LES DEUX FRERES JEAN ET FELI
et ce saint homme, d'une si douce et si vraie modestie, eût protesté le premier contre les audaces d'un tel panégyrique. Il connaissait mieux Féli que personne; et c'est déjà bien assez, c'est peut-être trop qu'il ait employé l'influence qu'il avait prise sur son esprit à le ramener à lui et à ses propres vues sur l'Église. Il fut aidé dans cette œuvre par un jeune homme de Saint-Malo, Gabriel Brute. Celui-ci avait, non sans succès, commencé par étudier la science à la fois et l'art de guérir dans les amphithéâtres de l'École de médecine à Paris. Plus tard, s'étant affilié à l'association religieuse fondée sous le nom de Congrégation par un prêtre revenu de l'exil, le Père Bourdier-Delpuits, ce Brute finit par se faire prêtre lui-même; il partit comme missionnaire pour les États-Unis d'Amérique, contribua à y répandre le catholicisme romain, et finit par y mourir évêque du diocèse de Vincennes. Ces deux hommes, Jean de La Mennais et Gabriel Brute, sont les premiers instigateurs de la vocation sacerdotale de Féli de La Mennais. Il est à croire qu'ils s'emparèrent de lui, en le prenant par les côtés mystiques de son ardente nature. En tout cas, c'est à Gabriel Brute que Féli de La Mennais écrivit cette lettre étrange, où il s'accuse d'avoir commis tous les crimes.
(( Hélas! cher Brute, c'est la misère toute vive que votre pauvre ami. Quand je réfléchis sur ma vie passée, sur cette vie toute de crimes que les austérités les plus rigoureuses, la pénitence la plus sévère et la plus longue ne seraient pas suffisantes pour expier, et qu'après cela je viens à considérer mon état présent, cette tiédeur, cette mollesse, ce poids des sens qui me lasse et m'abat, cet amour-propre qui ne se sacrifie jamais qu'à demi et qui renaît sous le couteau même, j'entre dans une frayeur qui n'a que
trop de fondement, et je me demande en vérité si c'est à moi, à un malheureux tel que moi, de pénétrer dans le sanctuaire. »
Cette lettre est de 1809.
Féli de La Mennais avait fait sa première communion en 1804, à l'âge de vingt-deux ans. C'était son frère qui l'y avait décidé, non sans avoir eu à vaincre des hésitations sans cesse renaissantes. La grande intimité des deux frères date des longues séances, des études faites en commun dans la bibliothèque de La Chênaie. Pendant que son aîné se mettait résolument à l'étude de la patrologie et des controverses religieuses, afin de s'armer pour la lutte qu'il voulait soutenir contre la philosophie, Féli reprenait les auteurs classiques et apprenait les langues modernes, et tout cela sans maître, tant bien que mal, en laissant vagabonder son esprit. Dans l'antiquité grecque, il lut surtout Platon et Plutarque; clans la romaine, Tacite, qui lui inspira la plus vive admiration, et Cicéron, qu'il regardait comme une mine inépuisable. Dans notre littérature nationale, il donna toujours la préférence à Montaigne dont il se nourrit toute sa vie, à Pascal, à Malebranche, que son oncle Robert des Saudrais ne craignait pas de lui désigner comme les trois plus grands poètes de notre langue. On ne peut guère douter qu'il n'ait fréquemment tenu et retenu les grands écrivains de Port- Royal : c'est Sainte-Reuve qui en fait la remarque, en citant Nicole parmi les plus étudiés. L'éloquence extraordinaire qu'il déploya plus tard a sa source première dans Rossuet, et dans les sermonnaires tels que Rourdaloue dont la dialectique est si puissante. Enfin ce fut J.-J. Rousseau qui lui imprima le sceau de son génie d'écrivain. Mais les véritables objets de ses études, ce furent, à l'instigation de son frère Jean,