‹ LamennaisChapitre 23 sur 101 · FORMATION DE SON ESPRIT. H · texte numérisé non relu

FORMATION DE SON ESPRIT. H

généreux qui aient jamais battu pour le bonheur des hommes.

Fides ex audit u, a dit saint Paul. Ce n'est pas en lisant des livres et toutes sortes de livres que Féli de La Mennais pouvait espérer de s'affermir dans la foi religieuse. Sa raison puissante le fit douter d'abord et le rendit longtemps rebelle à l'acceptation pure et simple des vérités qu'on lui enseignait comme révélées. Il était plus épris des idées abstraites que curieux des faits; il n'avait d'ailleurs aucune expérience de la vie, ne connaissait pas le prix du temps, et confondait trop facilement l'exercice de ses facultés logiques avec la véritable méditation. Il devint ainsi chimérique et absolu. Son oncle lui écrivait, en 1807, le touchant au défaut de la cuirasse : « Ta logique, mon cher Féli, est bien serrée, bien roide et bien rude ». La logique, en effet, devait le mener loin. Elle n'a pas cessé un seul jour de le gouverner.

Lorsque de La Chênaie, cette maison de campagne solitaire, calme et triste, les deux frères revenaient à Saint-Malo passer quelques jours auprès cle leur père, ils tombaient dans une autre tristesse, celle que cause la gène, plus dure encore à supporter quand elle succède à l'aisance. Tous les efforts de Pierre de La Mennais pour relever sa fortune commerciale étaient demeurés sans résultat, et cet honnête homme qui , au temps de son opulence , avait employé une partie de ses richesses à servir l'État et à nourrir les pauvres, devait mourir à Rennes presque dans l'indigence, ne subsistant que d'une pension que lui faisaient ses enfants. La vie, dans la maison paternelle, était monotone, sans agréments, surtout sans espérances, et Féli de La Mennais la supportait difficilement C'est à ce moment de son existence que lui échappa cette parole amère : « L'ennui naquit en

famille — par une soirée d'hiver ». L'ennui, « cet inexorable fléau de la vie humaine », comme parle Bossuet, a trop souvent rongé les jours désolés de Lamennais, pour que l'on puisse voir une simple boutade dans ce mot qui lui a été certainement arraché par sa sincérité.

C'est sans doute pour l'arracher à cet ennui que son père, appelé à Paris par ses affaires, le prit pour compagnon de voyage, en 1796 : il n'avait que quatorze ans. Plus tard, il aimait à raconter à ses amis les impressions qu'il avait rapportées de cette première visite à la grande. ville qui devait garder un jour sa dépouille dans la fosse commune des pauvres. La vue du monde parisien lui causa une sorte d'éblouissement. Quel contraste entre cette activité et le repos des campagnes bretonnes ! Ce qui le frappa surtout, c'est la presse aux cent voix. Il ne pouvait croire à tant de journaux paraissant tous à la même heure et parlant tous sur le même sujet : « Moimême, ajoutait-il, à quatorze ans, je glissai quelques articles dans je ne sais quelle feuille obscure ». On aimerait à retrouver ces premiers essais d'un enfant si jeune, que sa destinée encore inconnue appelait à devenir l'un des plus grands journalistes de son siècle. Tout ce que l'on en sait, c'est que ces articles parurent dans un journal royaliste. Là était la vraie vocation de Lamennais, et, plus d'une fois, il dut ressentir des regrets de n'avoir pas été laissé à Paris, où il eût certainement trouvé sa voie.

Il revint à Saint-Malo, à La Chênaie, et c'est là qu'il acheva de passer son adolescence, dans l'étude entrecoupée par la rêverie, éprouvant, comme tout le monde, avec les soubresauts du sang, les orages du cœur. Était-ce pour apaiser les tumultes d'une nature violente sous une enveloppe frêle et délicate qu'il se

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