FORMATION DE SON ESPRIT
les théologiens et les anciens apologistes de la religion, sans parler des mystiques et de la Bible qui était son livre de chevet. Il s'adonna aussi à l'étude des sciences, des mathématiques en particulier, et aussi des langues modernes, de l'anglais surtout et de l'italien, qu'il reprit vers la fin de sa carrière, quand il traduisit la Divine Comédie de Dante, comme pour donner une consolation et un couronnement à sa vie.
A travers toutes ces échappées, on ne voit pas tout d'abord son propre génie se révéler. Il ne fit cependant toutes ces lectures variées, et parfois si opposées, que pour apprendre à écrire. Son oncle Robert des Saudrais fut le premier qui devina ses rares facultés; il l'engageait à n'étudier qu'un petit nombre d'écrivains, penseurs énergiques et concis, et lui répétait, pour l'exciter, qu'il trouvait en lui « tout ce qui fait qu'on sait écrire, la connaissance du style et le goût qui l'épure ».
Cette éducation toute personnelle et à bâtons rompus, cette érudition fort souvent indigeste, cette science hâtive et faite de plus de mots que d'idées, laisse entrevoir de profondes lacunes dans l'ensemble des connaissances acquises, comme aussi les plus dangereuses directions intellectuelles. L'esprit de Lamennais était des plus puissants, mais son imagination, cette folle du logis, comme disait son maître Malebranche, était plus active et plus forte encore que son esprit. Elle l'emportait dans ses rêves, bien au delà des faits de l'histoire et des réalités de la vie. Lamennais a été surtout un idéaliste, dont l'essor devait être d'autant plus périlleux pour lui-même comme pour les autres, qu'il se sentait armé de cette logique souple, ductile, irrésistible dont les écrivains scolastiques offrent tant de modèles. Il raisonnait ses songes et leur donnait, grâce à son génie littéraire,
la forme la plus admirable. Au fond, ce n'en était pas moins des rêves. Jamais il n'a étudié le monde, non plus que l'histoire. Il croyait d'une foi ardente; et, dans toute la trompeuse sécurité de foi qui n'hésite pas, il se rendait pour ainsi dire spontanément, il abdiquait devant la puissance invincible d'un raisonnement bien fait, formulé dans un beau langage. Son intelligence si vigoureuse, ne s'attaquant qu'à des concepts de l'esprit et ne s'étant jamais laissé entraîner à suivre les divers éléments de la vérité dans ses incessantes transformations à travers le cours des siècles, était par là même aussi peu souple qu'elle se trouvait limitée par l'insuffisance même des points de vue. Il n'a pas su, comme Descartes l'a fait pour l'éternel honneur de l'esprit humain, prendre chacune de ses idées afin de la scruter, de la vérifier et l'admettre au nombre des vérités qu'il s'autorisait, dans les scrupules de sa conscience de philosophe, à tenir pour enfin démontrées. Il a pris souvent pour des idées, à lui propres et personnelles, des opinions qu'il trouvait chez les autres et qu'il jugeait démontrées, mais il les a présentées, défendues, exaltées, et glorifiées avec une force et un éclat hors de pair. C'est ainsi qu'il n'a été ni historien ni philosophe, tout en restant un artiste du premier ordre. L'ardeur de son imagination, allumée à l'inextinguible foyer d'une âme affamée plus encore de justice que de vérité, devait faire de lui ce qu'il a été et ce qu'il restera, un grand prophète, au verbe éclatant et sonore, plein de colères et d'imprécations terribles, quand il avait à maudire, et, par un rare privilège, passant tout à coup, presque sans transition, du fracas de la violence la moins contenue à la plus exquise mansuétude, une fois que, sa colère tombée, il s'abandonnait aux mouvements intimes de son cœur, un des plus