et leur ténacité dans l'amour comme dans la haine, sur leur sensibilité mystérieuse et profonde, et leur énergie à la fois calme et aventureuse qui en fait aussi bien des poètes que des guerriers, des spéculateurs audacieux et rusés comme des marins courageux et patients; et enfin, il termina par ces mots qui me frappèrent vivement : (( Me sera-t-il permis de finir ce panégyrique de ma chère Bretagne, en rappelant qu'elle a donné le jour aux deux plus grands écrivains de ce siècle, Chateaubriand et Lamennais? »

Chateaubriand! J'apprenais à le connaître. On nous le donnait à lire au collège, les jours de récréation, et quelquefois même on nous l'imposait, sous forme de dictées, aux heures de retenue, ce qui ne nous empêchait pas de l'admirer avec toute l'ardeur de nos imaginations de seize ans. Mais Lamennais! ce nom m'était pour ainsi dire inconnu, et c'est ce jour-là qu'il me fut révélé.

Que reste- 1- il aujourd'hui de Lamennais écrivain?

Selon M. Ernest Renan, « le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquante pages de grand style, les plus belles de notre siècle ».

Qui lit aujourd'hui ces cinquante pages?

Qui sait même où les trouver, dans les vingt volumes de controverses religieuses, de pamphlets politiques, d'articles de journaux, de lettres familières que Lamennais a laissés et qui, après avoir servi à tant de discussions véhémentes, sont maintenant abandonnés à l'oubli?

Et cependant, Lamennais controversiste et pamphlétaire, philosophe et poète, a été reconnu et salué grand écrivain par l'admiration unanime de ses contemporains, par les amis comme par les ennemis qu'il a eus tour à tour dans les deux camps si opposés où il a vécu, combattu et souffert, sans jamais triompher. Comment se pourrait-il que tous, en exaltant son génie, se fussent trompés? Mais, d'autre part, comment se fait-il que de tant d'écrits qui, à leur apparition, ont fait un si grand bruit dans le monde, il ne reste à peine qu'un souvenir? Est-il bien sûr môme que le nom de Lamennais soit à présent, moins d'un demi-siècle après sa mort, autre chose qu'une ombre, magni nominis timbrai Questions difficiles et obscures, mais qui n'ont rien perdu de leur intérêt, car elles touchent, non plus à un homme, si grand qu'il ait été dans le passé et qu'il doive rester dans l'avenir, mais à toute une partie, et non des moins importantes, de l'histoire des idées au xixe siècle.

Notre xixe siècle, que l'on peut maintenant embrasser dans son ensemble, avant que le rapide déclin des années l'emporte tout entier, sera noté dans l'histoire, comme un siècle où les questions religieuses auront tenu presque constamment la première place dans les affaires les plus importantes de la politique comme dans la pensée inquiète et tourmentée des hommes de bonne foi.

Au sortir des orages de la Révolution française, c'est par une renaissance religieuse, dont le Génie du

Christianisme de Chateaubriand est comme le poème brillant et généreux, et dont le Concordat de 1801, conclu par le général Bonaparte avec le pape Pie VIT, a été l'instrument diplomatique et politique, que s'ouvre le xixe siècle, si souvent accusé de scepticisme et d'impiété ! A diverses reprises, le mouvement religieux, qui à aucun moment ne s'interrompt, prend le pas et l'emporte sur tous les autres intérêts sociaux ou politiques, dynastiques ou nationaux, qui touchent et émeuvent les peuples, ébranlent et entraînent les événements. Or, ce fut la destinée tout ensemble grandiose et tragique de Lamennais d'être l'un des promoteurs les plus puissants et des ouvriers les plus actifs de ce grand mouvement, dans sa période la plus éclatante et la plus féconde, et, après l'avoir lancé de toute la force de son génie, de s'en détourner avec toute la tristesse du désespoir, pour mourir à l'écart, méconnu, calomnié, outragé, en paraissant lui-même renier son œuvre, entouré seulement de quelques amis fidèles qui, ne voyant plus en lui que le martyr, ne pouvaient reconnaître le précurseur.

La part prise par Lamennais à cette évolution considérable de la pensée religieuse de son temps, évolution aussi certaine que profonde, et qui, en dépit des efforts faits pour l'entraver, la dissimuler ou la dénaturer, persiste et dure encore, suflit amplement à sa gloire.... Lamennais est un de ceux qui ont, d'un œil sûr et ferme, regardé vers l'avenir des sociétés modernes, et qui l'ont indiqué, avec la conviction la plus hardie et la plus sincère, à leurs désirs anxieux comme à leurs recherches indécises et tremblantes : aussi bien, l'avenir ne l'oubliera point; son nom est assuré de ne point périr, et ce nom ira toujours en grandissant dans la mémoire des hommes.

Qu'importent donc ses livres?

Les livres ont leurs destinées, et les hommes qui les écrivent, quand ils unissent à une intelligence noble et élevée, les inspirations généreuses et le don sublime de prescience d'un Lamennais, peuvent abandonner leurs ouvrages périssables à tous les hasards de la fortune.

Mais ces hommes mêmes sont inséparables de leurs œuvres, et c'est dans leurs écrits qu'il faut aller les chercher et les étudier, si l'on veut se rendre compte des idées qu'ils ont jetées dans le monde aussi bien que de l'influence qui survit à leur existence mortelle. C'est une pensée aussi juste que profonde de M. Auguste Comte que le monde est de plus en plus gouverné par les morts. Lamennais, non point « prophète du passé », comme J. Barbey d'Aurevilly l'a nommé un jour par simple jeu d'esprit, mais bien précurseur d'un avenir que ses yeux n'ont point vu, mais que son génie perçant a su annoncer dès ses premiers essais, Lamennais, dont on ne lit plus les livres, là surtout où l'on affecte de le rabaisser et de le flétrir, gouverne encore les esprits parmi ceux mêmes que leur foi condamne à se détourner de lui comme d'un renégat et d'un réprouvé, véritable objet de répulsion et d'horreur.

C'est là ce qu'il s'agit de faire voir, et ce sera, si l'on y réussit, tout l'intérêt de ce livre.

La vie si étrangement tourmentée de Lamennais a longtemps passé pour une énigme inquiétante et douloureuse.

C'est surtout au moment de sa mort, dans ces premières années du second Empire, toutes pleines de compression et de silence, et où la pensée publique osait à peine respirer, que l'on s'interrogea de tous côtés avec effroi sur cette dramatique existence, coupée en deux moins par la volonté de l'homme que par la fatalité dé son génie, illuminée des rayons de la gloire, et pourtant pénétrée d'une noire tristesse, constamment vouée à un labeur énorme, dans les sens les plus divers et les plus contradictoires, et par là même en apparence stérile et sans lendemain, qui avait commencé par les témoignages de respect que l'on prodigue aux saints, et qui avait fini au milieu des malédictions réservées à l'apostasie.

Qui était au fond ce prêtre autrefois si soumis et devenu tribun révolté, jadis la lumière de son

Église, à présent chassé de la communion des fidèles, et qui, sans doute pour se venger, avait eu le courage d'écarter de son lit funèbre ces « ombres noires », comme on lui a fait dire, qui ne demandaient qu'à le reprendre et à se réconcilier avec lui? Que d'orgueil, et quelle obstination dans l'orgueil ! Il a demandé à être enterré avec les pauvres dans la fosse commune. Eh quoi! rien, pas une croix, pas une pierre ne marquera au cimetière la place où repose celui qui avait été jugé aussi grand que Bossuet et qu'à son tour on avait appelé le dernier des Pères de l'Église? Non, rien; et, déjà depuis longtemps, la fosse même où pourrirent les derniers ossements de Lamennais est devenue introuvable pour ceux qui seraient tentés de la rechercher. Nul doute qu'en prenant avec une résolution inflexible ces dernières dispositions qui jetèrent l'épouvante dans tant d'àmes pieuses, Lamennais n'ait accompli nettement ce qu'il regardait comme un devoir de conscience. Mais cette fière attitude devant la mort a été mal comprise. On regarda cette disposition volontaire pour un premier châtiment, en attendant les peines éternelles. Gomment le grand lutteur aurait-il pu être jugé?

Nul n'y songea.

D'ailleurs, le procès n'était pas instruit, et les documents faisaient défaut. Pour bien juger Lamennais, il fallait commencer par le bien connaître, afin de pouvoir le juger sur pièces. Or, on ne l'a bien connu que par la publication des lettres qu'il a échangées avec ses nombreux amis, aux différentes époques de sa vie. Il comptait lui-même sur ces lettres, pour le révéler tout entier à ses contemporains et à la postérité.

Quant à des Mémoires proprement dits, malgré

les prières qui lui furent adressées, il n'en voulut jamais écrire. « On m'a souvent pressé d'écrire mes mémoires, dit-il, dans une note écrite en juin 1851, moins de trois ans avant sa mort. Malgré la ténuité du fonds, à ne regarder que moi, ils auroient pu, en effet, n'être pas dépourvus de quelque intérêt, ayant vu et su beaucoup de choses durant la longue période qu'embrassent mes souvenirs; lié surtout, comme je l'ai été, depuis la fin de l'Empire, avec la plupart des hommes qui se sont fait un nom, et plus ou moins mêlé moi-même au mouvement politique, philosophique et religieux.

« Peut-être aussi ceux que leur goût porte à l'observation du travail incessant de la pensée au sein du monde social que progressivement il transforme, auroient-ils aimé à suivre dans ses phases le développement d'un esprit sincère qui, cherchant le vrai toujours et ne cherchant que le vrai, va se modifiant à mesure que la réflexion, le spectacle des faits, l'étude de la nature, de l'humanité et de ses lois, l'éclairent d'une nouvelle lumière et ouvrent devant lui des horizons plus étendus.

« Deux motifs principaux m'ont empêché de céder aux instances qu'on m'a faites. Il auroit fallu, pendant des années, m'occuper de moi-même, y penser, en parler sans-cesse. Or, s'il est quelque chose qui me répugne invariablement, c'est cela.

« En outre, contraint de dire la vérité, cette vérité tt'eût pas été constamment favorable à tous; il en est qu'elle auroit, quoique je pusse faire, montré quelquefois sous des côtés où nul n'est bien aise qu'on le regarde, et cela me répugnoit encore. Sans blâmer ceux qui lèguent aux vivants l'histoire rigidement vraie des morts liée à celle de la société, je ne me sentois pas disposé à les suivre dans cette voie.

Lorsqu'il s'agit de blesser, les morts, pour moi, sont toujours vivants : ils me semblent même avoir droit à plus de respects, à plus de ménagements, car attaqués, ils ne sauroient se défendre.

« J'ai donc renoncé à écrire des Mémoires.

« Mais comme, attendu la part que j'ai prise aux choses de mon temps, mon nom me survivra peutêtre, et que ma conduite et mes écrits, où se marquent le progrès de mon esprit, ses variations mêmes, si on préfère ce mot, pourront donner lieu à des appréciations très diverses, j'ai voulu qu'au moins mes pensées véritables, aux différentes époques de ma vie, fussent très connues, et d'une manière incontestable, afin de prévenir -les suppositions et les conjectures erronées.

« A cet effet, secondé par l'obligeance de mes amis, j'ai pris soin de recueillir mes correspondances les plus intimes pour qu'elles puissent, après ma mort, servir au dessein que je viens d'expliquer. »

Après sa mort, les desseins de Lamennais furent traversés; mais déjà, de son vivant, il avait pu se convaincre qu'il ne lui serait point aussi facile qu'il le présumait de faire arriver au public la vérité tout entière par les voies et moyens qu'il avait choisis. En essayant de ravoir les lettres qu'il avait écrites, il essuya des refus, notamment de la part d'une dame qui avait de lui près de quatre cents lettres, et qui ne voulut pas même consentir à les lui prêter, pour le mettre en mesure d'en faire une copie à laquelle il attachait le plus grand prix. En présence de ce refus, Lamennais fit plus que de protester : il alla jusqu'à désavouer tout ce qui pourrait être extrait de ces lettres et publié sans son aveu. Il donna ainsi beau jeu aux membres de sa famille qui, après sa mort, prétendirent se conformer à ses dernières volontés,

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en interdisant à celui de ses exécuteurs testamentaires qu'il avait, par mission expresse de son testament, chargé de publier la correspondance triée, arrangée en ordre et classée par lui, d'ajouter à cette publication toutes autres lettres qu'il pourrait se procurer et que Lamennais n'aurait pas revues. Il y eut procès, et la cour d'appel de Paris donna gain de cause aux membres de la famille de Lamennais, à M. Ange Biaise, son neveu, à Mme Elie de Kertanguy, sa nièce et sa légataire universelle, contre M. E.-D. Forgues, son exécuteur testamentaire. Celui-ci, en publiant les ŒJuvres posthumes du grand écrivain, ne put donner que la correspondance trouvée chez Lamennais à son décès, et encore ne dut-il en donner qu'une édition tronquée, avec des indications trop brèves sur les lettres qui manquaient. Mais plus tard, M. A. Biaise, neveu de l'illustre écrivain, ayant publié sous le titre d' Œuvres inédites de F. Lamennais toutes les lettres et papiers qu'il avait en sa possession, notamment les lettres de la jeunesse de son oncle, on a pu remonter ainsi jusqu'aux commencements de Lamennais, le saisir dans ses premiers actes comme dans ses premiers écrits, connaître sous son vrai jour l'événement capital de sa vie intime, assigner enfin dans leurs vraies origines les causes de ces dispositions morales qui ont dominé toute sa carrière et qui en font l'unité.

Gomme le remarque Lamennais dans la page citée plus haut, il était frappé des « appréciations très diverses » auxquelles donnaient lieu les variations lutines de sa conduite et de ses écrits, et où se rharqu.iient, suivant lui, les progrès de son esprit. Il ne niait pas que de grands changements se fussent opérés dans ses convictions; mais, sans parler de sa sincérité que nul homme de bonne foi n'aurait pu

révoquer en doute, il tenait à ce que ces changements fussent considérés comme autant de témoignages des efforts incessants de son intelligence pour atteindre à la vérité.

A plusieurs reprises, il s'est expliqué sur ce point qui, semble-t-il, lui a tenu fort au cœur; notamment, une première fois, en 1835, au moment où sa rupture avec Rome étant consommée, il reprit ses articles du journal V Avenir, pour les publier en corps de doctrine sous ce titre : le Catholicisme dans ses rapports avec la société politique, c'est-à-dire dans la Préface des Troisièmes Mélanges.

« La vérité, dit-il en termes admirables, croît, s'élargit sans-cesse parce qu'en elle-même elle est infinie. Elle sort, telle qu'un fleuve divin, de son éternel principe arrose et féconde l'univers jusqu'en ses profondeurs les plus reculées, portant sur ses célestes ondes les intelligences qui s'abreuvent d'elle, et, dans son invariable cours que rien n'arrête, que rien ne retarde, les élevant peu à peu vers la source d'où elle est partie. Et puisqu'elle est infinie, nul, quel qu'il soit, à quelque point qu'il lui ait été donné d'être, ne sauroit se flatter de la posséder complètement. Entre elle et lui quelle proportion, quelle mesure commune? Coquille imperceptible qui, sur le rivage, se diroit : « J'ai en moi l'Océan ». Point d'état donc plus déraisonnable que de rester immobile dans les mêmes idées, quand elles ne sont pas celles qui forment en quelque manière le lit sur lequel coule perpétuellement la vérité progressive... Solon disoit : « Je vieillis en apprenant toujours ». Cet avancement dans la connoissance, cette continuelle évolution dans le vrai, est une des premières lois des êtres créés. Mais toute connoissance, toute idée nouvelle ne se surajoute pas seulement aux idées et aux connois-

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sauces acquises déjà, elle les modifie encore, en se combinant avec elles; de sorte qu'indépendamment des erreurs qui lui appartiennent en propre, qui dérivent immédiatement de sa foiblesse. intrinsèque et native, l'esprit ne peut croître en lumière, étendre sa vue, découvrir au delà, sans trouver quelque chose à redresser dans ses pensées et jugements antérieurs. Ceux-mêmes qui annoncent hautement la prétention d'être invariables en ce sens, qui disent : « Pour moi, je n'ai jamais changé, mes opinions sont (( ce qu'elles étoient il y a dix ans, il y a trente ans »; ceux-là s'abusent, ils ont trop de foi en leur imbécilité; l'idiotisme humain, même soigné, cultivé sans relâche, avec un infatigable amour, ne va pas jusquelà, ne sauroit atteindre à cette perfection idéale, et il n'est personne qui, le voulant ou non, ne subisse à quelque degré l'influence du progrès commun : malgré soi l'on s'éclaire, malgré soi l'on marche, la foule vous emporte et la sotte vanité qui, à chaque pas, conteste ce mouvement, traînée à reculons, voit peu à peu fuir dans le lointain ses convictions inébranlables.

« Pour nous, notre joie la plus vive comme la plus intime est de ne rien sentir en nous qui résiste à cette merveilleuse impulsion, qui n'est celle de personne, qui est celle de tous, et dont le résultat est le développement de la vérité dans la raison de tous...

« Si nous jetons un regard attentif sur le passé de notre esprit, nous ne pouvons méconnoître l'action successive exercée sur lui par l'intelligence générale. Il a, pour ainsi dire, végété dans ce sol ; il y a puisé la sève que le travail interne lui a rendue propre, et, se modifiant toujours en acquérant toujours, il a parcouru de la sorte, selon la mesure de sa foiblesse que

nul ne connoît mieux que lui, les phases de sa croissance individuelle.

« Nous n'avons à désavouer aucune de nos paroles, en tant que sincères. Toutes ont été dictées par une persuasion non moins désintéressée que profonde, notre conscience nous en assure, mais nous nous sommes souvent trompé, et quelquefois gravement. C'est pourquoi, dans le calme de la solitude, libre autant qu'on peut l'être de tout engagement de parti, de toute passion, de toute prévention, nous voulons nous juger nous-même, et, sans aucun retour sur ce qui nous est personnel, avec la même impartialité que s'il s'agissoit de quelqu'un qui nous fut étranger de toute manière, examiner ce qu'il y a eu de raisonnable et d'irréfléchi dans nos efforts, de vrai et de faux dans nos pensées. »

H. Rigault, ce brillant esprit si prématurément enlevé aux lettres, eut l'occasion de voir Lamennais quelques semaines avant sa mort, et de l'entendre parler de l'unité de sa vie.

(( Je ne puis oublier, dit-il, le dernier jour où je le vis et la dernière parole qu'il a prononcée devant moi. Nous étions plusieurs autour de lui qui l'écoutions. Debout, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux baissés, il parlait avec une voix faible, lente et expressive, du développement de la littérature française. Il montrait dans une longue suite de faits l'esprit français marchant toujours et suivant sa ligne, alors même qu'il paraissait immobile ou contrarié par une influence étrangère. « On ne voit pas tou- (c jours le courant, disait-il, mais il est invincible. On « ne résiste pas à la logique des événements pas plus ce qu'à celle des principes. Seulement, cette logique, on ce ne l'aperçoit pas toujours, et on croit qu'elle n'existe « pas. » Et par une association d'idées toute naturelle,

faisant un retour sur lui-même, il ajouta presque. à voix basse : « On m'accuse d'avoir changé! Je me « suis continué, voilà tout. »

Le vrai Lamennais est tout entier dans ce mot, aussi sincère que profond.

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